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Full text of "La grande peur des bien pensants"

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Georges Bernanos 

La Grande Peur 
des Lien-pensants 




•- i 



LA GRANDE PEUR 
DES BIEN-PENSANTS 



A 

MAXENCE DE COLLEVÏLLE 

eu met no ire des grands rêves 
de notre jeunesse 
que la vie a humiliés 
niais que nos fils vengeront peut-être 

demain. 



INTRODUCTION 


J écris ce livre pour moi, cl pour vous — pour vous 
qui me lisez, oui : non pas un autre, vous, vous-même. 
J’ai juré de vous émouvoir — d'amitié ou de colère, 
qu'importe ? Je vous donne un livre vivant. 

« Que nous veut-il avec ce Drumont ? » direz-vous. 
Eh bien, je veux Thonorer, voilà tout. Je ne demande 
pas justice. Quelle justice ? C'était an homme de mon 
pays, de mon lignage (de mon lignage ou du vôtre), un 
fort garçon français, un peu épais des épaules, au pas 
solide. De telles gens font leurs affaires eux-mêmes, 
aussi longtemps quïls tiennent debout. Aussi long¬ 
temps qu'ils tiennent debout, ils portent leur vie tout 
seuls, sans rien demander à personne, ils portent le bon 
et, le mauvais, chaque chose à sa place, pour que Dieu 
s’y reconnaisse plus vite, au jour du jugement. Ils por¬ 
tent le poids de leurs péchés. Le mot justice évoque 
d’abord à leurs yeux l'image d’un pauvre diable mal 
payé, mal nourri, qui passe en hâte sur sa jaquette 
après déjeuner une espèce de toge, et coiffe son chef 
d’un pot galonné d'or ou d’argent. Évidemment Dru- 
mont n’a jamais attendu grand-chose de celle justice- 
là. De celle de la postérité, pas davantage. Qu'attendait- 
l l do ? c \ bien, il n'attendait rien, peut-être... Peut- 
être il n 'espérait rien. 

Tout ce qui! écrit a ce signe tragique, ce signe fatal. 
Presque à chaque ligne de son œuvre forte et dense, à 
l’architecture si sobre, un peu gauche, avec un arrière- 



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Introduction 


plan de gravité mélancolique — tel un oppidum au 
haut d’une colline, sur un fond de ciel d'automne, nu 
et doré, en terre ennemie — apparaît, comme par 
transparence, une espèce de résignation héroïque, l’ac¬ 
ceptation délibérée de la mort. Oui, oui... On pense à je 
ne sais quel homme barbu, avec sa redingote à collet, 
débrouillard et chimérique, qui rêve de cracher dans la 
vaisselle plate de M. de Rothschild, salue le drapeau 
en zinc des lavoirs municipaux, puis va prendre son 
vermouth entre un officier de gendarmerie en retraite, 
auquel le nez des youpins ne revient pas (sacrebleu !) 
et un commerçant patriote qui pleure sur l’Alsace- 
Lorraine... Ainsi le voient aujourd'hui tant de sots qui 
ne Vont jamais lu. Tant pis ! Il ne faut pas le plaindre. 
Il avait d'avance exprimé toute l’amertume de cette 
humiliation dernière ; je crains bien qu’il ne lait, en 
dedans de lui, souhaitée; peut-être en a-t-il même 
avancé l'heure, lorsque encore vivant il se détournait de 
la vie, s’enfonçait. Sans doute est-il entré dans l’oubli, 
volontairement, les dents serrées, pour perdre encore 
une illusion, encore une, la dernière. On croit l’enten¬ 
dre — « Ce Drumont, tout de même... cher ami... c’est 
fabuleux... » 

En somme, son plan n était pas de vaincre, mais de 
durer le plus possible. Après quoi il fallait, il fallait pour 
la beauté de la chose qu’il perdît pied, seul parmi ce 
monde d'ennemis; aussitôt foulé, recouvert. « Ils les ont 
tous », disait-il. Ils l'ont eu. Il devait être content. 

Plusieurs d’entre nous mourront sans avoir eu la vic¬ 
toire, mais ils testeront avant de mourir. Rome avait 
jadis ce quon appelait le testament sanglant. Tout 
légionnaire près d’expirer pouvait écrire ses dernières 
volontés sur son bouclier, avec son doigt trempé dans 
le sang : « rutilantibus sanguine litteris ». 

Ce testament, il Va écrit. Il Va écrit ligne à ligne, avec 
le beau sang rouge donné tant de fois au cours des 
duels légendaires, mais il Va signé d'un sang noir, le 
sang d’un homme déçu jusqu'à la racine de la vie, déçu 
jusqu'à Vos. Dim homme qui attendait de jour en jour ; 



Introduction 


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depuis tant d’armées, la suprême trahison du destin, 
réglant pour cette épreuve décisive le vigoureux batte¬ 
ment de son cœur ; et qui détaille une heure trop tôt, 
qui sent tout à coup la colère lucide, la généreuse colère 
dont il croyait n épuiser jamais la forte ivresse, tourner 
en dégoût. Ah ! cette fin de Drumont, l’agonie intermi¬ 
nable, l’abandon, les soins mercenaires, et puis les arti¬ 
cles exténués du maître, le rabâchage des Bazire et des 
Mérv dans le journal illustre, la prose pâteuse de l’Ac¬ 
tion libérale (l'Action libérale chez ce vieux lion !), enfin 
le rire amer qui s 'achève dans la convulsion du dégoût. 

J'écris ce mot encore une fois, parce qu'il est réelle¬ 
ment la clef, du moins l’une des clefs du malentendu 
inexplicable qui a fait d'un magnifique écrivain fran¬ 
çais que sa race égale aux plus grands, sobre et tendu, 
avec sa pitié mâle et celte puissance de mépris qui porte 
au rouge sombre presque chaque, page de ses livres, un 
vieil homme démodé qui s’en va vers l’avenir, son para¬ 
pluie sous le bras, tout crotté, avec les Papillaud. les 
Méry, les Guérin, les manifestants de la Ligue antisé¬ 
mite, les revanchards de Déroulède, le public sympathi¬ 
que mais vraiment un peu vulgaire du Boulangisme et 
du Panama, dont limage est inséparable du cuivre des 
musiques militaires, des bals publics et des feux d'arti¬ 
fice des Expositions universelles, lui qui en quelques 
phrases brûlantes a défini pour toujours celte descente 
de la Courtille derrière le drapeau tricolore, tandis 
qu’un parti vainqueur organisait patiemment, diligem¬ 
ment, silencieusement, l’exploitation politique de mon 
pays. L'histoire contemporaine de 1875 à 1914, en effet, 
pourrait se résumer d’un trait : à chaque manifestation 
des conservateurs, le radicalisme crispé aux leviers du 
pouvoir a resserré d’un cran l'écrou administratif C’est 
la lutte bien connue de la femme qui s’épuise en crises 
de nerfs, et d'un mari tenace, peu impressionnable, qui 
d'ailleurs dispose du fonds commun. On peut parier à 
coup sûr. 

Je lai revu pour la dernière fois, le jour de l’expulsion 
du cardinal Richard. Il nous est apparu soudain, au 
haut des marches du perron de l’archevêché, sa barbe 
plus grise, presque blanche, les joues pâles, et son sou- 



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Introduction 


rire désormais sans ironie, le sourire d’un homme qui 
renferme désormais sa force en soi, rompt le contact. 
Le regard qu’un imbécile eût cru seulement malicieux, 
disait clairement : «Je n’ai plus d’amis ni d’ennemis. » 
Et une autre lueur brusque, furtive — que je n’ai 
jamais vue qu'aux yeux des êtres de très grande race, 
Léon Daudet, par exemple, ou Mangin —, disait 
encore : « Je reprends mon secret, je l'emporte. » Der¬ 
rière lui s’avançait une sorte de mannequin noir au pas 
mécanique qui le rejoignit à la troisième marche. Dru- 
mont lui tendit la main comme on jette un os. C’était 
M. Arthur Meyer. La joule entonnait le Credo. Un 
groupe de femmes aux robes claires, repoussé brutale¬ 
ment par la police, hurla : « Vive Jésus ! » 

Que savait-il du jeune homme quil frôla de si près 
en passant ? Il ne savait rien. Il posa cependant sur lui 
un regard myope, un peu anxieux, dans la grande 
lumière du jour. Il me tourna le dos. Je reconnus l’im¬ 
perceptible mouvement de la nuque et des épaules qui 
ne trompe pas, que ne saurait feindre aucun lâche. Puis 
il s’enfonça au travers de l’année de parapluies, dispa¬ 
rut dans les hourras, toujours seul, disparut pour moi 
à jamais, passa hors du champ de ma propre vie. Le 
signe était déjà sur lui d’une mort presque désespérée, 
au moins consommée dans l'humiliation et le silence, 
face à Dieu seul, d’une mort que Dieu seul voit jus¬ 
qu'au fond. 

Marqué d’un tel signe, qu était-il venu faire parmi 
nous ? On se le demande. Ces bonshommes en rébel¬ 
lion contre une douzaine de sergents de ville, le melon 
bosselé, suant dans leurs jaquettes, et criant « Vive la 
Liberté ! », c’était là cette race servile, la monnaie 
humaine qui passe de main en main, usée par 
l’échange et par le temps, dont on ne distingue plus qu’à 
peine le millésime et l’effigie, la monnaie qu'un César 
ou qu’un Bonaparte jette sur le tapis par poignées. 
« Notre droit ! » disent-ils... Mais il leur a déjà répondu 
avec sa force tranquille : « Tout le monde a des droits, 
le tout est de savoir s’en servir. » Et quelques années 
plus tôt, en face de la conspiration boulangiste, 



Introduction 


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suprême effort du monde conservateur pour réussir à 
organiser le désordre avant que l'emportât décidément 
le radicalisme jovial et féroce du Midi, lorsqu'il regar¬ 
dait descendre le cortège prodigieux « où déambulaient 
bras dessus bras dessous, tendrement enlacés, les 
duchesses et les cocottes, les ducs et les souteneurs, les 
membres des grands cercles et les habitués du ruisseau, 
les déclassés de tous les partis, les escrocs de tout poil, 
les rastuquouères de tous les pays , Médéric Roue avec 
son nègre Chevial, l'ancien teneur de baraques foraines, 
Abadie, le frère du valet de chambre de Mme de Bonne- 
main, et, au milieu de ce carnaval, très correct parmi 
les débardeurs et les chicards , Mackau, plein de gravité, 
représentant l'Ordre et la Religion », il avait eu ce mot 
énomie, à faire pâlir Tacite : « Fort bien. Il faudrait seu¬ 
lement des reins pour pousser tout cela... » 

Hélas ! le monde conservateur a poussé une fois, 
deux fois, mais les pauvres vieux reins n’ont pas tenu. 
Il s’est rendormi sur la France, sans avoir réussi à 
l’étreindre... — Ce jour-là, il poussait encore : « Une 
foule enthousiaste, écrivait La Croix, a voulu accom¬ 
pagner le vénérable cardinal, archevêque de Paris, 
chassé de sa propre maison par une loi inique, jusqu’à 
la nouvelle demeure qu'il doit à la générosité d'un 
fidèle. » 

En somme, un déménagement avec fanfare. 

L'homme que nous venions de voir, si pareil à un 
professeur paisible, à quelque érudit de province, 
pourvu qu’on négligeât deux ou trois traits essentiels, 
n'eut point de peine à se perdre dans la foule : le miracle 
était qu'il en fût jamais sorti. Toujours on le vit mal à 
l'aise dans le tumulte et les ovations, toujours il déçut 
l’auditoire qui lui préférait obscurément, sans l'avouer, 
les Guérin, les Régis, l'aigre Marcel Habert lui-même, 
ou Déroulède. Il n’était pas un homme public. 

Je ne puis avancer plus loin dans ce livre sans 
essayer de détruire en vous l’illusion ridicule d'un Dru- 
mont populaire, comme le furent à leur jour un Roche- 
fort, un Gambetta. Parlant de sa vieille gouvernante 



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Introduction 


Marie qui pendant les trois mois d’emprisonnement 
qu’il subit à Sainte-Pélagie traversait Paris chaque jour 
pour apporter sous les yeux du guichetier stupéfait « à 
un homme , qui se contente d'une bonne tranche de ros- 
beef ou d'un fruit, de quoi nourrir un corps d'armée », 
il a trouvé ce mot charmant, tout pénétré de mélanco¬ 
lie : « En aura-t-elle vu, 1a. pauvre femme, depuis six 
ans ! des duels, des procès , des prisons... Et dire que 
lorsqu'elle est entrée chez moi, elle devait entrer chez un 
curé! Jm Supérieure qui voulait son bien lui a dit : 
“Entrez chez M. Drumont, c'est la même chose." » — 
Qui sait. 

Du moins, il aurait pu n’être qu’un homme de biblio¬ 
thèque, de rêverie, de promenade solitaire, de conversa¬ 
tions sous la lampe, la main sur la page écornée d'un 
livre, — l’homme d’une maison dans les arbres, d’une 
gouvernante, d’un cheval et d’un chien, avec le reflet 
rouge du feu sur la nappe, la belle soupière fumante, et 
le vin qui rit dans les verres. Avant les trains de plaisir 
et les autocars, la vieille province nourrissait tant et 
tant de ces philosophes inconnus, maldisants mais 
débonnaires un peu gaillards, un peu sceptiques, à mi- 
chemin du notaire et du curé, rusés comme des filles, 
ayant dans le petit coin de la cervelle la généalogie d'un 
chacun, et qui, contant toujours, ne s'en laissaient 
pourtant pas conter... Il aurait pu encore être autre 
chose. Oui, né pauvre, marqué du sceau d'un génie 
sobre et dur, de ce génie, à la fois lucide et volontaire, 
qui n’apporte à l'homme aucune espèce de consolation, 
mais seulement une faim terrible de justice, écolier 
malchanceux, fonctionnaire médiocre, on l’aurait vu 
s'aigrir peu à peu, jusqu'à l'âge de la retraite, en culot¬ 
tant des pipes. Il aurait maudit la société , comme pas 
mal d'imbéciles, pour finir au fond d'une brasserie, 
devant un bock tiède. 

La Société ?... Il en avait l’expérience précoce, l’expé¬ 
rience d'un gamin de Paris, qui descend la rampe à cali¬ 
fourchon, et s'arrête parfois aux paliers, regarde par le 
trou des serrures, surprend le geste, le mot, qui décou¬ 
vre à une imagination impubère, dix ans trop tôt, la 



Introduction 


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vérité des êtres — plus brûlante qn aucun alcool Je 
l'entends qui raconte l’histoire cl’une maison, de sa 
maison, de la maison, où il est né, où les siens ont 
habité vingt-cinq ans. 


C était une maison très convenable, où l'on ne rece¬ 
vait pas de locataires suspects, où il était défendu de 
faire du bruit ; et je suis effrayé de tous les drames 
qui se sont succédé dans cet immeuble si bien tenu. 
Deux locataires sont devenus fous, il y a eu deux 
infanticides, le tailleur du cinquième s'est jeté par la 
fenêtre. Le mari d’une brave et digne cuisinière a 
violé ses trois filles avec lesquelles je jouais enfant, et 
qui étaient déjà violées à dix ans ; il fut envoyé au 
bagne. 


Le concierge et sa femme formaient un couple 
étrange : elle, bouffie d’une graisse huileuse ; lui, velu 
et noir ; ils vivaient dans une loge absolument sombre 
et d’une fétidité repoussante, au milieu de chats et de 
cochons de lait. Du matin au soir, sans mettre jamais 
les pieds dehors, l’homme travaillait de son état de 
cordonnier, avec une lampe et un globe d’eau devant 
lui ; il n’avait d'autre joie que de dire des saletés aux 
petites filles de la maison et les pères venaient lui 
donner des coups. 

Ouand je passais sur le palier du troisième, j'avais 
toujours un frisson devant cette porte qu'on ne voyait 
jamais s'ouvrir. Là étaient venus jadis s'installer une 
femme d’un certain âge et son mari ; ils avaient une 
petite fille, une blondinette ravissante que la mère 
idolâtrait. Un jour, l'enfant descendait l’escalier toute 
joyeuse, avec son cerceau, pour aller aux Tuileries. La 
mère lui dit : « Voyons, fais attention en descen¬ 
dant — N’aie pas peur, maman », répondit la fillette 
et, en courant, elle s'embarrassa dans son cerceau et 
roula les trois étages sur le dos... Elle avait la moelle 
épinière brisée et vécut six ans comme cela. 

La mère s’enferma avec sa fille, ne voulant plus sor¬ 
tir, farouche, encombrant la chambre de la petite de 




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Introduction 


jouets merveilleux. L’enfant mourut un Mardi gras, 
au moment oü le cortège débouchait dans un bruit 
de fanfares... D'en bas, on apercevait une fourmilière 
humaine, tout le monde était aux fenêtres, criant, 
appelant les retardataires : « Le voilà, le voilà, les 
Mousquetaires arrivent... Dépêchez-vous ! Voilà le 
Bœuf ! » 

Vous trouverez peut-être une telle page un peu 
gauche. Elle l'est en effet. Ce n'est probablement pas 
une page d’anthologie. Que nous importe ? Chacun sait 
que le vieil écrivain a eu l’idée un jour de solliciter un 
fauteuil à l’Académie française, et l'Académie française 
lui a préféré Marcel Prévost... Non ! je ne vous donne 
pas ces lignes pour ce qu'il est convenu d'appeler un 
petit chef-d'œuvre, mais j'y reconnais l'accent, l'in¬ 
flexion familière d'une voix amie, avec l'imperceptible 
frémissement d'angoisse où se trahit la vie, la vie dou¬ 
loureuse, la vie sacrée, celle qu’on ne trouve pas dans 

les écritoires. # 

Certes, nul moins que lui n était capable de fignoler 
la rude et pesante matière de son œuvre, et d ailleurs 
elle défie tout fignolage, elle casserait le burin et la lime. 
Il ne faut pas chercher à la prendre en détail, mieux 
vaut iaccepter telle quelle, chapitre après chapitre, dans 
le formidable mouvement de. l'ensemble qui ressemble 
à un arrachement. Et il Va arraché en effet. Quon y 
pense ! Quinze volumes si denses, si lents, qui oril Vair 
de ramasser au passage les faits et les hommes, ainsi 
qu'une troupe solide regroupe les traînards et les 
fuyards, grossit à chaque pas en avant, et finit par mon¬ 
trer à l'ennemi un front irrésistible. Oui, c'est ainsi qu il 
faut le peindre, à la tête de ce monde vivant et grouillant 
qu'il a tiré des profondeurs de l’histoire contemporaine, 
cent fois plus secrète que la plus ancienne histoire, de 
ces milliers de bonshommes aux noms vrais, aux noms 
connus, ordinaires, presque usuels, mais qu’il a su 
seul — lui seul — faire entrer de gré ou de force, à 
reculons, dans son rêve tragique, comme un dompteur 
pousse du manche de fouet, sous le faisceau du projec¬ 
teur, ses lions et ses hyènes. Oui, sans doute... il aurait 



Introducîion 


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pu être le philosophe rustique, le petit Montaigne de 
chef-lieu de canton. Et il aurait pu être aussi, clans la 
pauvre jaquette du fonctionnaire, un raté aigri, pitto¬ 
resque. Mais il n'a été réellement ni l'un ni l’autre, parce 
que ni la curiosité ni l’envie n'eussent rassasié son 
cœur. Non, rien n’eût jamais rassasié son cœur ; parce 
qu’il l’avait creusé lui-même trop profondément, trop 
tôt, trop tôt surtout, de ses propres mains. 

Vieux maître à l’humeur bourrue, vieux maître qu’on 
disait si plein de soi, ingrat et jaloux, vieux rebelle, 
pourtant si docile à la louange, avec vos ruses, vos 
manies, et cette impayable idée que vous aviez d’enter¬ 
rer vos louis d'or ou de les fourrer dans des pots, 
magnifique avare qui jetiez votre vie à pleines mains, 
artiste ombrageux, nerveux comme une femme, et qui 
dûtes si longtemps subir l'amitié de tant de nigauds — 
les pires, les nigauds utiles et sympathiques auxquels, 
en soufflant de fureur dans votre nez, vous tendiez une 
patte de velours ! Ah ! plus que Balzac ou nos ruses 
même, plus qu'aucun inventeur de visages et de voix 
humaines, vous étiez le prisonnier de ce monde que 
vous aviez fait si pareil au vrai, trop pareil, un rien de 
trop, juste assez pour qu après une lutte épuisante il fût 
votre vainqueur, prît enfin possession de vous. 

Lorsqu'on vous aime, on sait cela, vieux maître assez 
dur... Seulement ce n'est pas facile à dire. Et d'abord, 
on voudrait que ce nom de Drumont fût resté vivant. 
Mais ni l’amour ni la haine ne le portent plus ; il est 
entré dans l’histoire, — dans ce vestibule de l’histoire, 
où, comme dans le fameux putridado de l'Escurial, il 
faut que les pauvres cadavres attendent humblement 
leur tour, et qu'ils aient achevé leur misérable stage de 
défunts. 

Lui, n'attendra pas son tour. Il n’a jamais attendu. 
Lorsqu'un de ses collaborateurs revenait blessé d'une 
rencontre au parc de Saint-Ouen, à F île de la Grande- 
Jatte ou à Viltebon, il l’accueillait d’un regard navré, 
traversé d’éclairs soudains, et cette voix un peu traî¬ 
nante... « Voyez-vous, cher ami, sur le terrain, il faut 
commencer par foncer. Je pense que vous avez négligé 



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Introduction 


cette excellente recommandation ? Oui , il fallait foncer, 
foncer tout de suite, cher ami, et vous l’auriez eu. » 
Puis il caressait de la paume sa main rhumatisante, 
avec un ronronnement de plaisir. 

On a raconté cent fois ses duels, la course en voiture 
de remise, l’humeur de l’homme qui n'aime pas se lever 
matin, peste contre la pluie, le vent, un brouillard 
funeste, mortel — absolument mortel, mon ami ! 
« Mais qu'est-ce que fai pu faire au bon Dieu pour 
avoir aujourd’hui un temps comme ça ! Cher ami, je 
devrais être bibliothécaire ou curé, je suis un simple, 
un doux, un solitaire. Je ne comprends rien à la vie 
moderne. Pourquoi les Juifs (il prononçait J nefs, en 
avançant les lèvres) refusent-ils de me laisser tran¬ 
quille ? Ces gens-là sont fous, mon ami, des fous dan¬ 
gereux. Quelle tristesse ! Nous sommes des conquis, 
des êtres dépouillés de leur droit, des “diminati 
capite”... Avec ça, je m'en vais me battre contre la 
volonté formelle de la Sainte Église, je. tombe sous le 
coup de graves censures. On ne se contente pas de m ex¬ 
proprier de la terre, on prétend ni ’exproprier du ciel. » 

Il arrivait en avance, toujours en avance. « Ah ! ce 
Mourlon, quel secrétaire ! Tantôt en avance, tantôt en 
retard, jamais à l’heure, il empoisonne ma vie. Je l’ai 
vu, dès la première minute, je suis sans excuse : il a 
une main turpide. Il est iurpide de paresse. » 

« Nous y sommes, maître », disaient les témoins un 
peu pâles. Alors, il gagnait sa place en grommelant — 
« des chaussures humides, quelle torture ! » — ou, tout 
à coup, on voyait rire son dur visage, et celait l'un de 
ces mots qu’il avait parfois, si ingénus, si tendres, parce 
qu'un vol de pigeons avait traversé le ciel — oh ! ce 
froissement de soie dans l'air liquide ! — ou qu'il avait 
flairé de son nez gourmand la forêt toute proche, la pre¬ 
mière haleine d'avril... Et déjà , il fronçait le sourcil, cli¬ 
gnait ses yeux myopes pour apercevoir l’adversaire, 
tache blanche entre deux taches noires , l’état du terrain, 
sa pente; puis, il haussait doucement les épaules... 
Alors un dernier regard vers l’obstacle, un frémissement 



Introduction 


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imperceptible, et il avait noué à la poignée de l’épée sa 
main petite et pâle, dont il était fier. Aussitôt, il se jetait 
en avant. 

Nous tenons du marquis de Mores le récit de la ren¬ 
contre fameuse de son ami avec le capitaine Cremieu- 
hoa, où ces deux adversaires finirent par s'enferrer. 
« Druniont, dit-il, fonçait à son habitude comme un 
véritable sauvage. Je l'assistais pour la première fois, et 
j’ai été tout de même un peu surpris. Jamais je n'avais 
vu tant de poils sur une poitrine : il est velu comme 
un ours. » 

Non, il n’attendra pas le bon plaisir des professeurs, 
l'homme mort le nez au mur, par un glacial soir d'hiver, 
seul, absolument seul, las de jouer la comédie de la rési¬ 
gnation, dune résignation impuissante à détendre son 
dur vieux cœur crispé. Il était oublié et ruiné, deux for¬ 
mes à peine différentes d’un même oubli; il était 
retombé dans le silence et la pauvreté, avec cette grave 
rumeur de la rue à son oreille, la me désonnais vide 
d'amis, vide d'ennemis, la rue d’où rien ne monte, d’où 
rien ne montera plus... Mieux qu'aucun autre, pour¬ 
tant, il avait connu Paris, « mon Paris », auquel il a 
donné un livre triste et charmant, que personne ne lit 
aujourd’hui, bien entendu, et qu'on voudra moins 
encore lire demain, parce que les chemins qu'il a aimés, 
les rues profondes, secrètes avec leurs beaux arbres 
débordants, les nobles murs des hôtels, ou les étroites 
petites maisons si confiantes, si familières, ornées de 
pots fleuris et de cages d’oiseaux, auront été livrés aux 
lugubres entrepreneurs de fer et de ciment. Il fuyait 
Paris, il tournait le dos à sa ville, comme, à tout ce qu'il 
avait servi. Mais dans la maison campagnarde, pleine 
l'hiver du sifflement de la bise et du croassement des 
corbeaux, il devait retrouver encore un passé plus beau, 
plus déchirant, le souvenir des étés magnifiques tout 
vibrants dune rumeur de gloire, quand il rentrait, 
harassé ’ infatigable, des belles promenades vers Cham- 
prosav, tenant par la main le jeune garçon aux cheveux 
blonds qui ressemblait à une jolie fille et qui s'appelait 
Léon Daudet... Aux champs comme à la ville, hélas ! 



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Introduction 


chaque route ne menait nulle part. Mais le seul lâche, 
en mourant, retrouve le geste des bêtes, cherche une 
issue. Lui, faisait face, peu à peu. tout doucement, afin 
qu'il n'en parût rien aux derniers amis venus pour le 
plaindre. Il disait gentiment : « La solitude ! je ne m'en 
aperçois pas, je vous assure. Et puis, vous savez, le soir 
de la vie n’est pas ce qu'on pense. Il apporte sa lampe 
avec lui. » 

Non ! il n’était pas fait pour voir un jour la victoire 
face à face, l'homme qui parlait avec tant de naturel et 
d'amertume le langage des vaincus. Mais assez d’impos¬ 
teurs nous ont joué depuis la comédie de l'optimisme, 
à commencer par les carabiniers de l'ancienne Action 
libérale qui finirent par investir, cerner un Drumont 
vieilli dans une Libre Parole dévastée où ils plantèrent 
leur pavillon jaune. Lin destructible M. Piou, bientôt 
centenaire, continue à mâcher entre ses gencives les 
mêmes promesses jamais tenues, les memes défis oratoi¬ 
res qui s'achèvent en un rot paisible, la même rhétorique 
aussi vide, aussi creuse que la poitrine de ces hommes 
marmots. Par ailleurs, des vieillards de quinze ans bri¬ 
guent la succession, suivent au collège des cours de. bon¬ 
net eau politique, viennent disputer à l’Institut catholi¬ 
que de Paris devant de bons gros chanoines et des 
prélats effondrés, la fameuse coupe d’éloquence de « La 
Drac », avec un poisson rouge dedans. 

Ah ! plutôt que les affreux petits cancres bavards qui 
feront demain d’agiles sous-secrétaires d'État, souhai¬ 
tons l’avènement de jeunes Français au cœur sombre ! 
Le. désespoir est un terrible gâcheur d’hommes. Mais 
qui a une fois mordu sa bouche glacée ne craint plus 
la prison ni la mort. Qui part avec ce silencieux cama¬ 
rade ne combat plus pour sa vie, mais pour sa haine, 
et ne se rendra pas. 

Je n'écris pas ce livre, naturellement, pour les 
curieux, ni les amateurs, — ni les amateurs de vies 
romancées, ni les amateurs de mensonges. Drumont 
est oublié, soit ! Je ne parle pas pour ceux de sa généra¬ 
tion qui survivent, qui survivent à tout, qui se survi¬ 
vent — je n’écris pas pour les contemporains de 



Introduction 


29 


M. Sadi-Camot. L'auteur de La France juive ri a pas 
fondé une école ni fait d’élèves, peut-être parce qu’il 
n’était lui-même l’élève de personne. Qui ne voit d’ail¬ 
leurs qu'une telle œuvre ne saurait tenir tout entière 
dans une boîte à fiches ? Elle n appartient pas plus à la 
génération précédente qu’à la nôtre, ou à celle qui sui¬ 
vra demain. Elle ne conclut pas, elle appelle. 

Pour moi, j’aurai fait ma tâche, ser\n selon mes for¬ 
ces le vieux maître mort, si je peux transmettre à quel¬ 
ques jeunes gens de ma race la leçon d’héroïsme que je 
reçus jadis quand je n’étais qu'un petit garçon. Sera- 
t-elle entendue, je ne sais. Cette grave tristesse, ce 
mépris qui bride sans flamme, ainsi qu'un tison sous 
la cendre, cette colère sans éclat, ce rauque soupir de 
lion qui tant de fois m a serré le cœur, trouveront-ils 
aujourd’hui leur écho ? Le trouveront-ils demain ? 
Cette génération est-elle encore assez vivante pour sou¬ 
tenir l’épreuve d'une clamoyance désespérée ? 

Hélas ! autour des petits garçons français penchés 
ensemble sur leurs cahiers, la plume à la main, atten¬ 
tifs et tirant un peu la langue, comme autour des jeu¬ 
nes gens ivres de leur première sortie sous les marron- 
niers en fleur, au bras d’une jeune fdle blonde, il y avait 
jadis ce souvenir vague et enchanté, ce rêve, ce profond 
murmure dont la race berce les siens. Ils ne savaient 
pas trop l'histoire des professeurs, mais de tant de 
dates, de traités signés, de batailles, ils avaient gardé 
l’essentiel, à leur insu, ainsi qu'ils rapportaient des 
vacances, sur leurs joues vermeilles, tout le sauvage et 
doux été. L'histoire scolaire gardait ses lunettes, l'autre 
avait son visage de fée, son regard pensif, et on ne sait 
quoi déplus tendre, déplus familier, qui était justement 
le regard de la première femme qu’ils eussent aimée, 
leurs jeunes mamans aux belles mains qui sentaient la 
confiture ou l'arnica, ou la pâte fraîche un matin de 
Chandeleur. Les vieilles querelles publiques, oubliées 
avant notre naissance, restaient pétrifiées dans les 
livres, et pourtant qui de nous n'avait cru les reconnaî¬ 
tre tel jour, ressurgies brusquement à la table familiale. 



30 


Introduction 


saisies au vol dans Véclat du regard paternel, le geste 
d’un poing fermé ! 

En 1872 un papa royaliste n’aurait pu nommer le 
bonhomme Thiers (que les communards nommaient 
Foutriquet) sans mettre en cause du même coup une 
année de fantômes — les Trois Glorieuses, Louis-Phi¬ 
lippe, la duchesse d’Angoulême, Benjamin Constant, 
que sais-je ? Aujourd’hui la guerre écrase tout. 
L’énorme événement de la guerre — énorme parce que 
l’intelligence n’a pu encore l'embrasser tout entier — 
reste comme suspendu entre l’avenir et le passé, 
informe. Alors que nous remontions si aisément le 
cours d'un siècle, que certains épisodes révolutionnai¬ 
res nous étaient aussi familiers, aussi proches que le 
dernier siège, de Paris ou la charge, de Reichshoffen, les 
jeunes hommes d’aujourd'hui parlent de la mobilisa¬ 
tion de 1914 comme nous eussions parlé de la bataille 
de Fontenoy ou du parlement Maupeou. L'histoire de la 
guerre elle-même n'a pour eux ni figure ni mouvement 
propre, elle n'est dans leur souvenir qu'un désordre mi- 
tragique, mi-comique, une époque absurde et bruyante 
à peine ennoblie par la constante obsession de la 
mort — mais quelle mort ? Si peu semblable à lévéne¬ 
ment sombre et secret, mais un accident brutal, glo¬ 
rieux sans doute, d'ailleurs presque attendu, presque 
banal, vanté par les cent mille gueuloirs de la Presse, 
et pour lequel un million de linotypes , dans toutes les 
langues du monde, débitent des consolations en série 
où les plus beaux mots, les mots magiques, font leur 
besogne à la tâche, obscurément, sous la surveillance 
des contremaîtres du moral de l'arrière, comme les 
petites femmes a bas de soie tournent les obus. 

Nul homme de l’avant qui n’ait senti aux heures noi¬ 
res le poids de ces prétentieuses sottises imprimées que 
nous ne daignions pas lire, mais que nous retrouvions 
malgré nous, au premier village, dans la bouche gogue¬ 
narde du bistrot. Du moins pouvions-nous mépriser 
l’espèce de sublime., encore, mal connu, mal défini, que 
la publicité américaine achève aujourd’hui de révéler 
au monde, le sublime niais. Au lieu que d'innombra¬ 
bles garçons sans défense connurent cet écœurement , 



Introduction 


31 


cette saturation, à l'âge où nous apprîmes l'héroïsme, 
nous autres, tout doucement, sur les genoux du vieux 
Corneille. Mon Dieu, s’ils l'avaient bien cherché, cet 
héroïsme, ils l'eussent trouvé dans leurs cœurs, leurs 
propres cœurs ! Ils n'osaient pas. C’est à nous qu’ils le 
demandaient, et nous leur arrivions couverts de poux, 
après deux nuits passées dans des wagons sans vitres, 
si las, si las, avec ce terrible goût de vivre, ce désir terri¬ 
ble de vivre, que nous n’avions pu étouffer encore, que 
nous n’étoufferions jamais. 

Permission de détente, écrivaient les Bureaux. 
Détente, hélas !... Alors, comment soutenir ces regards 
si purs ? Que de fois nous arrêtâmes sur leurs lèvres la 
question qu'ils allaient poser, d’un rire imbécile, du 
même rire ingénument sacrilège dont un adolescent 
raille son premier amour. Et cependant, la vie si dure, 
l’interminable ennui des saisons, dune année à l'autre 
année, devant la plaine grise, cette vie avait son secret. 
Après des semaines et des semaines de résignation, tout 
à coup, de l'abîme de notre misère, sortait une espèce 
de joie pure et nue, merveilleusement dépouillée, non 
charnelle, incommunicable. Il fallait bien du temps 
pour former au-dedans de nous, peu à peu, ainsi 
qu’une émeraude ou qu’un rubis, cette petite chose 
éclatante et elle s'évanouissait aussi vite. Mous la 
découvrions par hasard, et sitôt découverte, elle nous 
échappait de nouveau, laissant au cœur une plaie 
lumineuse qui brillait parfois tout un jour... Avec qui 
aurions-nous partagé cette minute de grâce ? Elle n’ap¬ 
portait rien de nouveau que nous n'eussions déjà senti 
bien des fois ; la passion de la vie, l’acceptation délibé¬ 
rée de la mort, une espérance humble et fervente — 
mais tout à coup, comme éclairées du dedans, éblouis¬ 
santes pour nous seuls... Pour nous seuls. Car il arri¬ 
vait qu'un voisin plus proche, s’arrêtant de frotter sa 
baïonnette avec de la terre, surprît notre regard au vol 
d'un autre regard qui interrogeait à peine, tendre et rail¬ 
leur. Alors, nous éclations de rire ensemble, et tout sem¬ 
blait dit pour jamais. 

Oui nous pardonnera d'avoir fait d’une colossale 
aventure une sorte de drame intérieur ? Mais plus 



32 


Introduction 


impardonnables encore d'avoir prétendu imposer à nos 
fils, à nos neveux , à de jeunes têtes libres, non pas ce 
drame même, seulement sa pâle et monotone image, 
inexorable d'ennui ! Que leur importe un débat de 
conscience depuis longtemps résolu ? Nous les voulons 
convaincre d'ingratitude quand ils n'ont reçu de nous 
que la confidence de nos misères. Prétendions-nous 
leur faire partager à vingt ans la déception de notre jeu¬ 
nesse manquée, nos regrets, nos rancœurs ? Nous som¬ 
mes la génération sacrifiée, disons-nous. Utile parole, 
pourvu quelle s'adresse à des aînés. Son véritable sens 
risque bien d’échapper à la génération cadette, qui sait 
déjà qu elle est désignée pour nous sunnvre, et que, 
d'une manière ou d'une autre, par ses propres moyens, 
tôt ou tard, la vie se fût chargée de nous sacrifier... 
Alors, qu'est-ce que ça peut bien lui fiche, mon Dieu ! 
Nous entrerons dans la carrière... chantent tour à tour 
les jeunes gens de tous les siècles. Oui : mais quand nos 
aînés n'y seront plus. Eh bien, nous y sommes encore. 
Estimez-vous donc heureux, disent-ils. 

En somme, nous bâfrons l'histoire, et nous la bar¬ 
rons pour rien. Lorsqu'ils tournent la tête vers le passé, 
nos fils ne voient plus à l'horizon que ce matériel 
immense, inutilisable, les caissons par dizaines de 
mille, les plateaux, les fourgons, de vieux autobus, des 
Rimailho eventrés, des bombardes d’un autre âge, une 
montagne de fusils, un stock d'hommes de zinc, de 
pyramides et de victoires cagneuses, toutes nues, qui 
grelottent sous la pluie de décembre. Parmi cette fer¬ 
raille hors d’usage, avec nos tristes habits civils, nos 
croix, notre air anxieux, on dirait que nous allons 
revendre — revendre la guerre que nous avons faite, 
pauvres diables — nous autres guerriers. Cela ne s’était 
jamais vu. On n'avait jamais vu ces soldats-citoyens, 
soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne 
savent pas où — soldats de la paix , citoyens militaires, 
si mal à taise dans leur peau recousue, en plusieurs 
morceaux, et qui, faute de mieux, revendiquent, reven¬ 
diquent, revendiquent, combattants syndiqués, com¬ 
battants honoraires, qui ne se sont jamais résignés à 
choisir, une fois pour toutes, entre la gloire et l'oubli, 



Introduction 


33 


virilement. Prodigieux naïfs , g/// sé* font l’écho des vieil¬ 
les prédicantes puritaines, jurent que la guerre est 
désormais impossible, et n'en réclament pas moins 
pour leur ancienne profession décriée , déshonorée, inu¬ 
tile par surcroît, une espèce de considération que les 
gens de bon sens n accordent qu'aux métiers honnêtes 
et avantageux ! Âmes tendres, qui n'ont pas cessé de 
déplorer les dégâts qu'ils firent, avec lanière-pensée 
que, l'ennemi hors de cause, on va leur présenter la note 
des frais ! — Héros désaffectés qui voulûtes l’admira¬ 
tion des paroisses et ne pourrez jamais rien contre la 
redoutable concurrence des morts, des vrais morts, les¬ 
quels ont d'ailleurs sur vous le suprême avantage délire 
les députés radicaux par la grâce des préfets de la Répu¬ 
blique — car ils ne vous élisent même pas, ces vieux 
copains, ils vous ont laissé tomber froidement, et Dieu 
sait s’ils sont froids, les frères ! Citoyens vainqueurs, 
on ne lira pas demain vos noms sur les pyramides 
municipales, vous devrez mourir de la mort d’un cha¬ 
cun, pousser votre suprême sueur dans des draps blê¬ 
mes, et il n'y aura demère vos cercueils qu’un piquet 
de bonshommes entourant un drapeau de fanfare, 
flambant neuf. Vieux amis des hauteurs battues par le 
vent, compagnons des nuits furieuses, troupe solide, 
troupe inflexible, magnifique mâchoire resserrée trois 
ans, pouce à pouce, sur la gorge allemande, et qui reçû¬ 
tes un jour, en pleine face, le jet brûlant de l'artère et 
tout le sang du cœur ennemi — ô garçons !... le 11 
Novembre nous bûmes le dernier quart du vin de nos 
vignes, le II Novembre nous rompîmes le dernier pain 
cuit pour nous. 

On peut faire de son mieux sa page d’histoire, mais 
celui qui l'a faite n’est généralement pas celui qui la 
raconte. Les marchands de livres gardent l’avantage 
un siècle ou deux. Puis l’événement remonte lentement 
de l'oubli, surgit majestueusement des profondeurs qui 
le reçurent jadis, dans la conscience de la race. La race 
qui l'avait pieusement, saintement recouvert le décou¬ 
vre de nouveau. De nouveau nous serons pesés dans 
des mains fraternelles, jugés par un regard vivant ! 



34 


Introduction 


Futures petites mains qui tournerez les feuillets, 
regards qui chercherez de page en page nos charges naï¬ 
ves, nos clairons, nos tambours, qu'importe ce que 
nous fîmes ou ne fîmes pas, bien avant que vous fus¬ 
siez nés, dans cene plaine que vous voyez peinte sur le 
livre en ocre et en noir, avec les pompons blancs des 
explosions, les chevaux qui galopent, et ces engins 
bizarres ! Le livre d’images ne vous mentira pas : nous 
sûmes réellement faire face. Oui, bien avant que fus¬ 
sent nés votre père ou votre aïeul, nous avions regardé 
fermement non point la mort seule, mais entre vous et 
nous ce trou plus noir, l'injustice, l'oubli, et n espérant 
plus reprendre notre victoire aux menteurs, insoucieux 
d’un vain procès, la main dans la main de ces fils dont 
nous sommes peu sûrs, nous nous endormîmes, pour 
nous réveiller en vous ! 



I 

ARTISANS, LABOUREURS, 
GARDES-CHASSE, FILÀNDIÈRES 

ou 

LES REVENANTS 
OUI NE REVIENDRONT PLUS 


La jeunesse d'Édouard Drumont ! Trois mots, 
trois petits mots bien usés, bien effacés, quon 
s'étonne de lire sur la page fraîche d'un livre, trois 
mots que j’ai l’air d’avoir arrachés tout exprès du 
tiroir d’une coiffeuse d’acajou, avec le carnet de bal 
relié d’ivoire, une épingle à cheveux — objet devenu 
si rare, introuvable ! — trois mots qui ne disent peut- 
être plus lien à personne, depuis qu’a disparu ce 
vieux bonhomme, peut-être immortel lui aussi, avec 
ses pommettes tartares, scs durs yeux gris, sa petite 
cravate de notaire, et ses manchettes rondes, Georges 
Clemenceau, — le meme Clemenceau qui, par un 
matin de 1898, dans un duel célèbre, tint trois fois 
sous le feu de son pistolet infaillible, à vingt pas, l’au¬ 
teur de La France juive , et naturellement le rata !... 
Oui, trois mots qui semblent à présent tout à fait 
vides, aussi vides qu’une de ces tournures en fil de 
fer qu'on retrouve dans un coin du grenier, orné d’un 
lambeau d'étoffe rose — ah ! nos aïeules ont aimé le 



36 


Démission de la France 


rose, on peut le dire ! Et pourtant la jeunesse 
d'Édouard Drumont, voyez-vous, c'était presque la 
nôtre, nous l’avons ratée d’un rien, d’un demi-siècle à 
peine, trente ou quarante années, un clin d’œil ! Mais 
la guerre a creusé un lusse profond, trop profond, un 
colossal chemin creux d’Ohain, où toute une généra¬ 
tion est venue s’écraser comme les cuirassiers de 
Waterloo, régiment sur régiment, division sur divi¬ 
sion, année sur armée... Deux millions de cadavres, 
auxquels l'huissier américain vient régulièrement 
faire les sommations d'usage, tout étonné que rien ne 
bouge, environné d'un silence éternel, sa mince 
bouche en tirelire, une main sur son cœur de papier, 
l’autre sur son lugubre derrière presbytérien, comme 
si le vent pouvait porter jusque-là l’un de ces godillots 
béants, verdis, terribles, qu’on heurte parfois du pied, 
par mégarde dans les ronces, là bas, à Verdun ! 

Hélas ! nous ne sommes que trop tentés d’accepter 
cette liquidation du passé, sans garantie, sans 
contrôle, comme nous acceptâmes de liquider les 
stocks. L’illusion des faibles, à chaque nouvelle tenta¬ 
tive d’une impossible libération, est de faire table rase, 
de recommencer la vie disent-ils — comme si la vie se 
recommençait ! Illusion familière aux individus et aux 
peuples, car un peuple risque de commettre beaucoup 
plus souvent qu’on ne pense, en dépit des fanfaronna¬ 
des, ce péché contre l’Esprit, qu’aucun repentir ne 
rédime. Lorsqu’il y a dix ans nous affichions à la face 
du monde la prétention ridicule de commencer une 
Ere nouvelle — « Quelle ère ? se disait le poilu cons¬ 
terné. L’air de quoi ? Est-ce qu’ils vont supprimer La 
Marseillaise ?... » —ce mensonge inouï fait pour éton¬ 
ner les poules de Chicago dissimulait mal une lassi¬ 
tude énorme, la honteuse hâte à nous renier, reniant 
avec nous nos morts. Nous nous vantions d être les 
hommes de l’avenir que déjà nous n’osions plus regar¬ 
der notre victoire en face, la guettant de biais, prudem¬ 
ment, avant de lui tourner le dos. Ainsi lorsque nos fils 
parlent aujourd’hui avec un innocent dédain de l’épo¬ 
que désormais préhistorique où la bicyclette, sous le 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


37 


nom de vélocipède, ressemblait à une girafe suivie de 
son petit, quand l'automobile n’était encore qu’une 
effrayante machine aux quatre roues grêles, tenant de 
la sauterelle et de la tortue, avec ce reniflement lamen¬ 
table, le spasme de son pauvre petit ventre de cuivre, 
et letemuement convulsif qui préludait à d’illusoires 
départs, nos fils, dis-je, oublient qu'ils risquent de rom¬ 
pre inutilement, dangereusement, avec un passé trop 
proche, trop étroitement uni par des liens secrets à 
leurs épreuves, à leurs déceptions, à leurs malheurs, 
au tragique de leur propre destin. 

Reste la légende — vérité idéalisée, humanisée. 
Mon pas la brillante rhétorique des entrepreneurs 
de mensonges, mais cette vérité qui vient jusqu'à 
nous avec le souvenir de quelques hommes excep¬ 
tionnels, dont le génie nous restitue la part non 
corrompue, impérissable, du passé. Drurnont est un 
de ces hommes-là. Et par une chance presque uni¬ 
que, cet historien visionnaire est aussi l’historien de 
son temps, à la fois témoin des événements qu’il 
raconte et seul maître des grandes, des magistrales 
images par lesquelles il leur impose l'ordre et le 
rythme de sa poésie. 

Quel que soit l'injuste oubli dans lequel la généra¬ 
tion présente a laissé tomber son nom, il n’en reste 
pas moins vrai que la vie de l'auteur de La France 
iuive, est à bien peu près, vingt ans de la vie fran¬ 
çaise. Par la date de sa mort, en effet, Drurnont est 
presque l’un des nôtres. Il n’en esi pas moins aussi 
l'un des témoins, — et quel témoin ! — de la tragi- 
comédie du Second Empire, de cette espèce de 
pièce militaire à grand spectacle, comme on en don¬ 
nait jadis sur l’immense scène du Châtelet, avec des 
coups de fusil, des pantalons rouges, les jolies jam¬ 
bes du corps de ballet, le tout sur un air d'Offen- 
bach. Il a vu ces choses merveilleuses, un peu folles, 
comme il fallait sans doute qu'on les vît, avec le 
regard d'un enfant. Et il est devenu un homme juste 
à point pour recevoir en plein cœur la foudroyante 



38 


Démission de la France 


humiliation de Sedan... D’ailleurs il a su le dire 
mieux que personne, en quelques lignes, d'un admi¬ 
rable raccourci : 

J’ai parfaitement le souvenir d'un matin de décembre où 
l’on me mettait mes bas devant la cheminée ; ma mère était 
descendue pour acheter un petit pain et racontait à mon 
père ce que contenaient les affiches blanches qui annon¬ 
çaient le coup d’État. Mon père paraissait consterné en 
prenant son café au lait. 

Plus tard, mes jeunes années furent pleines de visions de 
bal deviné de la rue : le château brillamment éclairé, des 
officiers en grand uniforme, superbes, heureux de vivre, 
se croyant invincibles et faisant sonner leurs pas sous les 
arcades de la rue de Rivoli, des rangées de voitures aux 
lanternes de cristal, attendant leur tour et laissant aperce¬ 
voir des toilettes de fées, des épaules couvertes de dia¬ 
mants, des broderies, des dorures ; au milieu de la chaus¬ 
sée, des équipages de ministres et d'ambassadeurs passant, 
rapides, en soulevant une fine poussière... 

Pour la clôture, j’aperçois, par une matinée de septem¬ 
bre, le jardin ferme, les troupes bivouaquant sous les 
arbres, les soldats lavant leur linge dans le bassin octo¬ 
gone ; sur le mur, en face du ministère de la Marine, on 
voyait déjà des caricatures suspendues par des ficelles, 
Napoléon Ifl sur un pot de chambre. Napoléon III embras¬ 
sant les bottes de Guillaume... Je me rappelle ce matin-là 
avoir rencontre sur la place de la Concorde, un des Lefè- 
vre-Pontalis, je ne sais plus au juste lequel. Ce dernier 
détail n’a rien d'intéressant pour vous, mais cela me sen 
de point de repère... 

Enfin mon dernier souvenir des Tuileries est du mois 
d’octobre 1888. On avait installé une kermesse sur les mi¬ 
nes, et parmi les écussons R.F. et les drapeaux tricolores 
flottant au vent, s’étalait tout le personnel baroque des 
fêtes foraines. À l’endroit où était la salle des maréchaux 
s’élevait le salon de la belle Zora-ben-Angelina-ben-Baba- 
7oun ; à droite était Lérida. sujet hermaphrodite, et 
l’Homme merveilleux. Plus loin, la nouvelle enchanteresse, 
Armide, un bossu habillé de jaune à côté d'un marchand 
d'oiseaux, des chevaliers casqués couverts d’un manteau 
rouge, puis c'étaient les Montagnes russes, Pezon, le caba¬ 
ret des Trois-Tonneaux, et tout le déballage des faux Arabes 
et des filles juives. 



Artisans, Laboureurs, Filarulières 


39 


Sedan ! L’un de ces mots encore qui semblent 
aujourd'hui tout à fait vides, n'émeuvent personne. 
Après une brève explosion, il a repris humblement sa 
place sur la liste des sous-préfectures. Nul doute 
qu'un tel nom ne soit pourtant inscrit au plus profond 
de la sensibilité française. Que nos fils en aient 
conscience ou non, qu’importe ! L’imagination d'un 
enfant est ainsi parfois blessée, dès le sein maternel, 
d’une émotion violente dont il n’aura connu que le 
retentissement sur son cerveau à peine formé, à tra¬ 
vers la mince enveloppe fœtale, et dont il ne saura 
jamais rien, jusqu'à la mort, côte à côte avec ce fan¬ 
tôme au visage voilé. Car notre pays n’a connu qu'un 
très petit nombre de déceptions aussi fortes, de ces 
déceptions qui font douter de soi-même, humilient 
un homme non pas seulement devant scs semblables, 
mais à ses propres yeux. Qui pourrait dire si notre 
embarras en face de la dernière victoire, la bizarre 
pudeur que le génie puritain a si savamment exploi¬ 
tée, ne vint pas du souvenir presque inconscient de 
cette première défaillance ? À cet egard même, le 
témoignage d’Édouard Drumont est bien précieux à 
recueillir et à méditer. C'est le témoignage de la géné¬ 
ration des vaincus. 

Drumont est né en 1844. Une plaisanterie d’Abra- 
ham Dreyfus, reprise plus tard par Paul La targue 
dans le journal L'Humanité, a voulu faire un Juif du 
chef de l'Antisémitisme. Ses grands-parents se 
seraient appelés Dreimond (ce qui signifie Trois- 
Lunes) et ils auraient été opticiens à Cologne. Vers 
1908 on faisait courir dans les mêmes salles de rédac¬ 
tion le bruit que Maurice Barrés descendait de Juifs 
portugais. La famille Drumont est, en réalité, origi¬ 
naire des Flandres. L'auteur de La France juive a 
publié dans le dernier de ses livres, quelques mois 
avant sa mort, cette généalogie de paysans, d'artisans, 
de gardes-chasse, de filandicrcs « qui a une odeur de 
terre labourée, de sillons remués, de forêts du sol 
natal, d’intérieurs rustiques et simples, ou l'on faisait 
beaucoup d'enfants ». 



40 


Démission de la France 


J'aperçois derrière mon œuvre bien des générations de 
pauvres gens qui ont vécu dans leur coin, dans celle exis¬ 
tence « glissante et muette « dont parle Montaigne, qui 
sont arrives à la vieillesse sans avoir pris un centime à 
autrui, qui n'ont rien convoité, rien envie, se sont contentés 
de leur petite place... Tout artiste, tout créateur original, 
tout remueur d’opinion peut s’appliquer la parole de saint 
Bonnet : « L’homme de génie est un produit mérité par les 
aïeux. » Ils auraient tort de s'effrayer, dans leur modestie 
d’Aryens, de ce mot : génie. Génie vient de ge ne rare, engen¬ 
drer : tout homme qui génère quelque chose dans le monde 
des idées est un homme de génie. Il y a des femmes admi¬ 
rablement belles qui n'ont jamais pu avoir d’enfants et des 
laiderons qui en ont de superbes. Il y a même des talents 
magnifiques qui n’ont rien enfanté, et des génies très 
incomplets qui ont porté dans leurs lianes une postérité 
qui a troublé le monde. 

Il a repris bien des fois la même pensée, si chère à 
son cœur déçu, lorsque au seuil de l'ombre, pressen¬ 
tant la guerre prochaine, et pour lui l’horrible oubli, 
la faillite de toute espérance humaine, il approchait 
le plus près possible du papier ses yeux d'aveugle, 
traînant de ligne en ligne sa main tremblante, défor¬ 
mée par les rhumatismes : « Quand une famille d'au¬ 
trefois avait vécu pendant des siècles dans l’ordre, le 
devoir et la vertu, elle produisait un être supérieur 
aux autres, qui était comme l'épanouissement de 
l’arbre familial. » 

Et il ajoute aussitôt ces mots désespérés : 

Vous avez parfaitement le droit de vous livrer à d’inter¬ 
minables blagues à propos de ce que je viens d'écrire... Tl 
n’en est pas moins vrai qu’il fut un jour où Paris tout entier, 
le Paris des ouvriers et le Paris des bourgeois, le Paris révo¬ 
lutionnaire et le Paris patriote criait : « Vive Drumont ! À 
bas les juifs ! » 

D'ailleurs, il faut lire ce chapitre des Souvenirs qui 
est sans doute l’un des plus extraordinaires de ces 
monologues intérieurs, demi-parlés, demi-rêvés, avec 
leurs silences soudains, de brusques reprises, et par¬ 
fois comme suspendu dans le vide, entre l'avenir et le 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


41 


passé, une date, un nom, un fait oublié de tous, et qui 
frémit longtemps, longtemps sous nos yeux — seul 
parmi tant de ses pareils désormais immobiles, ainsi 
qu’une dernière abeille vivante, au milieu de l’essaim 
mort. Nul écrivain n’a su mieux que celui-là imposer 
à la parole écrite le rythme d'une conversation entre 
amis, de la confidence faite à voix basse, au coin du 
feu, en remuant les cendres ; et tel est le prestige de 
l’enchanteur que reposant le livre et fermant les veux 
vous croirez entendre le soupir de latre, le ronronne¬ 
ment de la bise entre les fentes de la porte, le craque¬ 
ment familier des vieux meubles... Ce sont des histoi¬ 
res de revenants. Oui, ce sont bien des revenants, des 
êtres d’une autre espèce, ou du moins transformés 
par quelque séjour au pays des contes, des belles ima¬ 
ges, que ces grands-pères ou ces grands-oncles d’un 
écrivain français que beaucoup d'entre nous ont 
connu qui sont à peine aujourd’hui des hommes 
mûrs. Et nos cadets peuvent regarder curieusement 
ces fantômes, parce qu’ils reviennent peut-être pour 
la dernière fois, parce que ces revenants ne revien¬ 
dront plus. 

L'aïeul de 1 écrivain, Maximilien-Joseph-Albin Dru- 
mont, était né en 1786. 

Mon grand-père qui ne quitta jamais Lille depuis son 
retour du service était moitié ouvrier, moitié artiste, 
comme les artisans d’autrefois ; il était peintre en armoi¬ 
ries pour voitures, et peintre sur porcelaine. Il s'en allait 
tous les matins à sept heures, quelque temps qu’il fît, au 
cimetière où dormait sa femme, moite toute jeune; il 
rentrait déjeuner avec du café au lait, puis travaillait 
jusqu’au soir. En son extrême vieillesse on lui apportait 
encore, parfois en plein hiver, un panneau de voiture 
qu'il peignait sous un hangar. Il n’a jamais franchi le 
seuil d'un estaminet, il n’a même jamais fumé, il n’a 
jamais été malade, et dans un temps où la vie était à bon 
marché, il avait juste, quand il est mort, six mille francs 
d'économies... C’est vous dire, combien je m’esclaffe lors¬ 
que les beaux esprits d'Àcadémie, les Passy et autres 
funambules qui semblent avoir pris pour eux la succes¬ 
sion des mystificateurs à froid qui s'appelaient Henry 



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Démission de la France 


Monnier ou Bâche, et qui viennent dire au travailleur : 
« Mon ami, la panacée sociale est entre tes mains, un 
mot la résume, c'est l epargne. » Quels farceurs ! 

Mon grand-père maternel Buchon, lui, était épicier à 
Bourges, président du tribunal de commerce, et possédait 
quelque bien. De très bonne heure, il avait montré des dis¬ 
positions à être un peu paillard. Un prêtre de la famille, 
voyant cela, le fit marier à dix-neuf ans, et il eut quinze 
enfants. 

C’était un royaliste fervent, et il refusa obstinément 
d'acheter des biens nationaux, quoique pour le décider à 
donner l’exemple, on menaçât de le mettre en prison. 
Quand j’étais jeune, je me disais : « Quelle bêtise il a faite ! 
Avec la situation qu’il avait, il aurait pu acheter, moyen¬ 
nant quelques liasses d’assignats, cinq ou six cent 
mille francs de biens qui vaudraient aujourd’hui un mil¬ 
lion ! » Je comprends maintenant que cet ancêtre m’a légué 
quelque chose tout de même : le droit de parler librement 
et de dire à certains conservateurs : « Avant de réclamer 
contre la révolution, restituez d'abord ce que vos parents y 
ont gagné. » 

Quand la monarchie légitime fut rétablie, mon grand- 
père en éprouva une grande joie, il vendit tout ce qu’il avait 
et vint à Paris... Ma mère a toujours conservé le souvenir 
des cahotements de ce long voyage dans la lourde diligence 
du temps. Les jouets étaient rares alors, on lui avait fait 
une petite poupée avec du linge et elle la berçait pour 
oublier les fatigues de la route. 

Mon crédule grand-père fut naturellement conspué dans 
tous les ministères où il se présenta. Les Bourbons, comme 
la plupart des êtres destinés à périr, étaient de cœur avec 
leurs ennemis ; ils servaient sur leur cassette une pension 
de six mille francs à la veuve du général Turreau qui avait 
massacré les Vendéens, et faisaient surveiller par la police 
la maison de ces La Roehejacquelein dont cinq étaient 
morts pour la cause royale. 

On finit, je ne sais comment, par offrir au pauvre 
Buchon, dont les modiques ressources n’avaient pas tardé 
à s'épuiser, une place de greffier à Sainte Pélagie. C'était sa 
vocation d’aller en prison ; les jacobins voulaient l’y mettre 
comme détenu, et les royalistes comme gardien ; il vit que 
ce n'était pas son affaire, et sans rien dire à personne, il 
partit pour la Californie. Personne n’en entendit plus 
jamais parler. 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


43 


Ces Buchon prétendaient descendre de l'historien 
Commines, et l’un d’entre eux, dont nous parlerons 
bientôt, signa longtemps « Buchon-Commines ». 

Ce Buchon-Commines, auquel Maurice Barrés a 
consacré un chapitre exquis dans son Voyage à 
Sparte et qui fut l’oncle de Drumont, mérite de 
netre pas oublié. Cet érudit charmant, un peu fan¬ 
tasque, dont Philarète Chasles a vanté « la science 
énorme, infatigable, et la patience hardie à 
déchiffrer les manuscrits », le rival des Michelet, des 
Guizot, des Augustin-Thierry, fut en même temps, 
l’une de ces figures originales presque cocasses, si 
fortement dessinées, comme l’ancienne France en a 
tant connu, et que l'affreuse uniformité de nos 
mœurs tend à faire totalement disparaître un jour. 
C'était la nuit, au sortir d’une soirée ou d’un bal, 
qu’il prenait sur son sommeil le temps d’écrire ses 
livres graves Les Mémoires ou Chroniques, Le Pan¬ 
théon littéraire, La Grèce continentale ou la Murée. Il 
aimait les civilisations étrangères comme Philarète 
Chasles, les manuscrits comme Léon Gauthier ou 
Léopold Delisle, le monde comme Mérimée, les det¬ 
tes comme Dumas père ; il constituait au cours de 
ses voyages de merveilleuses bibliothèques et les 
laissait vendre tous les dix ans pour liquider la 
situation. Ce savant considérable qui avait été 
inspecteur général des bibliothèques de France, 
auteur d'innombrables volumes, ami intime de la 
plupart des ministres et reçu familièrement au Ch⬠
teau, mit sa montre au Mont-de-piété, la veille de 
sa mort, comme un étudiant... Drumont a raconté 
là-dessus, dans La Dernière Bataille, une histoire 
véritablement exquise : 

Aussitôt que Buchon. dit-il, eut conquis une situation 
dans les Lettres, il fut admirable pour les siens et particu¬ 
lièrement pour ma mère : il lui fit donner des leçons 
d'anglais et des leçons d’équitation, et dans l'espoir de 
fortifier sa santé débile, il lui loua une maison de campa¬ 
gne et lui acheta même un cheval dont il oublia naturel¬ 
lement de payer la nourriture, et qui, en attendant les 



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Démission de la France 


avances de journaux ou dediteurs, était toujours sur le 
point de mourir de faim. Ce cheval fut le désespoir de 
ma grand-mère, bonne vieille Provençale pleine de véné¬ 
ration pour son fils qui recevait chez lui presque autant 
de ministres et d’ambassadeurs que d’huissiers. Constam¬ 
ment en tête à tête avec ce cheval, la pauvre mère-grand 
écrivait à mon oncle des lettres éperdues sur l’appétit 
extraordinaire de cet animal. Fidèle à la doctrine de cer¬ 
tains hommes de ce temps, qui avaient dans l’avenir une 
foi mystique, comme celle de Napoléon III, mon oncle 
ne répondait jamais sur ces questions-là : il pensait que 
cela s’arrangerait... 

Tout s’arrange !... Bien avant Alfred Capus, le bou¬ 
levard de 1850 avait cru ainsi exprimer en deux 
mots une vérité universelle, le fin du fin de la sagesse 
et de l’expérience du monde, du monde de Tortoni 
ou de la Maison Dorée, du monde auquel « on ne la 
fait pas » — pour employer une expression plus 
moderne. Et, comme au cher Capus, la vie s'est char¬ 
gée trop tôt d'apprendre aux magnifiques viveurs de 
l'école du duc de Morny qu’on ne l'apprivoise pas, 
ainsi qu’une demoiselle du corps de ballet, avec une 
pichenette et un mot féroce, quelle ne pardonne pas 
certains sourires. 

Le père de Drumont n était pas de la même espece 
de rêveurs que l'historien Buchon ; du moins à tra¬ 
vers le témoignage de son fils apparaît-il comme un 
de ces hommes modestes, mais intraitables, qui tout 
au long du xix é ‘ siècle ont cru au génie de M. de La 
Fayette, à l’innocence des sauvages, et à la science 
pacifique et humanitaire. Selon un mot célèbre du 
philosophe anglais, il croyait « au grand sérieux de la 
vie ». Simple expéditionnaire à l’Hôtel de Ville, avec 
un traitement de douze cents francs, il accomplissait 
sa besogne quotidienne, honnêtement, ponctuelle¬ 
ment, mais il lisait Victor Hugo. 

Parfois ma vieille tante venait le soir tricoter des bas 
de laine pour mon hiver. Quand la soirée se prolongeait 
un peu. mon père allait prendre un volume tout petit et 
très gros dans le tiroir d’une étagère qui, un peu cassée 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


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et désemparée, n’en a pas moins fini par s'échouer jus¬ 
qu’à ma maison de Soisv. Il lisait quelques vers des Châti- 
ments : Le Manteau d'abeilles, L’Êgout de Rome. 

« Adolphe ! Adolphe, soyez prudent », s'écriait ma tanie 
qui semblait craindre qu'on écoutât à travers les murs. 

Car s'il est vrai que la solide bourgeoisie libérale 
réussit de 1850 à 1870, à imposer aux futurs Gau- 
dissart de la révolution du Quatre-Septembre l’hypo¬ 
crisie de la vertu, le corme Hugo, dans sa prison de 
verre, au milieu de ses meubles cocasses, entre sa 
femme et sa maîtresse, leur imposait l'hypocrisie de 
la grandeur. Le vieillard magique, toujours béant, 
inassouvi, grondant d’autant de fantômes qu'une 
grotte envahie par la mer, prodigieux rassembleur 
de mots ennemis qui ont l’air de se défier d’une 
rime à l’autre en grinçant des dents, ou tout à coup 
ferment les yeux, pâlissent avec des visages d’an¬ 
ges — l’homme au ventre de demi-dieu, encore ivre, 
au seuil de la vieillesse, de tous les rêves impubères, 
d'aplomb entre le grotesque et le sublime, jamais 
plus sûr de lui, plus réellement ménager de sa force 
qu alors qu’il feint de se livrer, se tord de haine, 
écume et crache une salive qui a l’odeur de l'em¬ 
brun — l Olympio bedonnant au visage glabre, tel 
que nous le peignent les gravures populaires de 
l’époque, avec au coin de la bouche éloquente, au 
pli humide, je ne sais quoi qui rappelle l'avoué de 
province ou le procureur, fut vingt ans grâce 
à la majesté de l’exil, et d'ailleurs sans aucun 
risque, la conscience lyrique d’une foule de braves 
garçons, impatients de jouir, bien peu disposés à 
jouer les Scévola ou les Brutus, et qui durent 
cependant, bon gré mal gré, face au public, accor¬ 
der leurs petits airs aux orgues immenses de 
Guernesey. 

Il y a des vers admirables dans Les Châtiments. 
Il y en a aussi d'absurdes. Pour moi, j’avoue que je 
préfère encore les seconds, d'une espèce de sincérité 
si grossière, si peuple, où l’on croit entendre le 
« han » de l'ouvrier, les soupirs, la plainte presque 



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Démission de la France 


obscène d'un tempérament extraordinaire, en proie 
aux affres de la vanité déçue. 

O rutfians ! bâtards de la fortune obscène. 

Nés du honteux coït de l'intrigue et du sort. 

Rien qu'en songeant à vous mon vers indigné sort 
Et mon cœur orageux dans ma poitrine gronde 
Comme le chêne au vent dans la forêt profonde... 

O Cosaques ! voleurs ! chauffeurs ! routiers ! Bulgares ! 

0 généraux brigands ! Bagne, je te les rends ! 

Les juges d'autrefois pour des crimes moins grands 
Ont brûlé la Voisin et roué vif Desrues ! 


Prêtre, on voit frissonner, aux cieux d’où nous venons. 

Les anges et les vierges 
Quand un évêque prend la mèche des canons. 
Pour allumer- les cierges. 


L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre. 
Soldats qui revenez des faubourgs de Montmartre... 


Lui, l’homme frémissant du boulevard Montmartre 
Ayant son crime au flanc qui se changeait en dartre 1 


Et moi qui suis assis au bord des Ilots, pensif, 

Ne voyant même pas les horizons sévères, 
Regardant, noir rêveur, dans la nuit des calvaires 
Les Socrate mourants, les pâles Jésus-Christ, 
J'écris ces vers au pied des rochers des Proscrits 
Pendant qu’un Hollandais qui prétend être corse 
Met à l'esprit humain la chemise de force. 


De tels vers laissaient indifférents les raffinés, mais 
ils atteignaient le peuple en plein cœur, ils étaient 
faits à son usage. Quand l’homme de Belleville, 


1 • “ Il faut, laver les dartres avec de l’eau dans laquelle on a fait dissoudre 
quelques grammes de borate de soude ei les badigeonner à la teinture 
d'iode, a (Dictionnaire Larousse, passim.) 








Artisans, Laboureurs , Filandières 


47 


aujourd’hui seul survivant du bon peuple des fau¬ 
bourgs, celui-là qu’aimait Henri IV, dont le cardinal 
de Retz savait l’argot, quand cet homme-là croit réel¬ 
lement que l'esprit humain a la chemise de force, il 
voit rouge, il est prêt à mourir pour la science et les 
savants, comme jadis il mourait pour ses prêtres. 
Magnifiques natures ! Quoi que nous pensions de 
l'enchanteur, saluons ce prodige de poésie par quoi 
fut maintenue vingt années, de 1850 à 1870, dans la 
simplicité de l'héroïsme cornélien, une foule de 
modestes employés de bureau, de commerçants, de 
fonctionnaires, de braves ouvriers qui finiront peut- 
être par se faire tuer sur les barricades de la Com¬ 
mune, et que leurs pauvres compagnes retrouveront 
la poitrine crevée par les balles de chassepot, et trente 
sous dans la poche, donnés le matin même par le 
vaguemestre ! 


Moins qu’un autre, le père de Drumont n'était 
homme à souffrir qu’on mît une chemise de force à 
l'esprit humain : c’était un de ces rêveurs sages et cir¬ 
conspects, mais têtus, comme on en voit dans nos 
vieux pays du Nord, avec leurs yeux bleus tranquilles, 
enfantins, et leurs colossales épaules. D’ailleurs 
ancien élève de l’École des Chartes, ami des livres, et 
fort érudit. 

Ma pauvre maman aimait tant mon père, elle était si 
pénétrée de sa supériorité, qu’elle était encore plus républi¬ 
caine que lui, mais clic avait aussi grand-peur qu’il ne per¬ 
dît sa place à l'Hotel de Ville. 

N'est-il pas charmant ce fonctionnaire chimérique 
qui, sans ambition, risque tranquillement son pain 
quotidien, pour le seul plaisir d'exprimer publique¬ 
ment son avis sur un cas de conscience résolu d’une 
manière différente par un grand poète et par l'empe¬ 
reur des Français ? Risque imaginaire, à vrai dire. Car 
jamais peut-être on ne vit souverain plus débonnaire 



48 


Démission de la France 


que ce même despote que l’opposition comparait cou¬ 
ramment à Tibère. 

Mon père et ses camarades de l’Hôtel de Ville tenaient, 
a deux pas des Tuileries, sous les galeries de Rivoli, à la 
musique, des propos énormes sur Badinguct, sur l'impé- 
ratnee, sur Plonplon, sur Mlle Sellier, sur Haussmann. 
Le fidèle Alcssandri et les Corses du Château qui nous 
rencontraient à chaque instant connaissaient certaine¬ 
ment la situation de mon père. Jamais pendant tout le 
Second Lmpire, le chef du personnel de la préfecture 
de la Seine ne fit aucune observation aux employés sur 
leurs opinions. 

L’ancienne classe moyenne, et particulièrement 
cette armée de fonctionnaires, redingotes et cha¬ 
peaux haut de forme, avec sa foi naïve, scs ambi¬ 
tions puériles et compliquées, sa discipline, le res¬ 
pect de ses humbles privilèges, n'est pas une espèce 
depuis si longtemps disparue que nous n'en avons 
gardé le souvenir. Mais, à une époque où tout sem¬ 
ble glisser le long d’un plan incliné avec une vitesse 
chaque jour accrue, il est à peine possible de se 
faire une juste idée de la principale vertu de ces 
hommes étranges : leur extraordinaire puissance de 
résignation. L'épargne, le goût légendaire de 
lépargne, que la révolution financière universelle 
dont nous sommes si loin encore de prévoir les 
conséquences, vient d’enterrer sous le ridicule, ne 
faisait que traduire en langage économique cette 
merveilleuse patience. 

Les vrais Français, ceux qui ont étc conçus dans d’hon- 
netes lits, ont le dégoût des fortunes maudites; ils se rap¬ 
pellent le mal que le père s’est donné pour les élever, la 
peine qu ils ont eue eux-mêmes pour gagner leur pain... 
Jamais je n’ai vu dépenser à la maison un centime inutile¬ 
ment. Tous les premiers du mois, ma mère mettait une 
pièce de quarante sous dans la poche de mon père pour 
imprévu, au cas où il cassât un carreau, par exemple, et, 
la plupart du temps, le matin du jour où l’on devait 
toucher, elle allait la reprendre, avec'un geste que je me 
rappelle, pour qu’on ne restât pas sans un sou à la maison. 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


49 


J'ai parlé un peu longuement peut-être d'une 
famille de bonnes gens français, mais c’est vraiment 
parce que je les aime. Il serait sans doute absurde de 
prétendre qu Édouard Drumont leur doit son œuvre, 
car ce qu ils ont laissé paraître de leurs humbles vies 
semble surtout marqué du signe de l acceptation, et 
personne ne fut moins résigné, moins « acceptant », 
que celui qui écrivait un jour cette parole désespérée : 

L’homme du passé avait de nobles motifs pour vivre, 
l’homme d’aujourd'hui a seulement quelques prétextes 
plausibles pour ne pas se tuer et accomplir jusqu'au bout 
sa corvée. 

Mais résignés ou non, simples ou non, les bonnes 
gens de cette sorte qui n'attiraient jamais l’attention 
de qui que ce fût, car ils étaient véritablement ccs 
Français moyens dont parle M. blerriot avec un 
aplomb d’agrégé, commencent à nous paraître, à dis¬ 
tance, d'une originalité singulière : une espèce d’hu¬ 
manité infiniment précieuse dont la perte est irrépa¬ 
rable. Ce qui manque le plus aux hommes de notre 
temps, — et qui se tuent pour essayer de vivre une 
vie individuelle, vivent leur vie en s'aidant de manuels 
et de romans policiers comme les enfants jouent au 
sauvage grâce à un ingénieux système d’images et de 
conventions d'une naïveté presque cynique — c'est 
justement de se distinguer nettement les uns des 
autres, sitôt que l'observateur tente de prendre un 
peu de recul dans le temps et dans l’espace. L’histo¬ 
rien futur, s’il veut faire autre chose que de la statisti¬ 
que, devra mettre au point des méthodes nouvelles 
pour traiter une matière humaine devenue aussi 
lourde, aussi compacte. Et les moindres souvenirs 
authentiques, le plus maladroit des livres de raison, 
un carnet de notes, le journal d'une petite provinciale 
deviendront des témoignages d’un intérêt inestima¬ 
ble, comme les assiettes ou les pots que se disputent 
les amateurs, et dans lesquels nos arrière-grands- 
pères faisaient manger leurs chiens. 

Que laisserons-nous de comparable à ceux qui 



50 


Démission de la France 


viendront après nous ? Même dans l’ordre de l’esprit, 
la notion de qualité semble avoir perdu son sens, et 
l’authentique, par un prodige étrange, est devenu 
réellement l'artificiel. L’abject mot de chiqué, dune 
origine inconnue, et vraisemblablement satanique 
(du moins on l’espère), s’applique à un très petit nom¬ 
bre d'œuvres ou de personnages du passé. Il n’eût 
signifié très probablement pour nos ancêtres qu’une 
sorte de ridicule ostentation, une certaine insincérité 
des mœurs. Au lieu qu'il qualifie aujourd'hui un vice 
fondamental et comme une forme nouvelle de la vie. 
Toute la rhétorique de Bernardin de Saint-Pierre 
n'empêche pas qu’une époque entière se reflète dans 
son livre niais et charmant. Mais que sauront de nous 
ceux qui nous chercheront plus tard dans les livres les 
mieux réussis de M. Cocteau ou de M. Giraudoux ? 

Je plains ceux qui ne sentent pas jusqu’à l'angoisse, 
jusqu'à la sensation du désespoir, la solitude crois¬ 
sante de leur race. L’activité bestiale dont l'Amérique 
nous fournit le modèle, et qui tend déjà si grossière¬ 
ment à uniformiser les mœurs, aura pour consé¬ 
quence dernière de tenir chaque génération en 
haleine au point de rendre impossible toute espèce de 
tradition. N’importe quel voyou, entre ses dynamos 
et ses piles, coiffé du casque écouteur, prétendra faus¬ 
sement être à lui-même son propre passé, et nos 
arrière-petits-fils risquent d’y perdre jusqu’à leurs 
aïeux. 

De cette solitude qui menace les derniers hommes 
libres, Drumont a eu le pressentiment. Son œuvre 
entière où l'on a cru voir parfois 1 expression d’un pes¬ 
simisme foncier respire une sorte de terreur physi¬ 
que, charnelle, à peine réprimée par une volonté 
magistrale, et parfois délivrée par le rire. C’est pour¬ 
quoi elle paraît dans notre littérature un témoignage 
unique. Nulle part ailleurs en effet on ne rencontre 
alliée à l’expérience la plus riche des événements et 
des êtres, à un sens aussi exceptionnel de l’histoire, 
une imagination presque sauvage à force de sincérité. 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


51 


qui a le naturel et pour ainsi dire la gaucherie de l’en¬ 
fance, loute la puissance de l'instinct. 

L’instinct ! Le dernier secret de tels livres est dans 
ce mot magique. Il explique leur brusque retentisse¬ 
ment, puis la période obscure qui suit aussitôt le 
triomphe, l’injustice des uns, l’oubli des autres, la 
révolte des consciences, leur rancune inavouée contre 
une vérité trop dure qui, à travers l'intelligence, va 
ébranler, au-delà, notre mémoire héréditaire, 
déchaîne en nous cette rumeur vague, comparable à 
nulle autre, par quoi s’annonce la race, l'appel des 
ancêtres, ainsi qu'une chanson portée par le vent. Les 
jeunes Français, en petit nombre, qui gardent encore 
le sens national, parlent et pensent, aiment ou haïs¬ 
sent dans leur langue et non pas dans le charabia 
international des professeurs, peuvent ignorer jus¬ 
qu’au nom du vieux maître ou ne connaître de lui que 
la caricature qu’en font certains tartufes rouges ou 
noirs qui sentent encore la brûlure de son touet sous 
leurs robes, ils n’en sont pas moins, pour la plupart, 
les fils ou les petits-fils d’un lecteur de La France juive. 
« La France juive, disaient-ils, La Libre Parole, qu’est- 
ce que c’est que ça ! » Hé bien, ce fut le témoignage 
d’un homme libre, ce fut vraiment le cri de ses 
entrailles. Et si telle ou telle page a vieilli, qu’im¬ 
porte ? Le secret de certains livres, leur miracle, reste 
d'être apparus tout à coup alors que nul ne croyait 
les attendre — et dès la première ligne chacun les 
avait déjà reconnus. Ils expriment moins la crainte 
d'un péril certain que l’attente anxieuse d’un peuple 
de braves gens, un pressentiment populaire. Leur évi¬ 
dente puissance de libération vient de là. Ils en appel¬ 
lent à la vérité la plus rude, comme on en appelait 
jadis au roi. Car la première entreprise d'une race 
opprimée par les partis, livrée à des exploiteurs 
secrets, c'est de faire éclater le mensonge où elle se 
sent descendre peu à peu, ainsi que dans une gaine 
de boue. Mais elle n'v réussira pas seule. L’homme 
prédestiné qui jette alors le cri d'appel et de rassem¬ 
blement et sera entendu longtemps après sa mon, 
reste un des pères de la patrie. 



52 


Démission de la France 


Avant tout, je me suis efforcé de mettre bien en relief 
ce fait qui me paraît dominer la situation où nous nous 
débattons : le tarissement de toute source de vérité à 
laquelle les hommes de ce temps se puissent abreuver. 

Il faut avoir vécu comme moi dans les coulisses de la 
Presse pour savoir que tout cc monde qui gambade, qui 
gesticule, est condamné à ne pas sortir d’un certain cercle 
d'idées... Avec les sermonnaires du Moyen Âge, on reconsti¬ 
tuerait la vie des générations disparues, on aurait une sin¬ 
cère et vivante peinture des sentiments qu'ont éprouvés 
nos ancêtres, on retrouverait les joies, les douleurs, les tra¬ 
vers et jusqu aux modes de chaque époque. En mettant 
bout à bout tous les serinons qu'on prononce en France 
pendant douze mois, on ne saurait absolument rien de ce 
qui s est passé pendant l’année : on aurait une paraphrase 
plus ou moins éloquente du catéchisme, et voilà tout 

... C’est pourquoi notre œuvre aura été féconde, et un 
avenir qui n’est pas éloigné se chargera d’en montrer la 
Portée. Il ne dépendait même pas de nous de détruire cc 
que nous vous avons fait. Demain les princes d'Israël nous 
couvriraient d'or et nous décideraient à célébrer leurs 
louanges du matin jusqu'au soir que ce qui est écrit reste¬ 
rait écrit, que ce que nous avons semé demeurerait au fond 
de toutes les intelligences, incorporé en quelque sorte à 
l'âme de nos concitoyens... 


* 


* * 


Entré à dix-sept ans, dès la mort de son père, à 
l'Hotel de Ville, Drumont semble y avoir fait de la vie 
un apprentissage assez dur. L'administration ne 
paraît pas d'ailleurs avoir tiré grand profit de ce fonc¬ 
tionnaire fantaisiste qui passait ses nuits à flâner 
dans Paris, puis revenait des Halles, au petit matin, 
avec une brassée de fleurs fraîches qu’il allait déposer 
mystérieusement, par des prodiges d'acrobatie, sur la 
fenêtre d’une jolie voisine. 

Le souvenir de mon père était encore si vivant à l'Hôtel 
de Ville qu'on ne me renvoya pas ; on se contenta de me 
dire : « Me faites rien, c’est tout ce quon vous demande. >* 
De temps en temps une terreur traversait l'esprit de mes 



Artisans, Laboureurs, Filandières 53 

supérieure, le chef entrouvrait la porte du bureau et disait 
anxieux : 

« Monsieur Dm mont ne fait rien, n’est-ce pas ? 

— Oh ! non, monsieur, après un petit somme, il est allé 
faire un tour dans l’administration. » 

Un article heureux sur Émile de Girardin ouvrit à 
Drumont les portes de La Liberté. Le fils adultérin du 
beau premier veneur de Charles X, l'adversaire heu¬ 
reux d'Armand Carrel, l’ancien exile du coup d’Etat 
rentré dans les bonnes grâces du nouvel Empire libé¬ 
ral, devenu par la toute-puissance de la presse à deux 
sous maître absolu de cent mille abonnes, qu'il trai¬ 
tait d'ailleurs avec la fantaisie d’un grand seigneur et 
l'insolence d'un parvenu, croyait bien, à cette der¬ 
nière heure de l’Empire, tenir une part de ce pouvoir 
auquel il avait aspiré toute sa vie. La famille impé¬ 
riale, le corps diplomatique, les ministres, le Tout- 
Paris d’alors étaient venus se presser rue de Villejuif, 
quelques jours après la formation du ministère Olli- 
vier. L’homme qui jadis ne possédait rien, pas même 
son nom, avait, un de ces soirs de triomphe, attiré 
dans un coin du salon Dolfus, alors secrétaire de La 
Liberté , et à deux pas du groupe éblouissant des 
ambassadrices, incapable de retenir une minute de 
plus un râle d’orgueil et de plaisir, il lui avait jeté dans 
la figure, d’une voix étranglée : 

«L'empereur vient de m'annoncer que jetais 
ministre des Affaires étrangères ; je vous prends pour 
chef de cabinet. » 

Ah ! la phrase puérile ! le cri d'enfant ! Barres eût 
aimé cc cri-là, puis on l'aurait vu chercher aussitôt, 
sur le clavier invisible, en tâtonnant, quelques 
accords, ainsi qu’un pianiste pris au dépourvu et qui 
vient de manquer la note du ténor... Mais il y a là bien 
autre chose que de la musique. L'aventurier, dont il 
ne reste absolument rien — « pour arriver à ce résul¬ 
tat d'être oublié huit jours après sa mort, dit admira¬ 
blement Drumont, il s'est levé toute sa vie à 
cinq heures du matin » — par la seule magie des 
dates, a l’air de faire sortir un siècle entier de la 



54 


Défît iss ion de ta France 


manche de sa redingote, ainsi qu'un prodigieux pres¬ 
tidigitateur ; car il est mort en 1881 — c'est-à-dire 
presque hier — alors que M. Clemenceau qui venait 
de renverser le ministère Jules Ferry approchait déjà 
de la cinquantaine, et que l'on voyait paraître à la 
Chambre beaucoup de ces politiciens que nous ren¬ 
controns aujourd’hui dans les couloirs du Sénat ! Et 
pourtant, ce fils d'un officier de l'Empire était né au 
lendemain de la Terreur et avait fondé le Voleur et la 
Mort en pleine Restauration, lancé à 120 000 exem¬ 
plaires, sous Louis-Philippe, son fameux Journal des 
Connaissances utiles, créé la grande presse, abattu 
d’un coup de pistolet Armand Carrel... À quoi bon se 
flatter d’échapper au passé, quand il nous presse si 
étroitement ? Cent ans paraissent un rempart solide 
entre nous et les fantômes, mais, des que nous le 
mesurons du regard, tout sentiment de sécurité s éva¬ 
nouit, le cœur se serre. 

Hélas ! lequel de nos jeunes tyrans qui s'imaginent 
avoir inventé le cynisme, parce qu’ils sont nés avec 
une moelle usée, des goûts canailles, et le sens du 
commerce hérité d'une lignée d’aïeux aux mains mol¬ 
les, au poil blond, pâles et velus, grandis dans l’humi¬ 
dité des arrière-boutiques, risquera d’égaler jamais 
les affronteurs impavides du dernier siècle, celui-là 
surtout dont Drumont nous a laissé un inoubliable 
portrait : 

Je n’ai jamais rencontré detre humain qui eût fait plus 
complètement table rase dans son esprit de toutes les 
conceptions sociales ou religieuses du passé, de toutes les 
traditions sur lesquelles vit le monde : il avait un cerveau 
d’enfant trouvé, d’enfant de la nature à qui les ascendants 
n’ont fait aucun legs, ni legs d'argent, ni legs d'idées. Un 
tel homme pouvait se dire indifférent en matière reli¬ 
gieuse, car jamais la pensée de Dieu ne le préoccupa un 
instant, elle n'entrait pas dans son entendement, et jamais 
il n'a écrit une ligne contre les prêtres ou contre l’Église... 


Girardin ne fut jamais ministre, ni chef de cabinet 
le charmant Dolfus... Pauvre Dolfus... ! 



Artisans, Laboureurs, Filandières 


55 


C était un être exceptionnellement doué, à qui tout sem¬ 
blait promis, mais son étoile sc voila tout à coup. Il 
éprouva cette « peur de la vie » qui est un sentiment plus 
commun qu’on ne croit à notre époque ; les uns réprouvent 
à la première marche, les autres s'arrêtent au milieu de 
l'escalier, s'allongent sur le palier et refusent d aller plus 
loin ; il avait renonce au journalisme pour écrire des 
romans ; il ne put arriver à trouver un éditeur pour les 
imprimer ; il se souvint alors d’une petite ville moven-âge 
que nous avions visitée ensemble, Senlis, célèbre par Ner¬ 
val. Il s'installa dans la cité dormante, sc mit au lit et ne 
bougea plus. Un oncle lui fit une rente modique, et il mou¬ 
rut là, tout jeune, doucement... 



II 

SEDAN 

ou 

L'AVANT-DERNIÈRE 
DES DERNIÈRES GUERRES 


K 

A la veille de cette guerre de 1870, si peu connue, 
qui tient de la tragédie eschylienne et de la comédie 
bouffe, tragédie par le fulgurant désastre, comédie 
par l’abjecte mise en scène qui suivit, et dont la lec¬ 
ture des journaux de l’époque peut seule donner 
l’idée, ces démissions soudaines d’êtres en apparence 
ambitieux, ardents, ou même avides, mais fragiles, 
passèrent peut-être inaperçues : la mélancolique his¬ 
toire de Dolfus rt'en est pas cependant, il s’en faut, le 
seul exemple. 

Si vous regardez d’un peu près, sur des toiles 
aujoiird hui démodées, invendables, ces visages célè¬ 
bres du Second Empire, vous reconnaîtrez la bouche 
au pli amer, la mâchoire longue, fine, agile, faite pour 
mordre et non tenir, vous remarquerez sûrement le 
regard presque indéfinissable, à la fois voluptueux et 
dur, aussi prompt à séduire qu’à se rendre, si peu sûr. 
Une race de chefs, venue au jour comme à l’impro- 
viste, faite à l’image de l’empereur, surgie d’on ne sait 
où, tenant au grand monde, au monde des cercles, au 



Sedan 


57 


demi-monde, tellement différente de la rude et gros¬ 
sière lignée dépossédée par la révolution de 1848, 
mais plus différente encore des vieillards coriaces, 
indestructibles, de la Restauration, presque sans ana¬ 
logie dans l’histoire, et comme née d'un rêve balza¬ 
cien, a brillé de 1850 à 1870, puis s'est éteinte avant 
d’avoir réussi à se reproduire — stérile — avec les 
dernières fusées de l’Exposition de 1884. Non moins 
âpre à la curée des places, non moins féroce dans le 
plaisir que certaines de ses devancières, avec quelque 
chose du cynisme impitoyable des hommes de la 
Régence, mais où les connaisseurs peuvent discerner 
une espèce d’insolence savoureuse à l’excès, un peu 
peuple, déjà vulgaire, elle était néanmoins trop 
impressionnable, trop nerveuse pour résister à l’as¬ 
saut des anciens culotteurs de pipes, des gros garçons 
du Quatre-Septembre. En vain de rares survivants 
tenteront de se rallier au régime ; on en verra, dans 
des préfectures importantes, soutenir au profit de la 
République de nouvelles candidatures officielles, 
mais ils garderont encore, jusque dans leur trahison, 
trop d’élégance, un sourire insupportable à leurs maî¬ 
tres. D’ailleurs, il est vrai que leur subtil génie n’eût 
pu se déployer que dans une atmosphère favorable de 
luxe, de bals, d’intrigues mondaines corsées d’un peu 
de débauche ; les meilleurs d'entre eux, après un 
court essai, passèrent la main, s'éloignèrent discrète¬ 
ment du pouvoir ainsi que d'une table de whist. Sous 
la présidence d’opérette du maréchal Mac-Mahon, ils 
commenceront à former les cadres du parti conserva¬ 
teur, s'empareront peu à peu de l’ancien Faubourg 
jusqu’alors, intact, introduiront dans ce qu’il est 
convenu d’appeler la haute société les mœurs des 
cercles équivoques, le goût d’un luxe boulevardier, 
des comptes rendus de la presse, des jeux de Bourse 
et des mariages juifs. Mais à Senlis avec Dolfus, 
comme dans les salons de la princesse de Sagan, au 
fameux bal des Bêtes, ils n'en sont pas moins démis¬ 
sionnaires de leur premier rêve, des vaincus. La 
convulsive agitation des uns vaut tout juste la pais¬ 
ible agonie de l'autre, au fond de la cité dormante. 



58 


Démission de la France. 


Peut-être même l’auteur de La Fin d'un monde n'a- 
t-il pas compris la signification mélancolique de cet 
universel trémoussement lorsqu’il écrivait plus tard : 

La duchesse de Persignv était née dans un chapeau de 
Pierrot. Sa mère était accouchée au moment où le général 
de la Moskowa allait partir pour le bal, et le père, à la hâte, 
avait recueilli la petite dans son grand chapeau aux rubans 
multicolores. Il semble que l'aristocratie actuelle ait eu un 
semblable berceau ; elle sent des fourmillements dans les 
jambes aussitôt qu'elle est un moment sans danser. 

En 1870, Édouard Drumont a vingt-six ans. Il a 
tenu, comme on disait jadis, le sceptre de la critique 
au Bien Public , écrit un livre charmant, Mon vieux 
Paris, publié les Fêtes nationales de la France et les 
Papiers inédits du duc de Saint-Simon. Évidemment, 
il a vu et retenu déjà bien des choses, mais le bavar¬ 
dage des salles de rédaction, la bousculade de la 
copie, les collaborations à trois sous la ligne ne 
conviennent guère à ce puissant tempérament, que 
toute espèce de facilité déconcerte. Dans le gai 
tumulte de cette fin de régime, traversé d’éclairs ful¬ 
gurants, il essaie sans doute en vain de se recueillir, 
emporté par le prodigieux jaillissement d’images dont 
il ne se rendra maître qu après bien des années de 
labeur et pour un court moment : dix ou quinze 
autres années de pleine maturité, d équilibré — jus¬ 
qu’à ce que saturé de tristesse, il cède de nouveau au 
torrent, s’abandonne... 

Comme la plupart des Français de ce temps-là, il 
n’a guère pris au sérieux une guerre qui débutait par 
des chansons, sous un soleil magnifique, ainsi qu’une 
immense partie de campagne — les maris en man¬ 
ches de chemise, les femmes avec les provisions et 
l'enfant qui souffle dans sa trompette. Le public est 
surtout curieux de la tête que fera l'empereur, et 
dresse 1 oreille aux Marseillaises , hier interdites, 
aujourd'hui entonnées à chaque carrefour par d'hé¬ 
roïques pékins. Jamais grand peuple ne donna le 
spectacle d'une vanité si grossière, si nue, encore 



Sedan 


59 


exaltée par les coups de trombone du vieux Silène 
au poil gris, qu’on croit voir courir de rocher en 
rocher, ivre de haine et de vengeance, dans une pous¬ 
sière d'écume, autour de son île, là-bas, à Guemesey. 
Chaque brasserie de la capitale, chaque estaminet, 
le moindre beuglant des faubourgs, dégorgea jus¬ 
qu’au trottoir, puis du trottoir à lcgout, une littéra¬ 
ture inspirée, où revient sans cesse le nom de la Ville- 
Lumière, ainsi qu’un de ces refrains idiots qui font 
la fortune des cabotins. Le peuple des campagnes, 
lui, restait extraordinairement passif, groupé autour 
de solides curés, de maires à la trogne fleurie, étran¬ 
glés par de gigantesques cornets de toile blanche, 
tels qu'on en voit sur d’anciennes lithographies 
coloriées... 

Mais, d'ailleurs, qui crut alors à ces rodomontades, 
à ce débordement de niaiserie épique, sinon peut-être 
un petit nombre d’ébénistes de la rue Saint-Antoine, 
révolutionnaires, socialistes et patriotes, quelques 
lorettes, ou les policiers des brigades, à barbiches et 
moustaches cirées, tous anciens militaires, médaillés 
de Sébastopol et du Mexique ?... Du moins, il ne 
paraît pas que le Paris des boulevards se fît beaucoup 
d’illusions : chacun y sentait vaguement que le 
régime, comme son chef, avait perdu confiance. 
Fâcheuse affaire, lorsqu’on a toujours joué hardiment 
quitte ou double ! De plus le personnel lui-même a 
cessé d'être pris au sérieux, trop bon enfant, trop sou¬ 
cieux de plaire, de désarmer l’opposition : les maîtres 
ne gouvernent plus, subsistent au jour le jour, laissent 
la porte entrouverte, où commencent de passer, un 
par un, les fourriers du désastre prochain, les entre¬ 
metteurs juifs ou allemands, aux noms encore peu 
connus qui seront célèbres demain, les Reinach, les 
Strauss, les Meyer, les Wolf, les Spuller. Cette liquida¬ 
tion d'un Empire sent la fumée refroidie des cigares, 
les parfums, la sueur, la cire des bougies, la poussière 
des parquets, comme une salle de bal au petit jour, 
quand l’aube sale qui monte traîne sur les parquets 
on ne sait quelle vie sinistre, à peine distincte, lar¬ 
vaire : le tragique y explosera tout à coup, ainsi que 



60 


Démission de la France 


dans un air saturé. Drumont a très bien vu depuis, 
dans La France juive, le caractère singulier d’une 
guerre déclarée comme à l'improviste sur la foi d’une 
espèce de dépêche de Bourse. Évidemment la Prusse 
a su mettre à profit le laisser-aller, le « je-m'en- 
fichisme » augurai d’un chef d’État fataliste : elle a 
pousse ses hommes un peu partout. Aux Tuileries 
même, et dans l’entourage de l'Impératrice, supersti¬ 
tieuse comme une Espagnole, on rencontre des visa¬ 
ges étranges — tel ce prêtre juif-allemand, Jean-Marie 
Bauer, converti suspect, auquel le vénérable abbé 
Deguerry vient d’abandonner la grande-aumônerie. 
Drumont en a tracé un inoubliable portrait : 

Parvient-il à son but à force d’hypocrisie, en affichant 
d apparentes vertus ? Nullement ; sa devise à lui, comme à 
tous les Juifs, est qu’on peut se permettre n'importe quoi 
avec les Français ; il organise ces fameux lunchs ecclésias¬ 
tiques où assistent les futurs conseillers de Paul Bert, ceux 
qui chantent sans doute avec un prélat connu pour son 
républicanisme : 

Notre paradis est un sein chéri. 

Habillé par Worth, il porte un costume de charlatan, il 
étale un luxe de dentelles qui fait rêver les femmes. 

Le siège commence ; cet acrobate à bas violets chausse 
des bottes à l’écuyère ; il est aumônier général des ambu¬ 
lances, il galope aux avant-postes et ses cavalcades l'entraî¬ 
nent toujours si près de l’ennemi qu'il aurait le temps de lui 
jeter quelques renseignements utiles sur la ville assiégée. 

Quand tout est fini, il éclate de rire au nez de ceux qu’il 
a dupés ; il jette sa robe de monsignore dans les coulisses 
d un petit théâtre ; il inspire des publications pornographi¬ 
ques sur les cocodettes du Second Empire ; il parade à 
l’Opéra, où les plus grands seigneurs admettent ce prêtre 
indigne dans leur loge; l'après-midi, vous le rencontrez à 
cheval au Bois de Boulogne, où il fait le salut militaire à 
Gaîlifet, qui d’un geste de la main, lui renvoie une bénédic¬ 
tion épiscopale. Enfin, légèrement démonétisé, il finit par 
aller se marier à Bruxelles. 


C est ainsi quà la veille de disparaître, l’Empire 
expiait la faute d’avoir toujours, au fond, douté de sa 



Sedan 


61 


légalité, de n être qu'un gouvernement de compromis, 
situation fâcheuse, qui devait en faire peu à peu la 
proie des intrigants, et d une espèce chaque jour 
moins avouable. Quoi qu’on puisse dire, la distance 
est déjà grande d'un Gallifet à un maréchal de Saint- 
Àrnauld, mais presque infinie d'un Bauer à un Sibour. 
Avec son éternelle cigarette, son regard de biais, son 
goût du jeu et des aventures, son flegme insolent, 
Louis-Napoléon craignait le jugement de l'Histoire, la 
revanche des principes, la flétrissure de M. Jules 
Simon. Conscient de n’avoir sur la France que les 
droits de l’amant de cœur, il eût rêvé de conduire un 
jour sa maîtresse à la mairie selon les prescriptions 
du Code civil inventé justement par le grand-oncle, 
mais il devait se contenter des rares et précaires suc¬ 
cès d’un protecteur à cheveux gris, offrant à sa capri¬ 
cieuse bonne amie tantôt une Exposition universelle, 
tantôt une victoire toute fraîche, ou les constructions 
de M. Haussmann, ainsi qu’un fil de perles ou une 
rivière de diamants. Puis il ruminait un nouveau plé¬ 
biscite, pareil à ces malheureux jaloux qui lasseraient 
la fidélité même de Lucrèce par des « M aimes-tu ? » 
et des « Bien sûr ? » et des « Jure-Ie que tu m’ai¬ 
mes ! ». Scrupule naïf, doux souvenir des idylles de 
l’année 1848, témoignage un peu ridicule sans doute 
mais si touchant d’une époque aimable, amoureuse, 
où M. Joseph Caillaux eût sans doute porté l’habit 
de chambellan, mais qui n’aurait vraisemblablement 
permis à M. Malvy qu’une obscure carrière de poli¬ 
cier... En somme, l’Empire était un faux ménage, et 
chacun sait ce que les faux ménages ont à craindre 
des domestiques et des fournisseurs ! Le moindre 
retard à l’cchéance, la plus légère atteinte au crédit 
prend aussitôt les proportions d’une catastrophe, et 
le concierge vient en savates, au nom de la morale, 
regarder l’huissier qui instrumente au nom de la loi ; 
mais les amis sont déjà loin ! 

Tout, dans cette avant-dernière guerre, reste 
obscur, respire la fraude. Et d’abord, il paraît hors 
de doute que la force française ait été trahie par des 
généraux incapables, qu’un témoin nous a montrés 



62 


Démission de la Fiance 


jadis, dans la Revue des Deux Mondes, essayant vaine¬ 
ment quelques jours avant le désastre, d’arrêter un 
plan d offensive, et n’arrivant même pas à indiquer 
sur la carte, de leurs doigts tâtonnants, les emplace¬ 
ments des corps d’armée. Mais la démagogie de l’op¬ 
position républicaine avait déjà trahi par avance le 
moral français. Comme le rappelle quelque part 
Edouard Drumont, huit mois à peine avant la guerre, 
Michelet entonnait dans Nos Fils un hymne ardent à 
sa « chère Allemagne » dont il regrette d'être séparé 
par le pont de Kehl, et il rêvait de faire de ce pont 
une espèce de pont d’Avignon où tous les peuples dan¬ 
seraient en rond. Le chœur des publicistes de gauche 
qui couvraient de ridicule, dans le même temps, les 
contre-projets sauveurs du maréchal Niel, comme, 
une quarantaine d’années plus tard, ils tenteront de 
taire échouer la loi de trois ans, soutenaient la même 
thèse, mais à l’usage des petits rentiers libéraux du 
Siècle qu’effrayait l’aventure militaire. Enfin le demi- 
dieu de Guemesey, entre deux billets à Suzon, faisait 
gronder au-dessus de ces fêtes de lecritoire son 
bonhomme de tonnerre verbal, où siffle tout à coup, 
pour s envoler jusqu'au fond de l’azur, une de ces 
images inouïes qui figent le sourire sur les lèvres, et 
vous ont déjà traversé de pan en part, avec une 
pluie d’étincelles. 

Qu'on ne cherche pas ici un cours d’Histoire : qui 

1 • m 4 j — je dis l’Histoire, avec sa 

probité cabotine, ses entêtements sournois, sa cour¬ 
toisie — d'événements encore si proches, où notre 
destin reste engagé ? Que ne puis-je seulement don¬ 
ner à de jeunes Français, en petit nombre, la certitude 
enivrante que Je désastre de Sedan clôt, trente ans 
d avance, ce qu’on est convenu d'appeler le xix e siècle, 
qu'avec le coup de main du Quatie-Septembré 
s affirme la dictature d’un parti, toujours le même 
sous des noms divers — car il est vain d'opposer un 
Clemenceau à un Ferry, un Waldeck à un Caillaux, 
un Malvy à un Constans — et qu a l’encontre de ce 
qu affirment chaque jour les beaux esprits, cette pré¬ 
tendue évolution démocratique, dont on voudrait 



Sedan 


63 


Faire on ne sait quel phénomène cosmique, n'est 
qu'un médiocre incident de notre histoire, le signe 
extérieur d’une conquête politique qui ne saurait 
tenir éternellement les âmes asservies, et dont il reste 
l’espoir de briser la force, un jour, par le fer et par 
le feu. 

Telle est, d'ailleurs, la leçon de Drumont. Car, avec 
le coup d’Etat du gouvernement provisoire — lors¬ 
qu’un groupe de Juifs comme les Simon, les Cré- 
mieux, les Magnin, les Picard ou les Sée, entreprit de 
relever l'honneur français nous sortons du 
désordre où la faiblesse d’un régime avait fini par 
donner le champ libre aux partis, nous entrons dans 
ce cycle d’événements, en apparence contradictoires, 
ou même absurdes, néanmoins secrètement liés, d’où 
l’auteur de La France juive a tiré ses puissantes syn¬ 
thèses. Nous allons mettre nos pas dans ses pas. 

Il est sûr que la capitulation de Sedan fit la fortune 
du parti républicain. On se rappelle le cri fameux : 
« Les armées de l’empereur sont battues ! » Mais 
cette prodigieuse fortune Je prit au dépourvu, pensa 
l'étouffer sous sa masse. À peine était-il d’ailleurs un 
parti : un petit groupe d'agitateurs plutôt, ou de cour¬ 
tiers, travaillant de concert, et auquel un autre groupe 
de professeurs, de juristes, d'anciens notaires, servait 
de répondant vis-à-vis de l'immense bourgeoisie libé¬ 
rale, toujours en chaleur de quelque nouvelle trahi¬ 
son et nourrissant en secret son vieux rêve de faire 
les affaires de la France, ainsi qu’elle fait un si grand 
nombre des siennes : par personne interposée. Com¬ 
ment la minuscule armée de l'opposition, avec ses 
chefs presque inconnus hors des limites de Paris 
les Picard, les Crémieux, les Garnier-Pagès, les Arago, 
les Pelletan, les Ferry — financée par des banquiers 
juifs aussi obscurs — Cahen, Godchaux, Heyman, 
Lazard, Wimpfen ou Rheims — eût-elle osé assumer 
la tâche ingrate de signer la paix ? Peut-être y pensa- 
t-elle pourtant ? Car, lorsque le mercredi 14 sep¬ 
tembre 1870, dix jours après la proclamation de la 
République, le roi de Prusse quitta Reims pour se 



64 


Démission de la France 


rendre à Ferrières, le vieux Bismarck vint trouver le 
maire de la ville, M. Werlé, qui rapporta plus tard 
cet entretien au journal Le Figaro : « Nous partons 
demain, dit le chancelier. Je m’en vais le cœur gros. 
Nous espérions signer l’armistice ici, c était la volonté 
du loi et mon ardent désir On nous force de conti¬ 
nuer la guerre, on le regrettera. — Monsieur le comte 
interrompit Werlé, la France n'a aucun intérêt à 
continuer la guerre, et pour quelle refuse la paix, il 
faut que vos conditions soient inacceptables. — Je 
vais vous les dire, reprit Bismarck ; nous demandons 
deux milliards, Strasbourg avec une bande de terrain 
de 4 ou 5 lieues de large jusqu'à Wissembourg, afin 
que le Rhin coule des deux côtés dans les villes alle¬ 
mandes. Mais nous demandons aussi la réunion 
immédiate des Chambres, car c'est avec elles seules 
que nous pouvons traiter, et c’est cette dernière 
condition qui rencontre le plus de difficultés, car le 
gouvernement provisoire ne se sent pas encore assez 
fort pour les convoquer. » 

Si durs que soient les hommes, la nature des choses 
est encore plus dure. Qu'ils désirassent ou non la 
paix, les parvenus du Quatre-Septembre ne virent 
pour eux de salut que dans un véritable soulèvement 
de la passion nationale, une sorte de guerre d'indé¬ 
pendance, à I espagnole, où le nouveau régime trou¬ 
verait sa consécration. Lorsque ce résultat leur parut 
atteint, et quils se trouvèrent face à face, devant les 
barricades de la Commune, avec ce meme peuple 
qu une prodigieuse mise en scène avait fini par pren¬ 
dre aux entrailles, ils le rafraîchirent avec du plomb. 

La situation était très simple : notre pays a passé son 
existence de nation à gagner des victoires éclatantes et à 
subn d ai lieuses défaites; elle a eu tour à tour Tolbiac 
Bouvines, Marignan, Rocroy, Austerlitz, Solférino, et 
Lrecy, Azmcourt, Poitiers, Pavie, Rosbach, Waterloo; elle 
pouvait taire ce qu elle avaii toujours fait dans des circons¬ 
tances analogues : signer la paix, soigner ses blessures, 
dire : Je serai plus heureux une autre fois... Après quoi 
chacun seraii rentré chez soi, les uns avec un pied de nez! 



Sedan 65 

les autres avec des lauriers, ainsi que cela se voit depuis le 
commencement du monde. 

Il se produisit alors un des faits qui restera le plus singu¬ 
lier du xix c siècle, et on peut le dire, de tous les siècles. Un 
monsieur du nom de Gambetta, né de parents restés Ita¬ 
liens, à peine Français lui-même, puisqu'il n’avait opté 
pour la nationalité française qu’au dernier moment, et avec 
la certitude qu’une infirmité le dispenserait de tout service, 
doublement étranger puisque d'origine juive, et qui, en 
tout cas, ne représentait que les douze mille électeurs qui 
l’avaient élu, vint dire : 

« Mon honneur est tellement chatouilleux, mon courage 
est d’une essence si rare, que je ne puis consentir à ce qu’on 
lasse la paix, et que, de mon autorité privée, je veux conti¬ 
nuer une guerre à outrance. » 

Les rois chevelus consultaient leurs leudes ; Charlema¬ 
gne consultait ses pairs ; sous l’Ancien Régime on réunis¬ 
sait les états généraux dans les circonstances critiques. À 
force de marcher dans la voie du progrès, comme on dit, 
on a rétrogradé au-delà des Cafres : et, durant cinq mois, 
un aventurier génois envoya les gens se faire casser les bras 
et les jambes pendant qu’il fumait son cigare. 


Mais qu’oserait-on refuser à un gouvernement qui 
s'est donné à lui-même le nom de « gouvernement de 
la Défense nationale » ? L'idée de lutte à outrance, de 
levée en masse, rendue familière à une foule de bra¬ 
ves gens par la publicité faite depuis un demi-siècle à 
la légende révolutionnaire, parut transformer tout à 
coup cette gigantesque partie de nation à nation en 
une espèce de guerre inexpiable de peuple à peuple, 
le duel au couteau d’hommes en blouse clouant sur 
leurs canons des soudards armés jusqu’aux dents. 
Une fois de plus le triomphe du droit et de la justice 
fut tenu pour certain par ce bon peuple auquel Victor 
Hugo enseignait la stratégie, et sa déception fut telle 
que, le moment venu, il ne voulut voir d'autre cause 
à la défaite des soldats de la liberté qu’une affreuse 
trahison. Quelques-uns n'y survécurent pas, tel ce 
malheureux ouvrier dont René Lagrange a conté l’his¬ 
toire, qui, le jour de l'entrée des Allemands à Paris, 
fou de douleur patriotique, plongea son couteau 
dans le ventre d’un cheval d'officier prussien et, livré 



66 


Démission de la France 


aussitôt à la prévôté allemande, fut le soir même 
fusillé derrière le palais de l'Industrie. 

« Cette exécution sommaire, écrit Drumont, avait 
le caractère d'un présage, et la signification d’un aver¬ 
tissement. » Elle pouvait, en effet, annoncer la Com¬ 
mune : « L'entrée des Prussiens, déposera Thiers, 
devant la commission d’enquête, a été une des causes 
principales de l'insurrection. Je ne dis pas que, sans 
cette circonstance, le mouvement ne se serait pas pro¬ 
duit, mais je dis quelle lui a donné assurément une 
impulsion extraordinaire. » 



III 

AU RÉGIME DE LA VIANDE CRUE 


Oui sait lire les livres de Drumont y découvre aisé¬ 
ment un certain nombre de puissantes images autour 
desquelles les faits semblent venir se grouper d’eux- 
mêmes, ainsi qu'en une sorte de champ magnétique. 
L’absurde et horrible histoire de la Commune est une 
de ces images-là. Mais l’auteur lui-méme ne semble 
pas s’en être rendu tout à fait maître, ne l’évoque 
jamais de sang-froid. Elle a été visiblement le grand 
scandale de sa vie intellectuelle, la crise morale, peut- 
être décisive, dont bien des années plus tard, et jus¬ 
qu'à sa mort on pourra deviner l’âpreté à un certain 
Irémissement de colère, qui fait, sous chaque allu¬ 
sion, resplendir et rougeoyer sa phrase, comme si 
venait de se rallumer, derrière lui, la ville insurgée. 

Pour comprendre la Commune, il faut tâcher d’en¬ 
trer dans l'amère déception de ceux qui l’ont faite — 
mis à part un certain nombre de ces hyènes intellec¬ 
tuelles que toute émeute fait sortir de leurs trous. 
Avant d être une fête du sang — mais la fameuse 
« Semaine de mai », qui vit, en sept jours, les incen¬ 
dies, l’exécution des otages, le massacre des domini¬ 
cains d'Arcucil, n’approcha pas encore des grandes 
orgies révolutionnaires de 1793 — elle fut d’abord 
une de ces fortes galéjades telle qu’en a su toujours 
improviser, depuis des siècles, ce peuple de Paris si 



68 


Démission de In France 


sensible, si vain, si amoureux de théâtre, avec des 
retours soudains qui le jettent de la vantardise dans 
la mort, par une espèce de pudeur farouche. L’armée 
des gardes nationaux, levée pendant le siège dans un 
but à peine dissimulé de propagande politique, ainsi 
qu'une armée de figurants, avec ses uniformes ridicu¬ 
les, ses larges baïonnettes, ses fusils à tabatière, ses 
sabres de bal des Quat-z-Arts et ses cantinières, dail¬ 
leurs soigneusement tenue à l'écart par le vieux 
finaud de Trochu — dévot expert, Breton sournois, 
qui jadis à l'impératrice lui redemandant si on pou¬ 
vait compter sur lui, faisait celte réponse dilatoire où 
la restriction mentale est si savamment dosée : 
« Madame, je suis Breton, catholique et soldat ! » — 
mais exaltée, au cours des interminables semaines du 
blocus, par les flatteries extravagantes du gouverne¬ 
ment provisoire, abrutie de sermons révolutionnai¬ 
res, de Marseillaises, de sorties en masse, et aussi d es¬ 
pérances trompées, de nuits de jeûne au corps de 
garde, d’innombrables manilles et de petits verres, 
cette armée s était crue vraiment legale des plus 
héroïques armées de l'Histoire. Entre ses pauvres 
murailles cernées par l’ennemi, avec ses pigeons 
voyageurs, ses ballons sphériques, les inventions de 
ses maniaques, aérostats, dirigeables, explosifs, 
machines infernales, machines à finir la guerre, tout 
le bric-à-brac de la science au service du droit, elle 
avait senti sur elle, le regard amoureux de la France 
entière. Mais la France entière, mieux nourrie, ne 
voyait plus que le ridicule de ces petits hommes 
bavards et barbus, pris dans la ratière et tâchant de 
tirer la moustache du chat au travers des barreaux... 
Si peu de temps après le dernier, le triomphal plébis¬ 
cite, le bas de laine bourré de napoléons d’or, l'oreille 
encore pleine des belles musiques militaires d’Inker- 
mann ou de Magenta, elle ne pouvait pas encore 
prendre au sérieux les vieux étudiants devenus secré¬ 
taires d’Etat, d'obscurs feuilletonistes, de solennels 
Pipe-en-Bois. Ainsi la médiocrité de quelques dizai¬ 
nes d’obscurs politiciens, dont la littérature s'étalait 
dans les gazettes expédiées de Paris par ballots, avait 



Au régime de la viande crue 


69 


suffi pour achever de compromettre la dignité du 
malheur ! La garde nationale, le peuple des fau¬ 
bourgs, la petite bourgeoisie républicaine qui croyait 
en Gambetta comme en un nouveau Danton, à la pre¬ 
mière nouvelle de la capitulation refusa d'y compro¬ 
mettre les héros favoris de son cœur, elle pensa n'être 
dupe que du seul Trochu. Elle 1 était en effet. Car le 
bonhomme avait bien juré qu’il ne capitulerait pas. 
Néanmoins, le moment venu, plus « breton, catholi¬ 
que et soldat » que jamais, il se contenta de donner 
sa démission. La Province, indulgente à ce tour de 
sous-officier roublard, ou peut-être impuissante, 
après tant d’angoisses, à en savourer l’ironie, n’ap¬ 
plaudit qu’à la prochaine reprise des affaires. Les 
héros en vareuse du faubourg du Temple ou de la rue 
Saint-Antoine, qui s'attendaient à un ban d'honneur 
furent priés poliment de s'en aller coucher avec leurs 
épouses : à peine obtint-on de Bismarck qu'ils conser¬ 
vassent leurs canons encore alignés dans les parcs et 
leurs fusils à tabatière. Ce peuple si tendre, fait pour 
la sympathie et qu’un mot d'amour porte aux nues, 
prit tout à coup conscience de son effroyable solitude, 
au milieu d’un silence hostile, ou railleur. Le critique 
Jules Levallois, dans ses Souvenirs littéraires, raconte 
que parti de Paris le 27 mars pour Rouen, l’impres¬ 
sion qu’il y reçut fut celle d'un bain de glace en sor¬ 
tant d’une étuve : « Nous autres, Parisiens, nous 
étions très fiers de nous être si bien et si longtemps 
défendus, mais on ne voyait pas en province les cho¬ 
ses du même œil que nous. On nous accusait d’avoir, 
par notre obstination, rendu la paix plus onéreuse et 
ruiné le commerce. Ce qui surprendra plus encore le 
lecteur, c'est que le personnage qui me débita le plus 
violent réquisitoire contre Paris et les Parisiens fut 
non pas un notable commerçant ou un rentier, trou¬ 
blé dans sa tranquillité, mais tout simplement Gus¬ 
tave Flaubert. » 

Déception d’amour, la seule qui ne sera jamais par- 
donnée ! 



70 


Démission de la France 


On connaît les faits : Tliiers refusant de défendre 
Paris, concentrant autour de Versailles l'armée de la 
répression, tandis que les faubourgs jouent au soldat, 
s'emplissent de guerriers déguisés, de femmes en 
culottes, de pochards galonnés jusqu'au ventre. A 
l’Hôtel de Ville, un petit nombre de véritables insur¬ 
gés, des visionnaires comme Delescluze, des ouvriers, 
des artistes aigris, pareils à ce singulier Vallès qui 
voyait dans la Commune « la revanche du collège, de 
la misère et de décembre... ». 

Que cela plaise ou non à certains de ces prétendus 
hommes d’ordre qui mesurent la perversité d’une 
entreprise révolutionnaire à l’intensité ou à la durée 
de leurs douleurs d’entrailles, je rendrai ici à des 
morts ce témoignage : tant que la Commune demeura 
maîtresse des événements, elle ne laissa accomplir 
aucune exécution. Mais dès le 22 mai Mac-Mahon 
réussissait à faire entrer dans Paris 70 000 hommes ; 
le soir meme, les assiégeants avaient le Palais-Bour¬ 
bon, les Invalides, la place de Breteuil, poussaient jus¬ 
qu’à la porte de Vanves, et la Commune, tenant sa 
dernière séance à l'Hotel de Ville, laissait la place à un 
comité de salut public. Les buttes Montmartre étaient 
enlevées le 23 mai. Tous les prisonniers faits dans 
cette affaire, conduits aussitôt sous les arbres du parc 
Monceau, y furent exécutés sans jugement. « La jour¬ 
née du 24, écrit le maréchal dans son rapport officiel, 
comptera parmi les plus sinistres de l'histoire de 
Paris. C'est la journée des incendies et des explosions. 
Le ciel reste obscurci pendant tout le jour par la 
fumée et par les cendres. » Au soir, les Versailîais se 
trouvaient maîtres d'une moitié de la ville. « La lutte 
a été atroce de pari et d’autre, dit-on dans un article 
impartial du journal L'/lInstration. Les soldats de l'ar¬ 
mée régulière poursuivant les fédérés à l’intérieur du 
séminaire de Saint-Sulpicc transformé en ambulance 
y achevèrent les blessés. » Enfin, vers quatre heures 
de l’après-midi, les restes du 66° bataillon entraî¬ 
naient vers la Roquette une population ivre de grands 
mots, de gros vin, qui roulait avec elle une écume 
de villes. 



Au régime de la viande crue 


71 


Deux jours plus tôt, en eifet, le comité de salut 
public s'étant substitué au gouvernement insurrec- 
lionnel, avait ordonné le transfert à la prison de la 
Roquette de l’archevêque de Paris, Mgr Darbois, du 
président Bonjean, de quelques ecclésiastiques, gar¬ 
des de Paris ou sergents de ville détenus à Mazas 
depuis le début d’avril. Cette histoire des otages reste 
assez mal connue, obscure. Il semble pourtant proba¬ 
ble qu’en ordonnant l'arrestation d'un certain nombre 
de personnages notables, ou jugés tels, la Commune 
n’ait fait que céder à la pression des terroristes. Elle 
proposa d’ailleurs presque aussitôt de les échanger 
contre le vieux révolutionnaire Blanqui, mais le gou¬ 
vernement de Versailles ne lui répondit que par un 
refus méprisant. La lettre déchirante datée du 
12 avril, que l’archevêque de Paris écrivait à Thiers 
de sa cellule à Mazas, jette quelques lueurs sur cet 
épisode ténébreux : 

Il n'y a, écrivait Mgr Darbois, que trop de causes de dis¬ 
sentiment et d'aigreur parmi nous ; puisqu’une occasion se 
présente de faire une transaction, qui du reste ne regarde 
que les per sonnes et non les principes, ne serait-il pas sage 
de lui donner les mains et de contribuer ainsi à préparer 
l'apaisement des esprits ? L’opinion ne comprendrait peut- 
être pas un tel refus. 

Dans les crises aigues comme celles que nous traversons, 
des représailles, des exécutions, quand elles ne touche¬ 
raient que deux ou trois personnes, ajoutent à la terreur 
des uns, à la colère des autres, et aggravent encore la situa¬ 
tion. Permettez-moi de vous dire, sans autres détails, que 
cette question d'humanité mérite de fixer toute votre atten¬ 
tion, dans l’état présent des choses à Paris. 

De son côté, l’abbé Deguerry, curé de la Made¬ 
leine, avait adressé au même Thiers, le 7 avril, une 
lettre où il demandait « comme prêtre » qu’on 
empêchât toute exécution de blessés ou de prison¬ 
niers de la Commune « pour ne pas exposer les 
otages à de terribles représailles ». Au nom du 
conseil des ministres et de la Commission des 
quinze, le petit mégalomane à lunettes décida, 



72 


Démission de la France 


« quoique avec la plus amère douleur », de ne pas 
entrer « en communication avec la Commune » et 
refusa de gracier Blanqui, « avant que celui-ci n'eût 
subi lepreuve d’un jugement contradictoire ». En 
même temps, il faisait donner l'ordre aux troupes 
de n’accorder aucun quartier. 

Versailles apprit dans la nuit du 25, avec stupeur, 
l'exécution des six otages. L'archevêque de Paris, 
auquel Bonjean donnait le bras, haussa les épaules 
et dit avec amertume : «J’aurais pu me dispenser 
d'écrire à Thiers. » Il était huit heures du soir. Aussi¬ 
tôt prévenu par Genton, Vermorel lui jeta ces mots 
à la figure : « Vous venez de faire une jolie besogne ! 
Nous n’avions qu’une chance d'arrêter l'effusion de 
sang. À présent, c’est fini. » Ferré courut annoncer 
la chose aux débris de la Commune réunis à la 
mairie de la place Voltaire, et dit textuellement : 
« L'archevêque est mort convenablement, Bonjean 
est bien mort, mais le P. Allard et les jésuites sont 
morts héroïquement. » À quoi Delescluze, brisé par 
la maladie, répondit d’une voix éteinte : « Nous 
aussi, nous saurons mourir. » Le lendemain, après 
avoir écrit à sa sœur et à un ami, sans armes, et 
toujours ceint de son écharpe rouge, il s’achemina 
vers la barricade du Château d'Eau, la gravit lente¬ 
ment et tomba foudroyé. À la même heure, Vermo¬ 
rel se faisait tuer boulevard Voltaire. La populace, 
maîtresse de la me, va massacrer les dominicains 
d'Arcueil, puis reflue en désordre vers la Roquette, 
où elle se fait livrer, par le directeur, dix prêtres, 
trente-six gardes de Paris, et quatre prétendus poli¬ 
ciers quelle ira fusiller à Belleville, au milieu des 
rires que recouvre parfois l'écho d’un air de valse 
joué par les musiques allemandes, à cent mètres du 
glacis de l’enceinte. Mais déjà l’atroce répression 
commence. 

Je n'emploie pas ces mots à la légère, je vous prie 
de les entendre clans le même sens que moi. Compre¬ 
nons-nous bien. La génération à laquelle la plupart 
d'entre nous appartient ne professe pas pour la vie 
humaine l’idolâtrie hypocrite de certains de ses aînés. 



Au régime de la viande crue 


73 


Nous avons vu mourir. Nous savons ce que c est que 
mourir. Ce n’est pas une chose difficile. Les survi¬ 
vants de la dernière guerre savent, au contraire, que 
c'est une chose simple, très simple et très pure. Et, 
pour tout dire, si la crainte n'en altérait parfois la 
sincérité sacrée, une chose de l’enfance acceptée d un 
cœur d’enfant. D’autre part, il ne nous déplaît pas non 
plus qu'une idée mûrie dans le cerveau aille un jour 
payer son tribut au risque, nous revienne humanisée, 
ennoblie, ayant consommé ses épousailles avec la 
mort, toute ruisselante du sang de ses noces. Non, je 
ne perdrai pas mon temps à déplorer le sort d'insur- 
gés tués en soldats sur la brèche. Mais une répression 
peut être aussi dure qu’on voudra, non pas atroce, 
c’est-à-dire vile. La répression des semaines de Mai 
hit vile. 

Ici, les témoignages abondent. Je n'en citerai qu’un 
très petit nombre et n’invoquerai que ceux des adver¬ 
saires de la Commune. D'ailleurs, la lumière est faite 
aujourd'hui sur ce funèbre épisode, dans l'apaisement 
des passions. 

Maxime du Camp, dont le livre est un réquisitoire 
très dur, écrit cependant : « La population fut basse¬ 
ment cruelle. Exaspérée par deux mois de Commune 
forcée, elle n essaya même pas de contenir son indi¬ 
gnation ; bien loin de là, elle l’exagéra et se rendit 
odieuse. » 

Dans un article du Figaro , daté du 13 septembre 
1895, Paul Bourget qui fut, presque enfant, le specta¬ 
teur de ces tueries, s'exprime ainsi : « J’ai vu crever à 
coups de crosse le crâne des blessés, fusiller les cada¬ 
vres. » Déjà, au cours des derniers combats, Thiers 
répondait aux protestations de la Société internatio¬ 
nale de secours aux blessés qui accusait l'artillerie 
versai llaise de tirer systématiquement sur les ambu¬ 
lances, « que, la Commune n'ayant pas adhéré à la 
Convention de Genève, le gouvernement n’avait pas 
à l'observer à son égard ». Au séminaire de Saint- 
Sulpice, le docteur Faneau, qui, le 25 mai, s’opposait 
au massacre des blessés, fut collé au mur et fusillé 
séance tenante. Le journal Le Bien public, organe de 



74 


Démission de la France 


M. Thiers, et dont on ne saurait récuser le témoi¬ 
gnage, raconte en ces termes, dans un numéro du 
23 juin 1871, l’anecdote suivante : 

On avait installé au sommet de la Butte, derrière les bat¬ 
teries, dans la maison qui porte le nom si tristement célè¬ 
bre du n° 6 de la rue des Rosiers, une prévôté présidée par 
un capitaine de chasseurs. Comme les habitants du quar¬ 
tier rivalisaient de zèle pour dénoncer les insurgés, les arres¬ 
tations étaient nombreuses. Au fur et à mesure que les pri¬ 
sonniers arrivaient, ils étaient interrogés, puis on les 
contraignait à se mettre à genoux, tête nue, en silence, 
devant le mur au pied duquel avaient été assassinés les 
malheureux généraux Lecomte et Clément Thomas. Ils 
attendaient ainsi la mort en silence... 

Ce même dimanche 28, la lutte terminée, plusieurs mil¬ 
liers de personnes ramassées aux environs du Père- 
Lachaise furent amenées à la prison de la Roquette. Un 
chef de bataillon se tenait à l'entrée, triant les prisonniers 
à sa fantaisie et disant : « A droite ! » ou : « A gauche ! » 
Ceux de gauche étaient fusillés. Leurs poches vidées, on 
les alignait au mur. En face, deux prêtres murmuraient les 
prières des agonisants. 

D’ailleurs, la victoire de l’Ordre prit presque par¬ 
tout le caractère d’une revanche aveugle. À ce point 
de vue, les circonstances de la mort de Millière 
offrent un exemple saisissant. Millière avait fondé Le 
Marseillais avec Rochefort, en 1869; élu député de 
Paris le 8 lévrier 1871, il vote les préliminaires de la 
paix, et, dès les premiers événements de la Commune, 
refuse de rejoindre à Versailles le gouvernement légal 
dont faisait partie Jules Favre, qui le haïssait, et s’ef¬ 
force de jouer un rôle assez effacé d’intermédiaire. 
En somme, il ne fut jamais sérieusement mêlé aux 
affaires de l’insurrection. Mais il était devenu, au 
cours des dernières années de l’Empire, par ses 
furieuses polémiques contre « Badinguet », la bête 
noire des officiers bonapartistes. 

Le 26 mai, il fut arrêté chez son beau-père, nie 
d’Ulm, et conduit devant le capitaine Garcin qui le 
fit fusiller sur-le-champ ; voici comment cet officier a 



Au régime de la viande crue 75 

raconté ce sombre épisode devant la commission 
d enquête : 

Millière a été amené. Nous étions à déjeuner avec le 
général au restaurant Foyot. Nous avons entendu un très 
grand bruit et nous sommes sortis. On m'a dit : « C’est 
Millière. » — je lui ai demandé : « Vous êtes bien 
Millière ?— Oui. mais vous n’ignorez pas que je suis 
député. — C'est possible ; mais je crois que vous avez perdu 
votre caractère de député. » 

J'ai dit ensuite à Millière que les ordres du général 
étaient qu’il fût fusillé, il m'a répondu : « Pourquoi ? » Je 
lui ai riposté : « Je ne vous connais que de nom. J'ai lu des 
articles de vous qui m’ont révolté. Vous êtes une vipère sur 
laquelle on met le pied. Vous détestez la Société. » il m'a 
arrêté en me disant d’un air significatif : « Oh ! oui, je la 
hais, cette Société ! Eh bien, elle va vous extraire de son 
sein, vous allez être passé par les armes. — C'est de la bar¬ 
barie ! — Du moment que vous êtes Millière, il n'v a pas 
autre chose à faire. » 

Le général avait ordonné qu’il serait fusillé au Panthéon, 
à genoux, pour demander pardon à la Société du mal qu'il 
lui avait fait. Il refusa de se mettre à genoux. Je lui ai dit : 
« C'est la consigne, vous serez fusillé à genoux et non 
autrement. » Il a joué un peu la comédie, il a ouvert son 
habit, montré sa poitrine au peloton chargé de l’exécuter. 
Je lui ai dit : « Vous faites de la mise en scène, vous voulez 
qu’on dise comment vous êtes mort. Mourez tranquille¬ 
ment, cela vaut mieux. » Je l’ai fait mettre à genoux par 
deux hommes, et on a procède a son execution. Il a crié : 
« Vive l’Humanité ! » Il allait crier autre chose quand il 
est mort. 

Madame Louise Millière poursuivit depuis le capi¬ 
taine Garcin pour avoir fait fusiller sans jugement le 
député Millière qui n'avait occupé aucun poste civil 
ni militaire pendant la Commune, et qui n’avait pris 
aucune part à la guerre civile. Le tribunal civil de Ver¬ 
sailles se déclara incompétent, et condamna la veuve 
Millière aux dépens. 

Dans son rapport officiel sur les operations de la 
justice militaire, le généra) Appert estime à 17 000 le 
nombre des individus fusillés sur place au Panthéon, 



76 


Démission de la France 


au Luxembourg, au Châtelet, à la caserne Lobau, à 
l'École militaire, à Mazas, à la Roquette, par four¬ 
nées. Camille Pelletan donne le chiffre de 35 000 exé¬ 
cutions en une semaine. L'armée avait eu 873 morts. 

Dès le 28, Drumont était rentré à Paris. L'amoureux 
de sa ville la retrouvait défigurée par l’incendie, toute 
fumante, pleine de cadavres qu elle essayait en vain 
de dégorger dans l'égout, méconnaissable. On ima¬ 
gine ce rêveur auquel rien n’échappe, si habile à faire 
entrer sa vision dans son rêve sans la déformer 
jamais, errant à travers ces rues noires, tordues par 
le feu, la pioche, les obus, horriblement vides, avec, à 
chaque carrefour, la tache rouge d’un poste de sol¬ 
dats. À lui qui écrivait un jour si tendrement : « Paris 
est au fond de toutes mes pensées, il fait partie de 
mon être même ; mais je ne sais comment exprimer 
la façon dont je l'ai dans le regard et dans le cerveau. 
Il me suffit de m’asseoir une minute, de fumer une 
cigarette et de fermer les yeux, pour voir des pans de 
maisons, des devantures de magasins, des ponts, à 
certaines heures, avec leurs paysages et leur perspec¬ 
tive, des coins de me absolument tels qu’ils sont — et 
cela me plonge dans des abîmes d’idées, m'emporte 
peu à peu loin du rivage, comme au large, dans des 
lointains infinis », à celui-là, l’énorme blessure de la 
cité devait apparaître ainsi qu’un signe encore obscur, 
méconnu de tous, et dont il aurait à pénétrer le sens 
prophétique, augurai. Car le Liberavi animarn meam, 
qui clôt d'un cri magistral les deux volumes de La 
France juive , n’est probablement que le terme d’une 
méditation commencée par ces jours d’un printemps 
précoce, déjà lourd, orageux, et qui semblait cuver 
pesamment la mort de tant d’hommes. Médile-t-il 
déjà sa conquête juive ? Il ne le semble pas. L’antisé¬ 
mitisme du vieux maître, quoi qu'on en ait pu dire, 
ferme le cycle de ses expériences, leur apporte une 
conclusion. Pour lui, il n’en est encore qu'aux pre¬ 
miers éléments du problème posé, il remonte lente¬ 
ment des effets aux causes, de ce même pas solide qui 
ramenait sur le terrain, face à l'adversaire attentif. 



Au régime de la viande crue 


77 


Comme autour d’un symptôme, le médecin voit se 
construire tout à coup, s'équilibrer en un dixième de 
seconde, la vision d’une maladie avec le deroulement 
de son histoire, ses origines, ses épisodes, sa termi¬ 
naison probable, Drumont paraît avoir trouvé là, 
parmi ces pavés gluants d'un sang fraternel, l’une des 
images les plus fortes, les plus solides de son œuvre, 
cette peinture de la bourgeoisie conservatrice, esquis¬ 
sée par Veuillot et Proudhon, mais qu’il a reprise à 
sa manière, en traits puissants, avec un génie de la 
vraisemblance véritablement balzacien, un sens éton¬ 
nant, divinatoire, des événements et des êtres. 

Nous n écrivons pas ici, on le voit assez sans doute, 
la vie d Édouard Drumont, au moins à la manière des 
biographes qui ne laissent paraître au premier plan 
que les péripéties d’une aventure particulière. La vie 
de l'auteur de La France juive a ce privilège, comme 
aussi, par exemple, celle de Maurras, de ne prendre sa 
signification et, pour ainsi dire, sa forme et sa couleur 
propres, que vue au travers de cette fraction de notre 
histoire dont la haute raison de l’un, l'imagination 
magistrale de l'autre, sest comme assimilée à la 
substance. Encore le destin de Maurras a-t-il ce déve¬ 
loppement harmonieux qui, de la fondation de l’École 
romane à celle de l’Action française, et de la fonda¬ 
tion de l’Action française à la prodigieuse entreprise 
de redressement national, poursuivie sans trêve, sans 
merci, avec une incroyable, une effrayante faculté 
d’espérer contre tous et contre tout, permet d’en des¬ 
siner la courbe. Au lieu que celui de Drumont n’est 
qu’une apparition fulgurante entre deux zones obscu¬ 
res. Rien ici qui ressemble, en effet, à la démarche 
égale d’une intelligence toujours maîtresse de soi, 
même dans le mépris ; mais une nature d’une excep¬ 
tionnelle puissance trouve tout à coup son expres¬ 
sion, accomplit sa tâche, et rentre presque aussitôt 
dans son rêve, pour y mourir. Si l’on veut entendre 
une telle œuvre, il faut tâcher de la replacer sans parti 
pris, sans violence, dans le courant des faits, des 
idées, des impressions, des étonnements et des colè¬ 
res, où clic s’est insensiblement formée avant que de 



78 


Démission de la France 


paraître au jour. C’est ce que Léon Daudet tenta jadis 
pour Shakespeare dans un livre vraiment unique, que 
lui seul pouvait écrire, et qui de la première à la der¬ 
nière ligne est comme un furieux trait de flamme 
dans la nuit. Mais l’illustre écrivain, pour tenir sa 
gageure, a dû réinventer tout un monde et jusqu’à son 
héros même, dans une espèce d’hallucination gran¬ 
diose. Tandis que l’œuvre de Drumont nous présente 
à mesure, épars en dix volumes, les points de repère 
nécessaires. 

Qu'on s’accorde d'abord sur le sens de ce mot bour¬ 
geoisie, à présent si démodé, puéril. 11 est trop sûr 
que pris, par exemple, au sens balzacien de classe 
rivale de la noblesse, il a terriblement vieilli par l'abus 
qu'on en a fait, plus vieilli peut-être qu’il n'eût été 
nécessaire, car le désordre, l'instabilité des mœurs, 
recouvre un fonds solide où les comiques de grande 
race retrouvaient aisément leurs types éternels. On ne 
peut guère douter pourtant que depuis un demi-siècle 
la bourgeoisie semble bien avoir cessé d'exister 
comme classe — pourvoi que l'on entende par là le 
groupe social conscient de ses droits et de ses devoirs, 
qui a gardé sa tradition propre, ce que les militaires 
appellent d’un nom magistral : l'esprit de corps. Et 
néanmoins, le mot subsiste, trouve chaque jour son 
emploi, définit à merveille une certaine espèce d’hom¬ 
mes encore vivante, bien qu elle s'efforce de se perdre 
dans la masse, composée d'individus auxquels peu¬ 
vent ne manquer personnellement ni la générosité, ni 
même l’audace, mais dans son ensemble facile à inti¬ 
mider, rendue plus craintive encore par celte obses¬ 
sion du péril révolutionnaire, dont rien ne la préserve, 
car elle croit désespérément, naïvement, au triomphe 
inéluctable des idées quelle abhorre. On pourrait la 
désigner du nom qui lui fut cher jadis, quelle n’ose 
plus revendiquer désormais, par crainte du ridicule : 
le parti des honnêtes gens. Mais c'est plutôt le parti 
des gens qui regardent, des spectateurs, pareils à ceux 
qui se hasardent parfois dans un cercle de badauds, 
les mains dans les poches, le collet du pardessus 
relevé, puis s'effacent comme par magie au premier 



Au régime de la viande crue 


79 


risque d’avoir à donner un témoignage, à prendre 
parti. Est-il juste de donner à ces passifs, le nom com¬ 
mun de bourgeois ? 

Juste ou injuste, le mot est entré dans le langage, 
entendu par tous. Et d’ailleurs qui songe à nier que 
les éléments les moins scrupuleux, les plus actifs de 
cette classe découronnée ainsi de son élite, tenue hors 
du pouvoir, dressée à obéir à des lois qu’elle n’a pas 
faites et que la presse à sa dévotion réprouve chaque 
matin, dont toute la philosophie politique se résume 
dans l’aveu de son impuissance, la résignation à dis¬ 
paraître, à céder la place dans un univers évolué, qui 
peut nier que ces éléments-là tiennent une bonne part 
des grands rôles d'administration et de gouverne¬ 
ment ? Mais ces enfants prodigues de la bourgeoisie 
se sont deux-mêmes déclassés, en embrassant — 
pour la plupart du moins — des partis et des doctri¬ 
nes extrêmes, en horreur à l’esprit bourgeois. Ce qui 
reste d’une classe ainsi affaiblie ne peut être évidem¬ 
ment que médiocre, et notre malheur commun, la 
mauvaise fortune de la France, veut que ce reste ait 
incarné cinquante ans, aux veux du peuple ouvrier, la 
propriété, l'ordre social, la religion — que ces faibles 
aient longtemps passé pour servir une pensée forte, 
s’intitulant avec modestie les « gens bien-pensants». 
Plus justement encore, disaient-ils, les « modérés ». 

Modéré, en effet, est un mot qui fut toujours en 
faveur chez leurs pareils, parce qu’au temps plus 
ancien où, possédant un grand nombre de charges, 
avec une bonne part de la fortune française, et s’effor¬ 
çant de ne laisser à la noblesse que les coûteux privi¬ 
lèges de l'honneur militaire, la bourgeoisie avait 
adroitement fait de la vertu de modération le premier 
article du code de l’honneur bourgeois — prétexte 
admirable à justifier par avance de profitables aban¬ 
dons d’amour-propre. Il est hors de doute, il est 
notoire qu’au cours de sa lutte contre les partis de 
gauche, cette « classe aisée », qui aujourd’hui a fini 
d’absorber un certain nombre d’éléments très divers 
et la presque totalité de l’ancienne aristocratie, n’a 
pas été trop avare de ces sortes d’abandons. Avare 



80 


Démission de la France 


seulement de son argent et de ses hommes. Qu’on 
pense ou non du bien de la modération, indispensa¬ 
ble à la vie de société, il est difficile de s’empêcher de 
sourire au spectacle de modérés par système qui, de 
leurs mains diligentes, déplacent et reculent sans 
cesse le fameux jalon qui doit marquer la limite des 
concessions possibles — avant-hier conservateurs, 
hier opportunistes, libéraux, progressistes, républi¬ 
cains de gauche... Mais la surprise cesse lorsqu’on 
réfléchit que ces sages, dont le réflexe politique natu¬ 
rel n’est pas même celui de l’homme d’affaires, mais 
du simple commerçant, ne souhaitent, au fond, que 
garantir leurs intérêts, à l’égard du gouvernement, 
quel qu'il soit, par une espèce d’assurance, payée son 
prix. Tant pour la patente, tant pour la liberté de 
conscience, tant pour les successions, tant pour le 
droit de conduire sa femme à la messe, d’envoyer ses 
enfants chez les Pères. Si cette rage de conciliation 
s'arrête momentanément, sans doute, au parti com¬ 
muniste, dont les pauvres gens croient bloquer l’of¬ 
fensive par une campagne d’affiches illustrées, de 
graphiques, sur le modèle des plus sottes annonces de 
spécialités pharmaceutiques, c’est que l’exemple de la 
Russie démontre assez que le communisme ne fait 
pas honneur à ses engagements commerciaux, ne res¬ 
pecte pas les règles du jeu. Encore n'attendent-ils plus 
qu'un politicien sérieux, d'honnête renom, qui veuille 
donner à la Révolution intégrale la garantie de sa 
signature et de son crédit. 

Car les mêmes hommes qui réprouvent le moindre 
acte de violence, pourvu qu’il soit toutefois commis 
au service du droit, ou de l'honneur, retrouvent aussi¬ 
tôt, en cas de nécessité, leur habituelle indulgence. 
Qui n’aura pas eu un mot de pitié pour le jeune 
meurtrier du général Obrégon, par exemple, tirera 
son chapeau à un nouveau duc d’Otrante. Peut-être 
même n’attendra-t-on pas qu'il soit duc... Dans ses 
papiers inédits, Choudieu rapporte le petit fait sui¬ 
vant : « Je le tiens, dit-il, d’un témoin oculaire, notre 
collègue Duhem qui dînait le 3 septembre chez 
Pétion. Ce jour-là, dans la soirée, une troupe d’égor- 



Au régime de la viande crue 


81 


geurs, encore toute dégouttante de sang, entre dans 
Fa salle à manger de Pétion, et le chef de la bande 
déclare : 'Citoyen maire, nous venons prendre les 
ordres ! — Mes amis, leur dit Pétion, est-ce que cela 
finira bientôt ? Il est temps que cela finisse...” 
Mme Pétion se leva, et leur versa à boire. » 

Est-il complet, s’écrie Drumont avec son ironie furieuse, 
est-il complet ce bon bourgeois investi de la plus haute 
magistrature de la cité, et venant dire, doucement, la ser¬ 
viette sous le menton : « Il faut que cela finisse... » pendant 
que les mourants râlent et que les travailleurs de Maillard, 
avant du sang jusqu’aux genoux, mettent, pour s’éclairer, 
des torches dans les yeux crevés des morts ! 

Au cours des semaines de ce mai rouge et noir 
dédié à toutes les furies, l’auteur de La France juive a 
pu voir Pétion en exercice, c’est-à-dire les deux mains 
dans la cuvette de Ponce Pilate. Qu'on ne s'y trompe 
pas ! Quel que soit, un jour, le jugement de l’Histoire 
sur ce bref et flamboyant épisode de nos guerres civi¬ 
les, il est impossible de nier qu’il ait fourni des indica¬ 
tions très précieuses sur un phénomène mal connu, 
ce nouveau classement, regroupement des forces 
sociales, qui a rendu possible, presque sans nouvelle 
crise apparente, le triomphe des puissances d’argent. 
L’immense classe moyenne, l'armée des gens paisi¬ 
bles, des hommes d’ordre, les ruraux dont parlait le 
Juif Gambetta avec un mépris sournois, la foule 
épargnante et moutonnière qui avait soutenu de ses 
votes la monarchie de Juillet, puis l'Empire, s’est jetée 
tout à coup entre les bras d’une poignée de politiciens 
qu elle regardait la veille comme des destructeurs, et, 
dans un véritable accès de panique qui fait penser à la 
légende du mouton enragé, a pris, vis-à-vis du monde 
ouvrier, la responsabilité d’une répression féroce qui 
ne lui fut jamais pardonnée. Dès lors elle vivra, du 
moins jusque la dernière guerre, dans la hantise des 
premier mai, d’une nouvelle insurrection des fau¬ 
bourgs, et dans le culte de la gendarmerie qui la pro¬ 
tège — tandis que la finance internationale mon- 



82 


Démission de la France 


nayera derrière son dos une révolution sans 
barricades autrement terrible, parce quelle tend à 
dénationaliser le prolétariat, c’est-à-dire à trancher le 
dernier lien entre les fils d'une même race. 

Ce sera l’éternel crime des conservateurs —je l’ai déjà 
dit, mais il ne faut pas craindre d'insister sur ce point — 
de s'être associés à cette répression infâme. Représentants 
du sol, de la tradition, de la vieille France, tous ces ruraux 
semblaient amenés à Versailles par la main de la Provi¬ 
dence pour y faire justice de tous les rhéteurs et de tous 
les avocats qui venaient de conduire le pays au bord de 
1 abîme. Ils devaient être à Paris, au milieu de la lutte, arrê¬ 
ter les exécutions, haranguer les prisonniers, leur dire : 
« Vous voyez bien cc que c'est que tous ces sophistes, ces 
bâtonniers de l'ordre des avocats, ces membres de l’Insti¬ 
tut, ils se servent de vous comme d’un jouet, et quand vous 
les avez mis au pouvoir, ils vous fusillent ; nous allons les 
exécuter eux-mêmes et vous rendre la liberté, à la condi¬ 
tion que vous ne recommencerez plus. » 

Le peuple aurait parfaitement compris ce langage. Au 
lieu que les conservateurs s'acharnèrent sur les pauvres 
diables, et se mirent à faire des politesses à des hommes 
comme Gambetta. 

Et il ajoute encore, quelques lignes plus loin : 

Ce qui rend la répression de la Commune ignoble, c’est 
quelle fut laite par les courtisans, les corrupteurs de ceux- 
là même dont on versait le sang à Ilots, les Jules Favre, les 
Jules Simon, les Picard. 

Le journaliste inconnu, avec ses longs cheveux un 
peu retroussés sur le col, sa barbe hérissée, son 
regard myope, et ce nez gourmand qui flaire l'idée, la 
poursuit, ne la laissera plus échapper, que les faction¬ 
naires regardaient curieusement errer à travers les 
rues demi-mortes, enjamber les tronçons de barrica¬ 
des, rêver sous les porches ou dans les cours où flotte 
la lourde odeur de la poudre noire, des cendres 
encore chaudes et du phénol, devait paraître assez 
suspect, dangereux. Il l'était en effet. Comme qui¬ 
conque s'est juré de voir clair, d aller au-delà des 



An régime cle la viande crue 


83 


apparences et des simulacres, d’atteindre les causes, 
il l’était. Autour de lui les équipes de M. Alphand, aux¬ 
quelles la troupe associait à coups de crosse les pas¬ 
sants mal vêtus, réquisitionnés au petit bonheur, se 
hâtaient de relever les morts, qu'on alignait ensuite 
sous une mince couche de paille, d'où sortait, pour la 
joie des gavroches, l’interminable file des pieds nus et 
noirs. Déjà quelques boutiques ouvraient leurs por¬ 
tes, l’eau ruisselait sur les pavés, on entendait partout 
le joyeux tintement des seaux de zinc, le gémissement 
des pompes, la plainte de mille fontaines. Quelques 
semaines de plus, et la ville gorgée de sang, mais lavée 
de frais, innocente, pardonnée, luirait doucement 
dans la nuit légère, impalpable, de juin. L’ordre 
régnerait de nouveau, du moins celui qu'assure le ser¬ 
gent de ville. « Qu'est-ce qu’ils entendent par ce mot- 
là ? » pensait Drumont, tirant sur son éternel cigare. 

C'est un point qu’il serait difficile de définir. À l’institu¬ 
tion nouvelle du « prolétariat » la bourgeoisie a annexé le 
« conciergérat » que nos pères ne connaissaient pas non 
plus. 

L'idéal d’une maison bien tenue, clans le conciergérat, est 
une maison où l'on peut commettre toutes les turpitudes, 
se livrer à toutes les débauches, mais dans laquelle on ne 
fait pas de bruit, où les escaliers sont bien cirés, la 
moquette régulièrement brossée et les boules de cuivre 
vigoureusement astiquées, et où l’on obéit ponctuellement 
à l'écriteau : Essuyez vos pieds, s’il vous plaît. 

Il soulève du bout de la bottine la paille poissée de 
sang, découvre ces faces hirsutes, ces gueules sauva¬ 
ges, tirées de travers par l'éclatement de la poitrine 
sous la grêle de balles du peloton, et dont quelques 
photographies, que j’ai en ce moment sous les yeux, 
peipétuent l’effrayante image. Mais, sans compter les 
innocents — Gallifet lui-même en évalue le nombre à 
plus d’un millier — victimes d’une conjoncture 
imprévisible, d’un malentendu, d’une dénonciation 
ou, plus simplement encore, de l'énervement d’un 
caporal, combien d’honnêtes ouvriers, lecteurs de îxi 
Lanterne de Rochefort, qui ont pris M. Favre pour un 



84 


Démission de la France 


bon copain, le bonhomme Thiers pour un pote, et 
continué naïvement la tradition des géants de 93, jus¬ 
qu au petit matin blême où la ménagère est venue 
reconnaître leurs cadavres, timidement, après avoir 
demandé la permission à Messieurs les militaires, 
traînant ses mioches à son pauvre jupon ! 

Drumont n’est pas encore chrétien, mais il est de 
vieille race française, il a vu de près les bonnes gens 
de son pays ; les phrases du communiqué officiel ne 
lui en imposent guère. Tout républicain qu'il soit 
resté, la mise en scène révolutionnaire lui paraît réel¬ 
lement trop bien réglée : il y flaire une énorme impos¬ 
ture. Or les misérables qu r il voit étendus à ses pieds 
ont cru dur comme fer aux rois tyrans, à la libération 
de la classe ouvrière par les Robespierre et les Dan¬ 
ton. Eussent-ils autrement jamais quitte l’atelier, pris 
le chassepot ? Au fond, se dit le futur auteur de La Fin 
d'un monde en passant dans sa barbe, par un geste 
familier, sa longue main étroite d’escrimeur ou d’ar¬ 
tiste, cette Révolution fameuse, celle de 89, n’a eu 
qu un résultat certain : la consolidation des biens 
acquis grâce à quelques poignées d'assignats, fraudu¬ 
leusement. Une comédie se jouait, à l’avant-scène, 
avec la petite armée terroriste, les porteurs de pi¬ 
ques, les sectionnaires, ou ces bonshommes habillés 
en femmes de la Halle que recrutait Choderlos de 
Laclos, tandis que les malins s'assuraient les dépouil¬ 
les du régime, bouleversaient le code civil pour y 
introduire une nouvelle conception du droit de pro¬ 
priété propre à décourager les anciens possesseurs 
légitimes en conférant au vol garanti par la Loi une 
sorte de caractère sacré. 

Un des derniers actes de la Convention fut dabolir la 
confiscation. Jadis, dès qu’un homme avait trahi ses 
devoirs, il était indigne d’exercer sa fonction de riche, il 
était dégradé, déclaré déchu. Dans son Système de politique 
positive, Auguste Comte a bien discerné le sens qu’avait la 
confiscation, au point de vue social. Mais la bourgeoisie 
tenait à bien marquer, au contraire, le caractère absolu, 
imprescriptible, indélébile, que devait avoir la propriété. 



Au régime de la viande crue 


85 


des quelle était passée entre scs mains. Cctait sa façon à 
elle de clore la Révolution : Claudite jam ripas, piteri, sat 
prata biberunt... 

Fermez les barrières ! Les prés de nobles, de religieux, 
d’anciens riches ont été suffisamment arrosés, grâce à 
nous, du sang de leurs propriétaires ; ils sont bien à nous ; 
il n'v a plus à revenir sur la question. Nous avons solennel 
lement brûlé, en haine du Fanatisme et de l'Aristocratie, 
les livres des anciens possesseurs ; les seuls vrais livres sont 
ceux que nous avons, en vertu du nouveau code, chez les 
nouveaux notaires. 

Et tout à coup, ce trait de lumière, qui porte à 
fond : 

La bourgeoisie n a-t-elle pas, d’ailleurs, fait passer sur la 
collectivité toutes les charges dont étaient grevées autrefois 
les propriétés quelle avait acquises pour quelques chiffons 
de papier ? Le traitement du clergé, l’assistance publique, 
l’instruction primaire, tous les services auxquels pour¬ 
voyaient jadis les propriétés vendues pendant la Révolu¬ 
tion retombaient sur le plus grand nombre, et les acheteurs 
de biens nationaux avaient les domaines, tandis que lÉtat 
prenait pour lui les obligations, c'est-à-dire les mettait sur 
le dos de tous les citoyens. 

Il n’est nullement présomptueux de faire dater des 
promenades de Dru mont à travers le Paris des barri¬ 
cades, la première conception d'une œuvre qui, après 
Maistre et avant Maurras, fut une véritable entreprise 
de contre-révolution. Mais l’hypothèse a un autre 
avantage : elle explique à merveille une des nuances 
du génie de Drumont, cette sorte de bonhomie féroce 
avec laquelle il aborde certains problèmes, et qui 
hausse insensiblement le ton de son discours jusqu a 
l’ironie des tragiques. Il n était que le souvenir dune 
guerre civile pour marquer si profondément la sensi¬ 
bilité d’un grand écrivain. 

Après avoir institué la propriété sur des bases tout à fait 
nouvelles, la bourgeoisie organisa le travail à sa façon... On 
n’avait pas encore inventé cette concurrence insensée qui 
pousse les gens à s’agiter comme s’ils avaient la danse 



86 


Démission de la France 


de Saint-Guv ; la bourgeoisie changea tout cela ; chaque 
usinier voulut renchérir sur le concurrent et avoir plus 
de nègres blancs que lui. Le chef de l’Etat venait de temps 
en temps visiter les plantations et on lui montrait les 
spécimens. 

« Combien en avez-vous comme cela ? 

— Trois mille, Sire. 

— Et vous les tenez à l'attache toute l'année ? 

— Toute l’année. Majesté. 

— Voilà ]etoile des braves... « 

Dès qu’on soufflait lin peu, les statisticiens s’écriaient 
effarés : « Où allons-nous ? L’Angleterre a fabriqué l’an der¬ 
nier 375 millions de boutons de culotte et nous n’en avons 
produit que 374 millions ! » 

On a vu qu’il se donnait à cette forme nouvelle de 
la propriété le nom de propriétariat « propriété impie, 
égoïste, jouisseuse, qui ne se reconnaît pas de 
devoirs ». 

Dieu dit à l'homme : « Tu gagneras ton pain à la sueur 
de ton front. » Il ne dit pas à l’homme : « Tu gagneras par 
ton travail non seulement le pain, niais les plaisirs, les 
débauches, le luxe, les voitures, les équipages de chasse des 
Schneider, des Halphen, des Mcnicr. » Il dit à l'homme : 
« Tu sueras » — cc qui, après tout, est supportable, mais il 
ne lui dit pas : « Tu vivras enfermé dans une atmosphère 
meurtrière, tu épuiseras les forces de ton corps, tu videras 
les moelles et lu brûleras ton sang pour produire du sucre 
ou de la cotonnade. » 

Et, aussitôt après ce trait proudhonien, la page 
toute baignée d’humble et pourtant savante poésie, 
comparable au clair de lune sur la pente d’un clocher, 
au milieu d’un village endormi. 

Notre bonne et sainte mère l’Église, chargée par N.S. 
Jésus-Christ detre une providence visible sur la terre, et 
d'organiser tout pour le mieux, avait encore, tant quelle 
avait pu, adouci dans la pratique l’exécution de la loi de 
Dieu. Suave conductrice des âmes en même temps que 
ménagère vigilante pour les choses temporelles, elle n’au¬ 
rait jamais permis que le travail prit le caractère qu’on lui 
voit aujourd’hui. Elle ne cherchait que des occasions de 



Au régime de la viande crue 


87 


donner des vacances, des congés ; elle avait d'abord ses cin¬ 
quante-deux dimanches, puis les fêtes chômées, puis les 
pèlerinages. On allait au tombeau de saint Germain, de 
saint Loup, de saint Hubert selon le pays; on buvait sur 
l'autel le vin de saint Rémy, qui rend les femmes fécondes 
et, comme c'est l’usage encore aujourd'hui, en Auvergne, 
on dansait un peu à l’auberge ou dans la prairie, après le 
pèlerinage. Le mari, en rentrant, s'esbattait honnêtement 
avec sa femme, et lui faisait de beaux enfants. 

L’Eglise disait : « Tous mes fils sont-ils sages ? sont- 
ils heureux ? » et pensait, non sans raison, que c'était l'es¬ 
sentiel, et qu’il y aurait toujours assez de grègues pour cou¬ 
vrir les pudenda du pauvre monde, assez de chaperons 
pour abriter les têtes, assez de marmites pour faire cuire 
la soupe... 

En un temps où la pensée d’un Maistre ou d'un 
Bonald était si bien étouffée par le libéralisme acadé¬ 
mique qu’un comte de Chambord sera méconnu de 
la plupart de ses amis mêmes, on voit que ce fils d’un 
père républicain, élevé hors de l'Église, n’a pas mal 
profité, du moins, des leçons d'un Veuillot, d’un Le 
Play, d’un Coquille... Et sans doute serait-il injuste de 
méconnaître l’influence qu’ont pu avoir sur lui à ce 
moment de sa carrière, l’abbé d'Hulsl, ou l'auteur de 
Noire-Dame de Lourdes, Henri Laserre, mais on ne 
doit pas oublier non plus cette passion de la vérité, le 
goût de sa recherche ardente, qui lui a fait écrire un 
jour ces lignes si fières : 

Je ne vois, pour ma part, que cette sorte de fidélité à la 
vérité, cette résolution qui était en moi de l’outrager le 
moins possible, de la servir dans la mesure de mes forces, 
qui ait pu me mériter les bontés de Dieu. 

L’homme qui. au péril de sa vie, a combattu la 
Commune et n’a sans doute échappé que par la fuite 
au sort des otages, qu'aucun lien ne rattache au 
régime écroulé le 4 septembre, dont les goûts, les 
habitudes, les intérêts, sont avec les républicains de 
Versailles et la poignée d'opposants de l'ancien corps 
législatif, eût pu contempler les tristes restes de l'in- 



88 


Démission de la France 


surrection vaincue avec la joie égoïste, presque 
inconsciente, du convalescent qui retrouve la vie au 
point où il lavait laissée un jour de fièvre, recom¬ 
mence à jouir en sécurité des matins et des soirs. 
Entre cette insurrection manquée, étalée dans une 
boue sanglante, la bouche pleine de fange, et celle qui 
toute dorée, place de la Bastille, brandit un tronçon 
de chaîne au haut de la colonne de Juillet, quel est le 
lien secret ? D'où vient qu’on honore l’une et qu'on 
méprise l’autre ? Qui a tiré profit de ces saturnales ? 
Alors il revient d'un trait à cette première révolution, 
type et modèle de celles qui la suivirent, épisode déjà 
si déformé par l'Histoire, si puissamment reformé, 
transfiguré par toutes les forces du Drame et de la 
Poésie mobilisées pour sa gloire, — et l’évidence lui 
arrache un cri : « La bourgeoisie barbouilla le peuple 
de la boue sanglante de la Terreur, et lui affirma que 
c était lui qui avait tout fait ! » 

Cri de colère où la mauvaise foi ne veut entendre 
que l'écho des haines civiles, cri dont on ne peut nier 
pourtant qu'il fut prophétique et comme un appel de 
la race, pourvu qu’on repasse la succession de 
désastres qui fut l’histoire des partis de l’ordre, depuis 
1875 jusqu’à 1900, et au-delà. L’aimable cynisme de 
quelques gentilshommes de cour avait suffi jadis pour 
compromettre la noblesse tout entière, et enfin la 
perdre. Mais c’est l'âpreté au gain, l’avarice, et cet 
abject entêtement à déplorer les gaspillages des révo¬ 
lutions sans rien lâcher de leurs profits, qui a désho¬ 
noré la classe rivale aux yeux du monde ouvrier. Peut- 
être même ce dernier se fût-il satisfait d’un demi- 
aveu, d’une reconnaissance discrète, mais loyale, des 
communes fautes du passé ? Les Blanc de Saint- 
Bonnet, les Le Play, les Veuillot ont parlé en vain. 
Aujourd’hui le redressement viendrait trop tard : les 
frères ennemis en ont appelé à l'arbitrage des ban¬ 
ques, comme dans certaines querelles de famille on 
en appelle, hélas, à l’avoué ou au notaire. Les jeux 
sont faits. 



IV 

LE MARÉCHAL GRIBOUILLE 


L’aventure peut paraître d’abord incroyable d'une 
classe aussi solidement constituée que la bourgeoisie, 
si formidablement défendue par le code, son propre 
ouvrage, renforcée d’ailleurs à son origine par les 
meilleurs éléments des autres groupes sociaux anéan¬ 
tis ou dispersés, riche de ses précieuses conquêtes, 
mais enrichie encore par le travail, l’épargne, les 
coups de chance heureux des Mines, des Chemins de 
Fer, le développement inouï des affaires, et qui, maî¬ 
tresse du pouvoir après une guerre désastreuse, sous 
le nom de République conservatrice, perd tout en 
quelques années, devient ce ramas de bonnes gens, 
cette armée de parapluies, qu’un général éreinté pro¬ 
mène aujourd'hui de paroisse en paroisse, sous les 
veux de curés émus mais goguenards. Sans doute, 
une telle faillite a bien des causes, mais son caractère 
humiliant, grotesque, dénonce infailliblement parmi 
eclles-ci quelque profonde défaillance morale. Une 
classe, comme un homme, peut être victime de ses 
fautes, mais elle n’est réellement déshonorée que par 
son cœur. 

Cette défaillance d'ailleurs a un nom : le mépris du 
risque. Nous ne disons pas la crainte du risque, car 
chaque nouvelle guerre apporte la preuve que la bra¬ 
voure est chez nous la chose la mieux répartie, peut- 
être parce qu’un si long usage en a fait une qualité 



90 


Démission de la France 


toute spirituelle et comme la plus haute et la plus 
pathétique expression du goût français. Il reste pour¬ 
tant que la classe dont nous parlons, n'a jamais 
apporté dans l'exercice du pouvoir que l’application 
consciencieuse qu'un honnête homme peut donner à 
la besogne pour laquelle il ne se sent pas né. À mieux 
dire, elle n'eût désiré de l'exercer que le temps stricte¬ 
ment nécessaire à la sauvegarde de ses propres inté¬ 
rêts, avec l'arrière-pensée, le péril sitôt écarté, d'v lais¬ 
ser tranquillement s'v compromettre autrui, jusqu’à 
la prochaine intervention. S'est-elle jamais élevée, 
dans son ensemble, à cette conception de l'honneur 
particulière aux hommes de gouvernement, qui fait 
les Richelieu, les Bismarck, les Cavour ? Il ne le sem¬ 
ble pas. Or l'honneur seul, ou si l'on veut, une haute 
opinion de sa charge et de soi-même inspire, le 
moment venu, les résolutions intrépides que les spec¬ 
tateurs qualifient d’abord de téméraires, mais où la 
postérité ne voit plus que la force et le pressentiment 
du génie, sa prudence surhumaine. En somme, elle a 
sournoisement discrédité le risque en politique, de 
peur d'être jamais sommée d'en courir aucun, tandis 
qu elle donnait le nom de sagesse à une tactique à la 
fois puérile et malhonnête, puérile par ses provoca¬ 
tions verbales, malhonnête par ses tractations et ses 
alliances secrètes, qui sont d'ailleurs la fable et la 
risée de ses adversaires. 

Il est inutile de discuter là-dcssus, vous ne rencontrerez 
chez la plupart des conservateurs influents que des men¬ 
teurs, des fourbes, detemels chercheurs de voies obli¬ 
ques... Mettez-les sur la grande route de Versailles, sur 
cette route large à faire défiler une division de front, qu'on 
appelle le Pavé du Roi ; dites-leur : « Vous voyez, c'est tout 
droit, il n'y a qu'à marcher, vous apercevez le palais d’ici. » 
Au bout de quelques instants vous les retrouverez dans 
d'infâmes petites nielles, perdus, crottés, embourbés, 
gémissant et comptant sur l’habileté de Mackau pour les 
tirer de là. 


On ne saurait résumer l'étonnante histoire, trop 
oubliée, du régime équivoque né en 1875, mort six 



Le maréchal Gribouille 


91 


ans plus tard d’une mort enfantine, d’une mort blan¬ 
che comme un bal blanc. Il serait même difficile de 
lui donner un nom, si Thiers n avait inventé le mot 
de République conservatrice, contresens énorme, 
capable de torpiller n’importe quel parti vainqueur, 
mais qui commença par faire explosion sous les bas¬ 
ques du vieux renard philippiste contraint de donner 
sa démission le 24 mai 1875. Une fois tombé l'accès 
de mégalomanie sénile qui l’avait soutenu au cours 
des événements de la Commune, et où l’entretenaient 
alors par sottise ou par ambition une petite troupe de 
généraux croquemitaines, jouant les scrognogneu et 
les durs-à-cuire, mais roublard, il se sentait 
condamné à ne plus pouvoir gouverner qu’avec des 
complices, ne craignait rien tant qu'une restauration 
légitimiste, où il n’eût été qu’une encombrante épave. 
Pris entre Gambetta et un grand seigneur de l’espèce 
académique, du nom de Broglie, catholique libéral 
qui tenait de sa mère protestante un sectarisme bigot, 
le petit homme disparut comme par une trappe, avec 
un ricanement sardonique, et fit plouf î dans le sang 
français. 

Le maréchal Mac-Mahon prit sa place, comme il eût 
pris de nos jours celle de président de la Fédération 
nationale catholique. Promu, en quelques mois de 
publicité tapageuse, héros chrétien par la grâce des 
révérends pères jésuites et des journaux de leur obé¬ 
dience, en remplacement du général Trochu décidé¬ 
ment hors d’usage, il donna, dix années, le spectacle 
extraordinaire d’un homme scrupuleux attaché au 
rétablissement de l’ordre moral dans le pays et qui, 
pour avoir en cette édifiante conjoncture l’appui de 
tous les honnêtes gens, finit par mentir à tout le 
monde. Conscient de sa propre faiblesse et des vanités 
implacables qui s’affrontaient sur son dos, attaché à 
l’Empire par son titre de duc et d’anciennes camarade¬ 
ries, ami des princes d'Orléans, légitimiste par goût 
de terroir, gentilhommerie, solidarité de classe, perdu 
entre tant d'espérances contradictoires, il se sentit peu 
à peu gagné à l'idée d’un compromis, car ce 
compromis, c était lui. « Vous voulez la monarchie, 



92 


Démission de la France 


disa j t G J év > à l'Assemblée nationale, et vous ne pouvez 
pas la faire. Vous pouvez faire la République, et vous 
ne le voulez pas. Nous n allons pas vous permettre de 
rester indéfiniment ici pour attendre les occasions ! » 
Qui dit conservateur dit surtout conservateur de 
sot-meme. Lorsqu on pense à l'immense travail fourni 
pat exemple, de Louis XI à Louis XIV, on doit conve¬ 
nir que l’Ancien Régime, traditionnel en son principe, 
était sans doute réellement le moins conservateur de 
tous. Même à la veille d événements irréparables la 
politique de Louis XVI, avec Necker ou Turgot/ne 
lut pas répressive, mais au contraire imprudemment 
réformatrice, comme si une dernière Fois, face à un 
péril inconnu, notre vieille monarchie à l'agonie 
essayait de se jeter en avant. Il fallait vraiment la sot¬ 
tise compliquée de certains hommes de droite pour 
mventer lepithète saugrenue qui devait leur faire un 
ennemi de chaque Français mécontent, — et quel 
Français n’est mécontent, c'est-à-dire ne rêve de 
détruire ou réformer quelque chose ? 

D’ailleurs le pays ne se fit pas illusion. Déjà trop 
ignorant de sa propre histoire, il eût sans doute 
accueilli la restauration du comte de Chambord avec- 
plus de curiosité que de sympathie, mais à la seule 
v yi e . u 1 c ^ u p Albert de Broglie, il comprit d’instinct que 
cetait là justement cette espèce d'homme qu'aucun 
régime n avait jamais pu utiliser ni réduire : un grand 
seigneur libéral et bigot. 

Ce fils d'un ministre de Louis-Philippe, petit-fils de 
Mme de Staël, a fait des siens, c’est-à-dire de lui- 
même, une peinture innocente, mais qui est aussi un 
document de premier ordre, pourvu qu'on n’en 
veuille retenir que l’impayable ton : « Les Broglie 
étaient plus remarquables par les grandes qualités de 
l esprit et du cœur que par la souplesse et la grâce, 
plus vertueux que sympathiques, plus convaincus que 
persuasifs, plus austères qu'aimables, plus imposants 
qu attrayants, plus respectables qu'agréables. » Ainsi 
comblé à sa naissance par toutes les fées de l'Impopu¬ 
larité le chef du parti de l’Ordre moral se mit à sa 
tâche avec la grimace d'un homme sûr de perdre, 



Ij.' maréchal Gribouille 


93 


mais auquel une excellente éducation épargnera, le 
moment venu, la manifestation de regrets indiscrets. 
Quant à Drumont, de son modeste observatoire du 
journal La Liberté 1 qui appartenait alors étonnante 
et troublante rencontre — aux Juifs Pereire, il a pu 
assister, simple spectateur, à l’une des plus dégoûtan¬ 
tes comédies politiques qu'on ait jamais vues : la farce 
d’une restauration monarchique tentée par les enne¬ 
mis sournois de la monarchie. Et c’est bien à une 
farce, et des plus grossières, presque obscène, que fait 
penser une telle aventure, avec ce je ne sais quoi de 
glacial, d’horrible, qu’y ajoutent le sérieux, la gravité, 
l'élégance austère des protagonistes. Comme la plu¬ 
part de ses contemporains pour lesquels le refus libé¬ 
rateur du comte de Chambord resta une énigme, 
parce qu’ils y cherchaient des intentions secrètes, 
alors qu'il fut d'abord l'inspiration, l’illumination d'un 
cœur vraiment royal, il n’a retenu que la vision poi¬ 
gnante d'un certain nombre de gens distingués 
manœuvrant dans l'indifférence croissante du pays. 
De trop bonne race paysanne pour ne pas sentir, à 
travers les préjugés de son éducation et de son temps, 
le prestige de la vieille France, il a cru jusqu’alors, 
sans oser l’avouer peut-être à ses camarades, avec la 
naïveté d’un petit-bourgeois, que la tradition chevale¬ 
resque des Tancrède et des Godefroy de Bouillon 
s'était transmise intacte aux Mac-Mahon, aux Bro- 
glic, ou aux Fourtou. Il n'oubliera pas l’amertume de 
sa déception. 

Que mon expérience serve à d’autres. Ne croyez jamais 
aux conservateurs, il n’y a rien à faire avec eux. J étais 
l’homme le plus réformateur, le plus avancé, le plus épris 
de justice sociale qu’il y eût en France ; cette erreur m’a 
fait passer pour un rétrograde, elle m’a enlevé toute action 
sur la masse. La masse, en effet, plus sûrement guidée par 
son instinct que nous ne le sommes par nos connaissances, 
a horreur du parti conservateur ; elle s’éloigne de lui 
comme les chevaux d’un endroit où il y a un mon... 


1. Il v resta dix ans. aux appointements de 300 francs par mois. 



94 


Démission de lu France 


Pourquoi ? 

C'est que ces intrigants ne croient pas à ce qu'ils déten¬ 
dent. Ils n'ont pas le verbe, parce qu'ils n'ont pas la pensée ; 
il ne faut pas leur demander cette inspection des choses 
lace à face et cœur à cœur, qui seule est la caractéristique 
de toute bonne pensée en tous temps ; ils vivent, comme 
dit Carlyle, dans les hypothèses insincères, les plausibilités, 
les ouï-dire. Ils estiment que la religion, par exemple, vaut 
mieux que l’irréligion, mais leur âme n'est pas pleine de 
l’idce de Dieu. 

Car le grand homme n'est pas un homme comblé de 
dons extraordinaires, c’est un homme ordinaire qui veut 
résolument accomplir tout ce que Dieu attend de lui ; il 
sait qu’il y a une volonté divine, une idée de Dieu sur le 
monde, et il s'efforce simplement, ingénument, de corres¬ 
pondre à cette idée. L'être qui a cette conception est fort ; 
tous les Mackau 1 de la Chambre ont beau le happer dans 
les couloirs et lui dire : « Prenez bien garde ! Et patati, et 
patata... » Il passe en répondant civilement : « Bonjour, 
Mackau ! Faites votre petite cuisine à votre aise... Moi, je 
vais remplir ma mission. » 

Quel était donc le plan des hommes de l’Ordre 
moral ? Ou, pour mieux dire, avaient-ils un plan ? 
Non, pas un plan, mais un si grand nombre de combi¬ 
naisons et d’intrigues, qu’elles donneraient l’illusion 
d’une politique — et même perfide — si l'expérience 
n’avait démontré maintes fois, depuis, l’invraisem¬ 
blance d'une telle hypothèse. Le cardinal de Retz, un 
Saint-Simon, et si près de nous, un Balzac ou un 
Veuillot, ont exprimé la même surprise en face de cc 
phénomène social : l'impuissance brouillonne des 
honnêtes gens, l’étonnante duperie qui, d’invocateurs 
ou de prêcheurs du mieux, les fait incessamment ser¬ 
viteurs du pire, par une sorte d âpre et comique fata¬ 
lité. Balzac seul, qu’une certaine grossièreté de nature 
préserve des élégants contresens à l’usage des mora¬ 
listes mondains, et qui va toujours droit devant lui, 
avec sa force de lion, semble avoir entrevu au moins 
l’une des solutions de ce problème de psychologie : 


1. Baron de Mackau. chef du parti conservateur. 



Le maréchal Gribouille 


95 


I éducation religieuse ne saurait transformer à coup 
sûr une âme médiocre. Trop souvent elle n’y fonde 
l ien, n'imprime en elle, comme au fer rouge, que la 
terreur de la mort, du Jugement, de l’Enfer, et cette 
dévotion superstitieuse, à peine supérieure au 
fétichisme des sauvages, qui dispense d’agir, au sens 
surnaturel, c'est-à-dire d’aimer. 

De tous les enseignements de l’Église — dit très bien 
Drumont —, ils n’ont guère retenu que la peur de l'Enfer, 
qui subsiste en eux comme ces terreurs nerveuses de l'ado¬ 
lescence qu'un homme n’oublie jamais complètement ; 
vers Pâques, cette pensée du diable les travaille, elle les 
tracasse dans leurs plaisirs, et ils vont se confesser... Ils 
sont tous un peu pareils à ce marquis de Créquy dont 
parlait Rivarol : « Ils ne croient pas en Dieu, ils craignent 
en Dieu. » 

Non pas, sans doute, qu’un tel résultat soit négli¬ 
geable, ou ne puisse être cherché, faute de mieux, 
mais le déracinement des vices par la crainte, qui 
laisse à vif les plaies de lame, risque de faire ces 
hommes inhumains, d'une frivolité inhumaine, 
dépouillés avec leurs passions de toute puissance 
créatrice, en proie à toutes les furies de la vanité. 
L’illusion des misérables qui croient se mettre au 
plus profond de la médiocrité à l’abri des fautes 
dites mortelles, seules définies, seules redoutées, est 
assurément l’une des plus tragiques méprises de la 
vie intérieure : au-dessus de ces destins avortés 
retentit le glapissement des démons, la joie même 
de Satan, énorme et noire. 

Mais, je vous le demande, à quoi bon ? A quoi 
bon prodiguer ces évidences aux imbéciles ? Quel¬ 
ques hommes de notre génération, échappés par 
malchance à la dernière guerre, ont assez vécu pour 
voir, avec stupeur, puis avec révolte, et enfin avec 
désespoir, certaines collusions barbares qu’on a cru 
résumer d’un mot, dont nous restons seuls à sentir 
laitière ironie : la Primauté du Spirituel. 



96 


Démission de la France 


11 est probable que les législateurs de l'Assemblée 
nationale n'eussent demandé qu’à vivre au chaud 
dans leur médiocrité confortable, mais la démangeai¬ 
son de leur amour-propre ne leur permit pas de rester 
tranquilles. En se grattant, ils se découvrirent à leur 
insu, montrèrent le grain de leur peau. En somme, 
aucun d entre eux n'avait jamais voulu sérieusement 
ce qu’il prétendait vouloir, mais chacun n était pas 
éloigné de croire à la sincérité du voisin, par un phé¬ 
nomène assez banal, qui assure parfois le triomphe 
provisoire des honnêtes gens. Aussi, lorsque après 
l'entrevue de Frohsdorf, qui marque l’adhésion solen¬ 
nelle du comte de Paris et de sa maison au principe 
de la légitimité, la restauration du comte de Cham¬ 
bord parut certaine — tout Paris put aller voir, chez 
Binder, les carrosses du prochain sacre — l'inventeur 
de la République conservatrice, le bonhomme Thiers, 
retrouva les grimaces de sa jeunesse pour flétrir « une 
entreprise » qui menaçait « les droits de la France et 
les principes sacrés de 89 ». Les orléanistes rappelè¬ 
rent sournoisement la phrase célèbre du testament de 
Ferdinand d’Orléans, propre père du comte de Paris : 
« Je désire que mon fils soit avant tout le serviteur 
passionné et exclusif de la France et de la Révolu¬ 
tion », tandis qu'ils faisaient soutenir à chaque nou¬ 
velle menace de crise, réelle ou prétendue, la candida¬ 
ture du duc d'Aumale et que les bonapartistes, 
partagés entre Jérôme et Rouher, reprenaient le pro¬ 
jet d’une gigantesque alliance des droites, qui eût 
sans doute éternisé le statu quo . Seuls, entre des mes¬ 
sieurs si occupés, les républicains cléricaux erraient 
tristement à la recherche d’une espèce de pensée. On 
les voyait ruminer, entre des mandibules flétries, leur 
vieux rêve d'une république sacristaine, administrée 
par les prêtres, qui mettrait au service de la seule 
humanité — bien — pensante une gendarmerie 
céleste et supplémentaire, les dispensant ici-bas de 
tout souci national, en leur assurant la gloire et les 
projets de l’autre monde. 

Un court moment, d'ailleurs, cette république parut 
réalisée en fait. Avec l'extraordinaire manque de 



Le maréchal Gribouille 


97 


mesure qui semble marquer toute initiative du clergé 
dans les affaires de l'État, passant du soumissionisme 
le plus chaleureux, le plus embarrassant aussi pour 
ceux-là mêmes qui en sont bénéficiaires, à la 
conscience exaltée, frénétique de sa puissance et de 
ses droits, prêtres, évêques et dévots multiplièrent à 
travers le pays des démonstrations qui ressemblaient 
trop à des revanches — et à la pire espèce de revan¬ 
che, celle qui humilie l'adversaire sans le désarmer 1 . 
A Lourdes, à La Salette, à Pontmain, à Paray-le- 
Monial, au mont Saint-Michel, à Sainte-Anne-d'Au- 
rav, à Saint-Martin-de-Tours, à Chartres, on vit se 
succéder ces pèlerinages d’expiation qui sollicitaient 
la pitié de Dieu en faveur de la France vaincue, cou¬ 
pable — comme voulait bien l’écrire alors Relier, 
dans son rapport sur l'érection de la basilique de 
Montmartre — « de crimes qui ont mis le comble à 
nos douleurs ». Nul doute que la Prusse, ainsi réhabi¬ 
litée par une victoire logiquement aussi providentielle 
que notre défaite, n'ait vu avec joie, ou peut-être 
entretenu, le naïf échauffement d’une poignée de 
dévots et de dévotes acharnés à faire à notre malheu¬ 
reux pays la réputation, qu’il a gardée, d’une sorte de 
gigantesque Babylone inépuisable en blasphèmes et 
en stupres. Du moins eût-on mieux agi envers le 
vaincu en attendant qu'il eût relevé scs mines et fini 
d'enterrer ses morts. Il est vrai que quelques années 
plus tard, la franc-maçonnerie triomphante avant de 
nouveau rempli les coffres des banques et consolidé 
le régime, le même clergé, probablement convaincu 
par ce signe évident des faveurs d'en haut, s’est fait 
républicain. 

Ne l'était-il pas déjà, et peut-être à son insu ? Car 
le goût un peu pervers, féminin, des solutions ingé¬ 
nieuses et provisoires, instables, des succès bruyants, 
éphémères, tout en paroles creuses, — dans ce stvle 
impayable de réunions ecclésiastiques où les envies, 


I. Le gendre de Montalembert, le vicomte de Meaux, écrit, dans ses Sou - 
venirs politiques : « L’opinion aurait eu besoin d’être ménagée, tout au 
contraire les organes du clergé ne cessaient de l'irriter comme à plaisir. » 



98 


Démission de la France 


les rancunes, les ambitions, les inimitiés secrètes sont 
comme noyées dans un sirop d’adulations fades, 
écœurantes, relevées du latin des pions — pour tout 
dire enfin, ce génie de la facilité, qui distingue le prê¬ 
tre médiocre, procède de l'esprit démagogique, ne se 
déploie jamais plus heureusement que dans les cou¬ 
lisses des partis... Au fond, les presbytères n'eussent 
rien souhaité de mieux que cette république de biblio¬ 
thèque Rose, présidée par un maréchal qui fait pouf- 
pouf dans sa moustache pour effrayer les commu¬ 
nards. mais tient sagement sa place au banc d’œuvre. 
Et même, à 1 exemple de beaucoup d'imprcvovants 
qui vivent sur l’immédiat, on les vit exploiter leur 
chance avec la hâte et le sans-gêne du parvenu. Pour 
ne citer qu'un exemple, le préfet du Rhône avant 
décidé que les convois civils ne pourraient se rendre 
au cimetière qu a six heures du matin en été, à sept 
en hiver, et par le plus court chemin, l’Assemblée 
approuva la mesure par 415 voix contre 250, aux 
applaudissements de la presse gouvernementale. Jus¬ 
tifié ou non, Je succès d'une telle politique suppose à 
la tête de l’État un chef plus efficace qu'un simple 
fauteuil recouvert de damas de Lyon, même avec 
(uniforme d’un militaire dessus. 


* * 


V 

A la différence des hommes de gauche, toujours 
rustres, qui jettent aussitôt la main au plat, se parta¬ 
gent les morceaux, le conservateur pille discrètement 
le buffet, s'en va d'un pas solennel, sous les regards 
déférents des serveurs, croquer son butin dans une 
embrasure, et il se garderait bien d’essuyer sa mous¬ 
tache aux rideaux. En 1875, cette espèce crut un 
moment que la monarchie serait un buffet très conve¬ 
nable, avec sa vieille argenterie aux armes de France 
et le maître d'hôtel en habit noir, barré du grand cor¬ 
don du Saint-Esprit, sous les traits d’Henri V, comte 
de Chambord. A quoi bon s'embarrasser des préfé¬ 
rences de chacun, pourv u qu’on trouve dans la garni- 



I# maréchal Cri houille 


99 


lure de quoi satisfaire tous les appétits? Et quelle 
obéissance n'est-on pas en droit d’exiger d’un monar¬ 
que instruit par l’expérience des révolutions, 
trop heureux déchanger une pauvre maison de cam¬ 
pagne étrangère contre les palais nationaux et l’agréa¬ 
ble société des gens du monde ? Au cas d’ailleurs que 
le prétendant s’aviserait d'exiger, par convenance, des 
satisfactions de pure forme, ils se chargeraient de l’en 
combler, ils ne demandaient, mon Dieu ! qu'à mentir. 
C’est alors qu’une parole royale eut ceci de scanda¬ 
leux quelle rendit d’un coup tout mensonge ineffi¬ 
cace, et même un peu ridicule. Us la tinrent, à l’unani¬ 
mité, pour un impardonnable manque de tact. 

Si les monarchistes avaient voulu la monarchie, ils 
l’eussent faite, au besoin par un coup d État. Une vio¬ 
lence de pure forme n’eût pas dû coûter beaucoup à 
la conscience des vainqueurs de la Commune, mais 
les mêmes généraux à tête de femelle hypocondre qui, 
sur un mot d'encouragement du bonhomme Thiers, 
avaient trempe hardiment leurs culottes jusqu’à la 
braguette dans le sang français, pâlirent à la pensée 
d’imposer au pays, du moins jusqu’à la mort sans 
doute prochaine d’un vieillard fidèle à sa maison, le 
drapeau qui avait été celui de Henri IV. « S'ils refu¬ 
sent de se compromettre avec moi, disait le préten¬ 
dant de ses propres amis, que veulent-ils que je fasse 
tout seul ? » Et il ajoutait : « Je n’ai donc ni sacrifice 
à faire, ni conditions à recevoir. J'attends peu de la 
justice des hommes, et beaucoup de la justice de 
Dieu. » Car la monarchie n’a pas, comme la républi¬ 
que ou l’empire, la ressource de céder sur les princi¬ 
pes en se vengeant sur les hommes : un roi concilia¬ 
teur, dans la mesure même où il entend ménager les 
personnes par un juste oubli des querelles du passé, 
ne saurait se permettre un geste équivoque, exécuté 
sous la menace, et d’ailleurs attendu, escompté 
depuis des mois par l’adversaire. On oublie trop que, 
quoi que pût faire le prince, la question du drapeau 
était posée devant l’opinion, que celle-ci attendait le 
choix du prétendant avec une curiosité déjà malveil¬ 
lante. 



100 


Démission de la France 


Cette autre révolution pour rire du Seize-Mai eut 
un résultat déplorable, dont les conséquences n'appa¬ 
rurent clairement que beaucoup plus lard : elle ridi¬ 
culisa les militaires dans la personne du chef de 
1 Etat. Sans doute la sensibilité française eût supporté 
à merveille, une fois de plus, l’antique spectacle des 
gens de bien rossés par Guignol ; car c’est réellement 
à Guignol que fait penser le vainqueur de l’Ordre 
moral, un Gambetta, l’aventurier subtil, à la langue 
dorée, câlin comme un Grec, aimé des femmes, 
expert en bonnes et cruelles malices, avec ses yeux 
magnifiques de joueur de bonneteau, l’un fulgurant, 
1 autre glacé, son cigare puant, sa redingote couverte 
de taches et ses ongles noirs, d'ailleurs plus jovial que 
pervers, fait pour tirer la langue au curé, au notaire, 
au gendarme, ne tenant lui-même à rien, sans tradi¬ 
tions ni ancêtres, l’homme dont Drumont disait : 
« Gambetta ne naît pas de parents étrangers, car 
somme toute, être étranger dans un pays, c’est avoir 
une patrie quelque part : il a pour générateurs des 
forains ! » Mais la faillite de l’Ordre moral fut d’abord 
et profondément une faillite militaire, la première de 
nos faillites militaires, avant Boulanger, avant Drey¬ 
fus, une des plus affreuses déceptions du cœur fran¬ 
çais, A l'instant, nul ne comprit la gravité d'une telle 
blessure — nul peut-être, sinon le futur auteur de La 
Dernière Bataille qui portait déjà, dans sa solide tête 
celte, un des plus beaux chapitres de son livre. 

Au fond, l’esprit révolutionnaire avait moins 
conquis que frappé dune sorte d’inhibition, sidéré 
1 intelligence française. Une propagande inouïe, 
menée par les ordinaires brasseurs d’opinion, jour¬ 
nalistes, romanciers, cabotins, poètes, l’emportait 
désormais sans combat, par la toute-puissance de ses 
clameurs et de ses huées. Qui eût osé s’avouer réac¬ 
tionnaire ? Mais pour détaché qu’il fût de son passé, 
le petit citoyen français, dans sa vie publique devenue 
si médiocre, gardait secrètement la nostalgie d’une 
certaine grandeur oubliée. La tyrannie, le despotisme 
lui apparaissaient comme la rançon d’une telle gran¬ 
deur, et il eût pensé la payer trop cher à ce prix. Mais 



Le maréchal Gribouille 


101 


semblable à beaucoup d'autres rêveurs, qui rassasient 
de Fumée la part la plus haute de leur être, il chéris¬ 
sait dans son armée le seul legs vivant du passé, le 
passé vivant, tout le romanesque de l'histoire mis à 
sa portée, non pas seulement toléré, mais entretenu 
aux frais de la démocratie, en attendant lere de la 
paix universelle et la fraternité des peuples. Ainsi, par 
un atroce malentendu, la France, à chaque nouvelle 
crise nationale, se retourna vers son armée comme si 
elle en avait cm appeler du même coup à la vieille 
tradition politique dont elle avait jadis tiré sa force, 
et qui lui paraissait incarnée en ces guerriers à mous¬ 
taches ou à barbiches, qu’elle croyait de bronze. 

Or le militaire moderne est moins qu’aucun autre 
un homme d'Ancien Régime. À vrai dire, il n’est 
l’homme d’aucun régime : la conception napoléo¬ 
nienne de la guerre en a fait un transmetteur 
d’ordres, sans responsabilité, auquel il suffit d’avoir 
de bonnes jambes, des nerfs à l’épreuve, une intelli¬ 
gence moyenne, et la passion de l’avancement, com¬ 
mune à tous les fonctionnaires. C’étaient les venus 
qu’on exigeait jadis des bas-officiers : elles suffisent 
aujourd’hui à faire des généraux ou même des géné¬ 
raux en chef, que personne ne s’aviserait d’ailleurs 
sérieusement de comparer à Turenne ou au maréchal 
de Saxe. Nul ne doute, au contraire, qu’ils n'eussent 
fait dans l'administration d’excellents percepteurs, de 
bons employés du Trésor — ou même des curés de 
grande paroisse ou des évêques dociles. Qu’importe ! 
le bon public ne veut rien entendre. Il oublie que le 
ministre a choisi lui-meme scs officiers supérieurs, 
qu'il sait leur poids. Il poursuit son rêve un peu niais, 
mais si touchant, dès que les affaires vont mal, de 
lâcher aux trousses de ce ministre tel ou tel dur-à- 
cuire dont le jeu de prunelles lui a paru irrésistible. 
Le dur-à-cuire proteste de son loyalisme républicain, 
s’efforce de donner à ses traits martiaux une expres¬ 
sion pacifique, et poussé à bout, rosserait bien, s'il 
l’osait, le pékin provocateur. Dix fois, en quarante 
années de conquête radicale, la même farce s'est 
jouée, avec le même âpre comique, sous le regard 



102 


Démission de la France 


uai quoi s du politicien. Le badaud v revenait encore 
<< üue voiliez-vous, aurait-il pu répondre, c'est plus 
tort que moi, monsieur, c’est le tambour. — Les 
lapins aussi jouent du tambour », disait Svveton, avec 
son dur mépris de vrai carnassier pour les bêtes 
domestiques. 

Aussi la conspiration gambettiste put prendre son 
temps, n intervint qu'à coup sûr, découvrant avec 
beaucoup de finesse el d a-propos, à chaque occasion 
favorable, 1 adversaire hors d'haleine pour que le pays 
e vu mieux s’agiter dans les ridicules convulsions de 
I impuissance. Incapable d'aucune pensée politique, 
sans volonté et sans doctrine, l’ancienne majorité 
devenue de jour en jour une minorité, s était jetée 
tout entière aux bras des prêtres, s’v cramponnait 
avec la furie du désespoir. Il n’est pas plus facile à 
tromper que les gens d’Eglisc : leur duplicité préten¬ 
due nest presque toujours que l’effet de l’étonnante 
disproportion entre leurs prétentions réelles, généra¬ 
lement modestes, ou même humbles, et le "ton de 
1 éloquence de chaire. Les hommes du Seize-Mai pri¬ 
rent cette éloquence à la lettre. La violence de la cam¬ 
pagne ultramontaine fut telle que le comte de Cham¬ 
bord crut nécessaire d'intervenir, et écrivit aux 
comités royalistes de province : « Nul ne doutera que 
je ne sois disposé à laisser à l’Église la liberté qui lui 
appartient et qui lui est nécessaire pour le gouverne¬ 
ment des choses spirituelles. Mais le clergé ne saurait 
éviter avec trop de soin de s’immiscer dans les affai- 
res qui sont du ressort de l’autorité temporelle. » 
llelas ! le tort du clergé n’était que de prendre au 
seneux un Fourtou, comme il prendra au sérieux 
qudques années plus tard, M. Waldeck-Rousseau. 
Déjà I autorité temporelle qui semblait ainsi se don¬ 
ner, s abandonnait elle-même, refusait de se défen¬ 
dre, ou tout à coup éclatait en vaines fureurs accueil¬ 
lies par les sourires du centre et les rires méprisants 
de 1 extrême gauche. Enfin la dissolution fut pronon¬ 
cée le 22 juin 1877. La campagne électorale commen¬ 
çait, qui devait s’achever en désastre, parce quelle 
allait être conduite sans audace par des hommes sans 



I^e maréchal Gribouille 


103 


loi, de ces hommes qui, selon le mot célèbre de Gui¬ 
zot, s’imaginent avoir agi quand ils ont parlé. 

Des deux chefs du Seize-Mai, écrit Drurnont. le plus dis¬ 
posé à sacrifier sa vie eût été certainement le duc de Bro- 
glie, mais il était gêné par les habitudes d'un tempérament 
tout littéraire, par cette perpétuelle hésitation d’esprit qui 
rend les hommes de 1 école liberale impropres à une déter¬ 
mination virile. Fourtou, pur Gascon, vrai capitan de 
comédie ; était avec plus de rouerie, le modèle de Sulpice 
Vaudrey, de Monsieur le Ministre, le provincial corrompu 
par la vie de Paris ; il ne profita de son passage au minis¬ 
tère que pour « s’en mettre jusque-là ». Le duc de Broglie 
était timoré comme un parlementaire, l'autre poltron 
comme la lune; le premier avait peur d’endommager sa 
doctrine, le second tremblait de compromettre sa peau. 

Toutes les fois qu’il fallut agir ou qu’on leur proposa 
d’agir pour eux, les hommes du Seize-Mai reculèrent. 
M. Oscar de Vallée me racontait à ce sujet un détail qui a 
son intérêt. On avait annoncé dans Le Français sa nomina¬ 
tion comme procureur général à la Cour' de Paris. « Je suis 
prêt à accepter, dit-il à maître Brunet, mais je vous pré¬ 
viens que mon premier acte de magistrat sera de faire arrê¬ 
ter M. Gambetta et son fameux comité. » 

Le gouvernement ne pensait guère à cela. Ces prétendus 
catholiques, que nous avons vus si durs pour les pauvres 
diables de la Commune, tremblaient devant cet Italien fac¬ 
tieux. 

Évidemment, avec de tels chefs, la partie était per¬ 
due au Parlement. Restait le prestige du maréchal. 

Ce prestige n avait été qu a peine entamé à Sedan. 
Le souvenir de Malakoff effaçait tout. Jusque dans 
les plus sauvages bourgades, l’imagerie d’Épinal avait 
rendu populaire la silhouette un peu étriquée de ce 
général au visage plat et tourmenté, à la moustache 
grognonne, qui, l’index tendu vers le bout verni de sa 
chaussure, déclare à l’Histoire « J’v suis. j’y reste ». — 
« Il y est, il y restera », pensait plus d’un électeur 
républicain avec un petit frisson. « On verra bien — 
ricanait le politicien dans la coulisse : pourvu seule¬ 
ment qu’ils le montrent ! Ce pays ne sera pas à nous 
avant que nous ne layons dégoûté des militaires. » 



104 


Démission de la France 


Ils le montrèrent. — Ce malheureux, qui eût pu être 
Cromwell ou Monk, nourrissant encore on ne sait 
quelle illusion sénile, accepta de promener de ville en 
ville son infortune, récitant comme un écolier la 
leçon de Fourtou, tantôt gauchement conciliateur, ou 
sacrant au commandement. À Bourges, il balbutie : 
« On accuse mes intentions, on dénature mes actes. 
On parle de relations extérieures compromises, de 
constitution violée, de liberté de conscience mena¬ 
cée ; on est allé jusqua évoquer le fantôme de je ne 
sais quel retour aux abus de l'ancien régime, de je ne 
sais quelle influence occulte qu'on a appelée le gou¬ 
vernement des prêtres... Brouf... brouf... sacrebleu... 
Ce sont autant de calomnies... » À Évreux, à Caen, à 
Compiègne, à Cherbourg, à Périgueux, à Poitiers,’ à 
Tours, il répète les mêmes vagues propos, la main sur 
la couture du pantalon. Il faut lire dans le livre de 
Blowitz, l'effroyable récit de la visite à Bordeaux : 
« La promenade à travers la ville fut un véritable cal¬ 
vaire et sans cesse la foule hurlante enfonçait quelque 
nouvelle couronne d'épines sur le front ruisselant du 
maréchal. Des rangs épais se formaient le long des 
mes et des trottoirs que les troupes avaient peine à 
contenir. Ceux qui étaient au premier rang avaient 
ucs immortelles à la boutonnière, les autres agitaient 
des petits drapeaux rouges et tous, se bousculant sur 
le passage du président, hurlaient à qui mieux mieux : 
Vive la République !" Des gamins, déjouant et défiant 
la surveillance de la police, se hissaient le long des 
réverbères, s'y tenaient accrochés, guettaient lc'pas- 
sage des voitures et à l'instant précis où le maréchal 
passait près d'eux, de réverbère en réverbère, avec la 
souplesse des serpents, se maintenant par les pieds 
aux barres d'échelle, ils se laissaient littéralement 
choir dans la voiture, et leur figure contre la sienne 
de toute la force de leurs voix aigres et stridentes 
hurlaient leur éternel : "Vive la République !" à la face 
enflammée de colère du noble soldat. Le maréchal, 
pendant ce temps, faisait le geste à la fois pénible et 
comique d un homme qui, du revers de sa main, 
cherche à se débarrasser des moustiques, et puis, la 



Le maréchal Gribouille 


105 


bouche serrée, il s’épongeait le front et détournait les 
yeux de ht foule implacable et gouailleuse. » 

Si dégoûtante que soit une telle image, car même 
après quarante années, il semble quelle n’ait rien 
perdu de sa virulence, quelle ait gardé cette même 
odeur fade, écœurante, qui soulevait de joie les 
voyous bordelais, un Français d'aujourd'hui n’en 
détournera pas aisément son regard. Ce maréchal 
congestionné sous les huées avec son escorte de 
parlementaires en redingote, c'est le même qui pré- 
lendait gravement qu’à la seule vue du drapeau de la 
monarchie, les chassepots partiraient tout seuls. Mais 
il n’a rien à craindre aujourd'hui de pareil, il n'es¬ 
suiera que les crachats. Une fois de plus le pays qui 
s est laissé prendre de force par les Bonaparte, sans 
garder trop longtemps rancune à ses vainqueurs, 
refuse d’être roulé par les diplomates : il arrose de 
salive l'homme qui, le moment venu, n’a pas ose cou¬ 
rir son risque, et trottine maintenant derrière l'Occa¬ 
sion, de ses pieds goutteux, son ridicule chapeau haut 
de forme à la main et sa vieille bouche en tirelire. 

Et sans doute il paraîtrait moins cruel de fermer ici 
les yeux, de laisser en paix les pauvres morts, à pré¬ 
sent délivrés de leurs péchés. Seulement, c'est nous 
qui portons désormais le poids de leurs péchés — 
nous-mêmes, hélas ! A quoi bon, dès lors, cacher aux 
jeunes Français le secret de nos misères ? Une littéra¬ 
ture aussi impudente que niaise continue d’entretenir 
parmi les élèves de nos écoles libres, l’illusion sacri¬ 
lège d’une France, d’un peuple français donnant régu¬ 
lièrement, au cours d’un demi-siècle, la préférence 
aux pires, et repoussant avec une haine incompréhen¬ 
sible d'honnêtes gens qui sont, par définition, le 
modèle de toutes les vertus. Heureusement, la vérité 
est plus simple, et nous la verrons surgir peu à peu, 
du simple exposé des faits. Ces honnêtes gens étaient 
des pleutres. 

Qu’ils l’aient été, soit ! Leur erreur fut seulement 
d’espérer que ça ne se verrait pas — qu’ils effaceraient 
cette pleutrerie à force de hauteur et de dignité. À 



106 


Démission de la France 


chaque concession nouvelle laite à l’adversaire, les 
malheureux serraient d'un cran leur faux col, allon¬ 
geaient le pan de leur redingote jusqu’à marcher des¬ 
sus. En vain. L’homme de gauche, lui, du moins, le 
« radical », a travers tant de conjonctures, parfois 
graves, quelquefois désespérées, n’a guère varié 
depuis les derniers jours de l'Empire. Même animal 
sommaire, anticlérical tapageur, antimilitariste sour¬ 
nois, avec les rondeurs, les finasseries de l'avoué de 
province, un fond d’amoralisme jovial que tempère le 
respect de la Loi. Le peuple lui sait gré de rester tel 
quel, il trouve à sa convenance ce progrès démocrati¬ 
que, dont I idéal enflamme les cœurs sans rien chan¬ 
ger au train ordinaire de la vie, aux habitudes d'un 
chacun. Tandis qu'avec ces sacrés honnêtes gens, sait- 
on jamais ? À toutes les questions qu’on pose, ils font 
la réponse dilatoire chère aux enfants : «Républi¬ 
cain ? Autant que vous ! — Démocrate ? Autant que 
vous ! — Socialiste ? Autant que vous ! — Cléri¬ 
cal ?... » Ils se taisent aussitôt, bégayent de vagues 
excuses, parlent du respect des consciences, des 
droits de l'homme, des horreurs abolies de l’Inquisi¬ 
tion, arborent comme un pavillon ce livide sourire de 
Jean-Fesse à quoi se reconnaît le catholique honteux, 
acculé à un oui ou à un non, et qui se demande : 
« Mon curé m'a permis toutes les concessions. Mais 
puis-jc aussi concéder Dieu ? » 

« Où me mène-t-il ? se demande l'électeur. — Que 
me veut-on ? » Car il pardonnerait aisément à quel¬ 
que grosse ambition mieux nourrie, mieux colorée, 
solide. D’une espèce à lui connue, familière... Que ces 
beaux messieurs bien-pensants souhaitent d'être élus 
a n importe quel prix, bon ! il n’y a que les honteux 
qui perdent. Mais leur satané langage bien-pensant 
en impose^ même aux sceptiques. Nul n'ignore 
parbleu, qu’un programme est un programme — une 
manière de marchandage — qui a sa tradition, ses 
réglés strictes, immuables, ses formules dépouillées 
Par I usage de leur sens originel, où l'homme raison- 
nable ne trouvera néanmoins rien à reprendre, parce 
Qu il sait que le mot le plus simple a ses dangers, ne 



IjC maréchal Gribouille 


107 


devient inoffensif qu'à la longue, et qu’en politique 
comme en chicane toute innovation de langage est un 
péril certain. D’où vient donc qu’en telle matière une 
certaine espèce de candidats manquent aux règles du 
jeu, introduisent par fraude dans le vocabulaire tradi¬ 
tionnel les mots réservés, les mots sacrés, qui ne ser¬ 
vent que dans les conjonctures extrêmes de la vie, aux 
baptêmes, aux mariages, et aux enterrements, comme 
si la toute-puissance même de Dieu dût intervenir, à 
chaque législature, contre le vétérinaire Jolibois, radi¬ 
cal en faveur, du notaire Biaise, républicain modéré ? 
« La politique, c’est donc si grave ? » se demande avec 
angoisse le citoyen devant son pot de bière. Mais il se 
souvient que le notaire Biaise, vieux routier, candidat 
perpétuel, aujourd’hui effondré par les ans, fut légiti¬ 
miste vers 1875, rallié en 80, conservateur jusqu’en 
95, libéral vers 1900, puis progressiste, pour finir en 
un dernier galop de ses pauvres jambes bientôt cente¬ 
naires, et avec une suprême bénédiction de l’archevê¬ 
que, démocrate, et même démocrate-populaire, par 
un hideux pléonasme, la trouvaille presque géniale 
d’une démagogie délirante. Alors à quoi bon tant de 
façons, d’yeux en coulisse, de larmoiements et de gri¬ 
maces? Depuis un demi-siècle on entend le 
bonhomme jurer qu’il détient la vérité politique, avec 
la garantie du gendarme et du curé, mais sa vérité 
mue tous les quatre ans, change de peau. D’ailleurs 
Biaise ou Jolibois, Jolibois ou Biaise, tous deux sau¬ 
veurs du peuple à leurs moments perdus, n’ont jamais 
passé pour négliger le soin de leurs propres affaires. 
Seulement le premier l’avoue avec rondeur, le second 
jure qu’il mourra sur la brèche, et le bulletin parois¬ 
sial compare ce lutteur octogénaire, ce champion de 
Dieu et de l’Église à Pierre l’Ermite ou à Godefroy de 
Bouillon... Que voulez-vous ? L’électeur est générale¬ 
ment un citoyen modeste qui trouve les héros 
gênants, surtout lorsqu’il les voit de trop près. « On 
ne m’aura pas », se dit-il. 

Ainsi la faillite de la République conservatrice mar¬ 
que une date. La lutte menée par les débris du parti 
conservateur perdra de plus en plus le caractère d’une 



108 Démission de la France 

lutte politique pour prendre celui dune véritable 
guerre de religion, que le clergé prétendra conduire 
selon ses méthodes, c'est-à-dire avec l’opportunisme 
un peu naïf de gens dressés à la discipline des sémi¬ 
naires. Une si lamentable indifférence à la doctrine, 
au programme, aux conditions positives de l’ordre 
qu’on se proposait de maintenir ou de restaurer, le 
sacrifice délibéré, presque cynique, des principes, 
dans l’espérance toujours déçue de l’emporter peu à 
peu, graduellement, sans risque, par une soi*te d’in¬ 
filtration sournoise — calcul enfantin aisément 
déjoué — n’aura pour résultat que de discréditer poli¬ 
tiquement les hommes de droite. Le pays commen¬ 
cera d’observer avec une juste méfiance des candidats 
caméléons, aux étiquettes interchangeables, et bien¬ 
tôt ne voudra voir, dans leur excessive, leur para¬ 
doxale complaisance politique, qu'un piège tendu à 
sa candeur par des intermédiaires suspects dont les 
desseins lui restent obscurs. 

Si l’œuvre d’Édouard Drumont risque aujourd'hui 
d’être entendue à contresens, c’est qu’on y cherche 
trop souvent un enseignement direct, une doctrine 
positive au lieu de s’efforcer de la voir dans son 
ensemble, et pour ainsi dire dans le rythme et le 
mouvement de l'angoisse dont elle est née, ainsi 
qu'une expérience tragique, la somme des décep¬ 
tions d’un cœur français. Le futur chef de l’antisémi¬ 
tisme n’cût sans doute jamais écrit La France juive, 
s'il n’avait d’abord, avec une attention magistrale, 
éprouvé la solidité, la force de résistance d'un corps 
social dont l’apparente prospérité excitait encore 
l’envie. Nous le comparerons à l’un de ces vieux 
entrepreneurs de villages, qu’on voit ramper à tra¬ 
vers les charpentes, avec leur habit de velours et 
leurs gros souliers, auscultant chaque poutre d'un 
coup sec de leur doigt spatulé, noirci, énorme, puis 
approchant du bois suspect une oreille aussi fine 
que celle d'un médecin. En son for intérieur, pres¬ 
que à son insu, il a souhaité la Restauration, qu’il 
se figurait à sa manière, un peu naïvement, ainsi 



Le maréchal Gribouille 


109 


qu'une belle légende à mettre en image, pour les 
petits Drumont de l’avenir. 

Si le maréchal avait été de la race de ces militai¬ 
res francs, joviaux et ronds d’autrefois, il aurait parfaite¬ 
ment compris que le comte de Chambord était de ces 
hommes qu'il faut jeter à l’eau pour les décider à nager, 
il lui aurait donné rendez-vous, il l’aurait invité à déjeu¬ 
ner, il lui aurait fait boire un verre de champagne à la 
santé du vieux pays, il aurait prévenu deux ou trois régi¬ 
ments de cavalerie dont tous les officiers étaient ardem¬ 
ment légitimistes ; puis brusquement il aurait montré le 
souverain aux troupes. Cette fois encore on aurait crié à 
lue-tête : « Vive le roi ! » Le centre droit et le centre 
gauche auraient eu beau se réunir pour paperasser pen¬ 
dant des heures entières dans les commissions, ils n au¬ 
raient rien pu contre le fait accompli. Nous aurions quel¬ 
ques milliards de dettes de moins aujourd'hui, et la 
h rance, au lieu detre un objet de pitié pour les nations, 
serait redevenue l’arbitre de l'Europe*. 

Il ne pardonnera jamais aux troupes légitimistes 
d’avoir an jour décisif, selon le mot terrible de Villiers 
de Llsle-Adam, manqué d’imprudence. Il sera sans 
pitié, notamment, pour le général de Charcttc 
« autour duquel on organise une espèce de légende, 
de fiction journalistique capable de donner satisfac¬ 
tion à l’héroïsme velléitaire qui est encore sinon dans 
les âmes, du moins dans les imaginations ». Il voit en 
lui avec la rage aveugle de l’espérance déçue « le faux 
insurge, le révolté pacifique qui est toujours sur le 
point de partir et qui ne part jamais ». Si cruelle que 
soit une telle page, il est impossible de ne pas la citer 
tout entière parce quelle exprime, avec une lucidité 
vraiment terrible, presque atroce, la désillusion d’un 
certain nombre de Français de bonne volonté, aux 
yeux desquels le prestige militaire de l’ancienne 
noblesse restait intact, et qu’un geste héroïque eût 
rallié, qu’ils attendirent vingt ans. 


!. Im France juive, VI. 



110 


Démission de la France 


Je me haie de dire qu’au jugement de tous ceux qui l'ont 
vu au feu, Charette est un des plus braves officiers qui 
soient... Le côté que je veux seulement peindre de lui, c'est 
le côté du faux insurgé, du révolté pacifique qui, depuis 
seize ans, est toujours sur le point de partir, et ne paît 
jamais. 

C'est là, en effet, une figure bien moderne, bien pari¬ 
sienne diraient les journaux boulevardiers, et tout le 
monde s’emploie, comme dans un innocent complot, à ne 
point la laisser dans l'ombre. 

Pour Charette, le rôle d’insurgé est une sorte de situation 
comme pour Anatole de la Forge le rôle d’arbitre de l’hon¬ 
neur. On lui ferait volontiers un service de première clans 
les théâtres, et le gouvernement lui assurerait facilement 
une place dans les cérémonies, comme un homme qui tient 
un emploi spécial, qui est le chef incontesté des insurgés 
vendéens. On est habitué à voir sur lui, à dates à peu près 
fixes, des articles qui varient peu. Il marie ses filles et l’on 
déploie à cette occasion la bannière de Patay ; il joue chez 
lui, en famille. « la jolie saynète de Verconsin » : À la porte ! 
Il réunit ses zouaves à la Basse-Motte, ou bien il les pro¬ 
mène, à travers les méandres de la Seine, sur un bateau à 
vapeur : l^e Touriste ; ainsi que fit Marie Colombier pour 
fêter le succès de la « plus belle femme de Paris ». La 
presse annonce la saynète, le banquet, la promenade avec 
un petit air de clairon, le clairon de la Pcnissière. 

Tout le monde est content. Les zouaves pontificaux 
sont heureux d’avoir une allure un peu héroïque avec un 
chef qui est un homme très brave, et en même temps ils 
savent gré à ce chef de rie pas forcer la note. Ils bedonnent 
tous plus ou moins ; ils se sont, grâce aux recommanda¬ 
tions du clergé, mariés presque tous avantageusement ; ils 
feraient leur devoir à l'occasion, mais ils auraient éprouvé 
une surprise assez désagréable si, après le déjeuner du 
Touriste, Charette leur avait dit doucement, comme Napo¬ 
léon III à ses amis, le 1 er décembre, à onze heures : « C'est 
pour demain ! » 

Ce mot, il est probable, qu’à moins de circonstances 
impossibles à prévoir. Charette ne le prononcera jamais. 
Ajoutons qu'il lui faudrait maintenant une énergie surhu¬ 
maine pour le dire : il a conquis, sans avoir rien risqué, 
une gloire que les plus téméraires oseurs n'ont pas eue de 
leur vivant. Il aurait mené vingt ans la vie du Cabacilla, 
conspiré comme Fiesquc, supporté dix fois la torture sans 
rien avouer comme Carmagnola, entrepris des expéditions 



Le maréchal Gribouille 


111 


de folle audace comme Garibaldi, passé trente-cinq ans 
dans les prisons après avoir été condamné cinq fois à mort 
comme Blanqui, attendu, le sourire aux lèvres, l’heure de 
son exécution comme Barbes, qu'on ne parlerait pas de lui 
en termes plus enthousiastes. Il jouit de ces honneurs 
modestement, et il mourra nonagénaire, dans l’attitude 
menaçante d’un homme qui est sur le point de s’insurger, 
en disant comme Delobelle : « Je ne renonce pas ! » 

Derrière le cercueil de cet homme paisible on entendra 
quelques zouaves pontificaux très âgés murmurer entre 
leurs dents l'appel farouche aux gars du Bocage. 

« M. de Charette a dit à ceux de chez nous : 

Levez-vous ! 

La chasse est ouverte contre les loups... » 

Il serait puéril de prétendre que si Charette n'a pas agi, 
c'est qu’il n'était pas assuré du succès. Ceci est un raison¬ 
nement de notaire ou d’homme d'affaires, ce n’est pas un 
raisonnement d'insurgé. Le propre de l'insurgé, au 
contraire, est de se lancer dans l’inconnu, de forcer violem¬ 
ment la main à la Destinée... Sans doute il est à la merci 
du hasard, mais il peut aussi être servi étrangement par 
ce hasard, il a des chances de renverser des gens pris à 
fimproviste et qui ne sont pas sur Je même plan d’idées 
que lui ; il se heurte à des résistances imprévues, mais très 
souvent aussi, il rencontre des défaillances incroyables, des 
affaissements inouïs, des facilités à passer sur lesquelles il 
n'aurait pas osé compter; une porte de bronze, derrière 
laquelle il devait y avoir des hommes prêts a se faire tuer 
jusqu’au dernier, se trouve être une porte de carton, et lors¬ 
qu'on l’a enfoncée en pressant dessus, on aperçoit un vieux 
concierge débonnaire qui vous dit : « Donnez-vous donc la 
peine d’entrer. » 

Pour en finir avec Mac-Mahon, il est touchant de 
voir avec quelle facilité l’infortuné maréchal adopta 
son nouveau rôle, méritant d’emblée, par un premier 
geste qui a presque la valeur d’un symbole, le titre 
d’ancêtre et de patron de ces guillotinés par persua¬ 
sion que la sagesse populaire nomme aussi les cocus. 
Dès que la nouvelle lui panant de l’élection du vieux 
Jules Grévy à la présidence, il s’empressa de se rendre 
auprès de son successeur, disant aux journalistes 



112 


Démission de la Fronce 


assemblés, avec l'énorme gravité des imbéciles : 
« Messieurs, j’ai voulu être le premier à saluer le chef 
de l'Etat. » — « La porte à peine fermée, dit un 
témoin de cette scène, un rire général, impossible à 
contenir, soulagea tous les cœurs. » 



V 

LA DANSE DEVANT LE BUFFET 


Mais déjà, sans doute, Drumont n’était plus en 
humeur de rire. Tout près de 1 âge mûr, il écrivait len¬ 
tement avec amour, comme on parcourt à petits pas 
une allée entre les tombes, quelques-unes des pages 
charmantes qu'il a rassemblées depuis sous le titre 
Mon vieux Paris , chef-d’œuvre incomplet, où se déli¬ 
vre par à-coups, insidieusement, une des mémoires 
héréditaires les plus riches qu’on ait jamais connues, 
surchargée jusqu’à l’angoisse, en chapitres inégaux 
dont la richesse documentaire parfois fatigue, pleins 
de souvenirs, de réminiscences au second degré, 
d’images doubles, cernées d’un halo, ainsi qu’une 
lune polaire. Le lecteur infatigable, qui entasse des 
milliers de livres dans son modeste appartement de 
la aie de Grenelle, l'érudit — ou l'homme encore qui 
à l’exemple de Balzac aimait à se dire docteur en psy¬ 
chologie sociale — se trahit dans une telle œuvre, 
découvre une part de son secret. Bien naïf qui ne ver¬ 
rait dans sa longue rêverie qu'une évasion hors du 
temps ! Quelle est émouvante, au contraire, cette 
espèce de veillée funèbre de celui qui prêt à se jeter 
en avant, se détourne un instant de l’ennemi qu’il a 
déjà mesuré de ses yeux sans peur et jette un dernier 
regard vers sa lignée ! 

D’ailleurs, il ne semble pas que ces promenades 
parmi les ombres à travers les rues de Paris aient 



114 


Démission de la France 


jamais interrompu tout à lait le travail intérieur d’où 
va jaillir un livre farouche, un véritable cri de guerre 
civile. Dégoûte par une première expérience politi- 
que, le futur auteur de La France juive ne prétend plus 
qu à faire, du moins en lui-même, place nette : il a 
lair de reprendre ses idées une à une, d’en comparer 
chaque nuance au terme du vocabulaire qui l'ex¬ 
prime, pour mieux relever les contradictions ou les 
équivoques de tant de mots en usage, qui ne servent 
que la paresse quasi mystique, la lâcheté de l'homme 
moderne, sa prodigieuse indifférence au vrai. À la let¬ 
tre, il n’accepte réellement plus grand-chose des hom¬ 
mes de sa classe, ni de son temps, et bientôt, à l'heure 
décisive, rayonnante de sa vie, il n’en recevra plus 
rien, fera lace. Magnifique gageure que ceux de son 
espèce ne peuvent tenir qu'un moment parce que l'in¬ 
justice, présente partout, ne fait face nulle part. Mais 
celui que nous verrons aller si loin dans l'analyse 
d'une certaine dégradation profonde, à peine visible 
à d’autres yeux que les siens, croit encore que le mal 
ne s’impose que par la force, qu'une majorité de Fran¬ 
çais n'endurent le joug que par lâcheté, qu’il y a dans 
ce pays, enfin, selon le mot célèbre de Guizot, « plus 
de servilité que de servitude ». « La Révolution, écrit- 
il, a tellement avili ces hommes jadis si fiers, si jaloux 
de leurs droits, si prompts â réclamer ce qui leur était 
dû, qu'ils nosent même plus demander à vérifier le 
texte en vertu duquel on les frappe. Ils ne regardent 
pas plus les pièces de procédure que le musulman ne 
regarde un firman, ils voient un griffonnage de gref¬ 
fier, et se prosternent dans la poussière. » Sans doute, 
ils n'osent plus. Mais ils ne voudraient plus oser. Ils 
ne redoutent qu’un vrai maître, capable de vouloir, 
d’entreprendre, un maître au cerveau et au cœur 
d homme, un maître humain. Quiconque entreprend 
de les libérer, leur paraît devoir être un jour ce maî¬ 
tre-là, et ils sc défendent de lui avec une haine sour¬ 
noise, poussent tout doucement le héros dans les 
filets de la Loi, se pressent pour le regarder manger 
par l'idole aveugle qui, faisant elle-même le bien et le 



La danse devant le buffet 115 

mal, les dispense d'avoir une âme, les décharge de 
i/e fardeau. 

ML Maurice Talmeyr, dans un des livres si drus et 
si verts 1 , où l’on retrouve le tempérament, la forte 
morsure du polémiste de jadis, avec tout à coup, à 
rimproviste, le sourire de mélancolie résignée des 
belles vieillesses, donne du Drumont d'avant La 
France juive une silhouette tracée d'un trait si vif qu’il 
serait absurde d’y vouloir retoucher ou retrancher 
quoi que ce soit : 

Toute la presse se rendait alors chez Victor Hugo, aux 
soirées de la me de Clichy, et l’un des souvenirs les plus 
vivants qui m’en soient restés est celui d’un journaliste alors 
peu connu, mais qui devait devenir illustre, et dont la pré¬ 
sence chez le grand poète occasionnait parfois des incidents 
assez vifs. C était un jeune homme à barbe noire, à longs 
cheveux romantiques, et dont les yeux malins brillaient 
sous des lunettes pétillantes. Il publiait, dans La Liberté, des 
articles de critique littéraire très remarqués par une cer¬ 
taine élite, et manifestait pour le Maître la plus grande 
admiration, mais la plus indépendante. Il lui arrivait même 
de répondre à certains mots de Victor Hugo par des protes¬ 
tations respectueuses, mais qui n’en soulevaient pas moins 
des tollés. On s’y récriait comme à des énoimités. 

« Allons, mon cher ami, linissait par dire Victor Hugo, 
en lui posant paternellement la main sur l’épaule comme 
pour le protéger contre les mouvements malveillants, vous 
savez si je vous apprécie et si je vous aime, si je vous trouve 
un noble esprit, un noble cœur... Mais le catholicisme, 
voyez-vous... Mon, non, le catholicisme, rcnonccz-y !... Et 
tenez., vous confessez n’être pas un catholique religieux, 
iï'être qu’un catholique historique, et vous avouez ainsi par 
là être dans l’erreur... Allons, rendez-vous. »> 

Dm mont ne se rendait pas, se retranchait dans sa cita¬ 
delle catholique, se contentait, devant les bras qui se 
levaient ou les voix qui s’exclamaient, de secouer sarcasti¬ 
quement la tête sous sa barbe et ses lunettes. 

Cette citadelle n’était encore, d’ailleurs, qu’un 
réduit assez peu sûr. Lauteur de La France juive 


I Souvenirs de la Comédie humaine, chez Perrin. 



116 


Démission de la France 


avouait à Talmeyr, bien des années plus tard, qu'il 
n'avait longtemps connu « qu’un catholicisme céré¬ 
bral, un catholicisme de raison ». — « J'avais lu, dit- 
il, en fait de livres impies, tout ce qu’il est possible de 
lire. » A certaines lignes amères de La Fin d'un 
monde, on devine que l'étude du vieux socialisme 
fiançais des Constantin Pecqueur ou des Benoist- 
Malon l’avait plus rapproché qu'éloigné de l’Église, 
mais que les catholiques l'avaient d’abord cruelle¬ 
ment déconcerté, notamment par leur conception de 
l'ordre dans la cité moderne, qu’une phrase vraiment 
monumentale de Troplong à l’Académie des sciences 
morales et politiques a défini sans doute pour l'éter¬ 
nité : « Au milieu de tant d’institutions qui tombent 
de vieillesse, s’écriait ce magistrat plein de zèle pour 
les puissants, la Propriété reste debout, assise sur la 
Justice et forte par le Droit. » 

Déception banale, épreuve commune à la plupart 
de ceux qui naissent avec le besoin d'admirer, dont le 
premier regard sur le monde fut un regard d'admira¬ 
tion. Qui n'a rencontré parfois, au berceau d'un petit 
enfant, la flamme trop fixe de deux yeux volontaires 
et purs, où brûle un présage secret ? Mais la vérité ne 
prend personne aux entrailles, dédaigne d'arracher de 
personne ce cri qui suit la stupeur, et qui n est pas 
seulement un cri de délivrance. Car la Beauté seule, 
du moins en ce monde, et si pénétrée quelle soit par 
l’esprit, a cet élan de bête affamée, se jette sur nous 
comme sur sa proie. La Vérité ne désire d'être admi¬ 
rée mais d'être cherchée, puis aimée. Si l'Église 
romaine n'était qu’une institution comme les autres, 
elle tirerait sa force des apparences, elle alignerait des 
prestiges et des uniformes, n'ajoutant qu'un men¬ 
songe de plus à tant de mensonges. La curiosité s'ar¬ 
rête au seuil, l’admiration ne le dépasse guère, et s’en 
retourne déçue. Mieux vaut mille fois, plutôt que 
cette grande dame trop nerveuse, une curiosité sans 
vertige qui ne se rebutera jamais tout à fait ! 

Drumont connut évidemment l'épreuve classique 
de l’écrivain élevé hors de toute croyance, volontiers 
railleur, mais qui garde au plus profond de sa sensibi- 



La danse déviait le buffet 


117 


lité quelque chose de ce grand dogme de la Commu¬ 
nion des saints qui a si visiblement enivré lame 
médiévale. N'ayant jamais entrevu que de loin ce que 
les bulletins diocésains appellent les milieux catholi¬ 
ques, il s’est fait du dévot une idée à la fois injuste 
et charmante, celle d'un homme un peu naïf, chaste, 
d’intelligence médiocre, mal portant, mal vêtu, qui 
sent le cierge, se signe au nom de Voltaire, possède 
contre le diable une demi-douzaine de recettes sûres, 
méticuleux avec un brin d’avarice, mais d’ailleurs 
trop facile à duper pour n’être pas imaginatif et sensi¬ 
ble. Aux seuls mots d'enfant prodigue et de conver¬ 
sion, le bonhomme inondé de larmes ouvrira les bras, 
tuera le veau... Si ridicule que cela paraisse, une telle 
image d’Épinal est admirablement tolérée par le cer¬ 
veau de plus d’un professeur de scepticisme, chez qui 
survit, moins rarement qu’on ne pense, dégrade jus¬ 
qu a n’être plus qu’une sorte de fétichisme machinal, 
l’humble respect de tant de grand-mères pour tout ce 
qui approche de l’autel, du curé au dernier chantre — 
Et sans doute il y a Tartuffe. Mais Tartuffe est trop 
complet, trop parfait, un personnage de théâtre trop 
réussi, trop naturel, avec ce petit grincement de haine 
vigilante où se devine l’intention de l’auteur, et ses 
rancunes. En somme le monde dévot présente peu de 
tartufes, ou peut-être même il n’en présente aucun, 
car Tartuffe n’appartient pas plus à la médiocrité qu’il 
exploite que le ver à la noix. D’ailleurs, en dépit de 
l’art, l’écrivain reconnaît de loin certaines ficelles du 
rôle, et il est bien improbable que le pauvre Poquelin 
ait jamais arrêté un confrère sur le chemin du para¬ 
dis. Drumont moins que tout autre. La réalité suffit. 

Car en s’approchant pour la première fois d’une 
espèce d’hommes qu’il connaît mal, l’incroyant se 
résignerait volontiers à la trouver ridicule. Son désir 
de Dieu, s’il existe, est encore si trouble, si charnel, 
qu'il accepterait même, sans trop de désespoir, de la 
trouver abjecte, pareille à la peinture qu’en font les 
renégats. La déception est quelle ne soit ni l'un ni 
l’autre, mais d’une médiocrité si étrangement compli¬ 
quée, si raffinée, sous des dehors frustes, qu’elle évo- 



118 


Démission de la France 


que la lare des très vieilles races, l'inconsciente per¬ 
fidie, l'impuissance sournoise et jalouse d’une classe 
déchue. 11 faut beaucoup de temps, de persévérance 
et d’amour pour comprendre que la grande détresse 
de l'Église est justement ce maigre troupeau, tenu 
rassemblé par l’habitude ou la crainte, pour qui le 
divin n’est plus guère qu’une sorte d’alibi à sa paresse, 
à son horreur de toute lutte virile, à son goût maladif 
de subir, d’endurer, d'éprouver la force d’un maître. 
Mais qui les recueillerait, sinon l'Eglise ? Elle ne solli¬ 
cite que les consciences, ne prétend régir qu’un 
domaine intérieur où ne peut avoir accès que Dieu 
seul, au lieu qu’un parti politique réclame première¬ 
ment des gages. Ainsi voit-on se presser autour de 
l’autel, repoussant les saints sur le parvis, une foule 
de malheureux qui n’y viennent chercher d’âge en âge 
que le repos, des honneurs ou des rentes, incapables 
de trouver ailleurs le pain de leur pauvre convoitise. 
Quiconque s’étonnerait de les voir là ressemblerait 
aux pharisiens sourcilleux toisant d’un regard de 
dégoût le rabbi Jésus avec son escorte de béquillards, 
d'aveugles, de mendiants, et probablement aussi de 
simulateurs. Car l’Église n’est rien moins que le pan¬ 
théon des grands hommes, mais, sous la rage de la 
pluie et du vent éternels, le refuge où la plus miséra¬ 
ble espèce vient recevoir de Dieu et de ses saints, jour 
après jour, de quoi subsister, vaille que vaille, jusqu’à 
l'universel pardon. Malheureusement, il suffit d'une 
persécution insidieuse, larvée, telle qu’en subit le 
catholicisme dans le monde depuis un siècle ou deux, 
pour rendre inévitables certains marchandages qui 
risquent de mettre au premier rang, sous le nom de 
parti catholique et par une dégoûtante équivoque, la 
part assurément la moins noble, la moins saine, la 
mieux faite pour d’obscures tractations, comme la 
seule menace d’une banqueroute fait surgir une nuée 
de prêteurs véreux. Ce phénomène à la fois social, 
politique et religieux, aujourd'hui banal, et dont les 
phases successives ont littéralement épuisé l’ironie ou 
le dégoût de l'observateur, a pu paraître presque nou¬ 
veau à la génération d’Édouard Drumont, lorsque, 



La danse devant le buffet 


119 


iout espoir de restauration monarchiste aboli, la 
déclaration de guerre du juif Gambetta au clérica¬ 
lisme faisait sortir de terre, tirait brutalement au jour 
de blêmes et louches laces d’entremetteurs. 

Nous ne faisons allusion ici, bien entendu, qu au 
premier mouvement d'opinion, né des fautes du 
Seize-Mai, adroitement entretenu par les futurs exé¬ 
cutants de la politique vaticane, contraints encore au 
silence, et qui précéda de plus de dix années la 
fameuse encyclique de Léon XIII. Que Drumont, dis¬ 
ciple de Le Play, intime ami d’Albert de Mun, sa 
cervelle érudite pleine des grands souvenirs du 
xm e siècle, ait cru un moment, vers 1880 ; au désinté¬ 
ressement politique de l’entreprise, il n’en faut pas 
douter. Mais dès les premières fusces, bien avant 
qu éclatât la bombe, il avait reconnu le savoir-faire 
des artificiers transalpins, et en pleine explosion des 
chandelles romaines, alors que les rédacteurs déchaî¬ 
nés de L'Univers ou de La Croix faisaient poum ! dans 
l’espérance d’imiter le bruit du tonnerre, contre l’opi¬ 
nion même de la majorité de ses collaborateurs, et au 
risque dcffrayer les abonnés républicains de La Libre 
Parole, le vieux lion, incapable de rester neutre, 
découvrait ses dents magnifiques et leur jetait bruta¬ 
lement à la figure : 

Lame française sc révolte contre ce bruyant : Glona vic- 
toribus ... Que nous demande d'ailleurs le pape ? Dadhérer 
au régime actuel. Mais nous ne faisons que cela d adhérer ! 
Nous adhérons au régime des Constans, des Ferry, des 
Rouvier. comme Hercule adhérait à la tunique fatale qui 
lui bridait les épaules; nous adhérons comme des chiens 
collés ! 

C’est dans cette sincérité absolue qu'il faut d ail¬ 
leurs chercher le secret de Drumont, la cause de son 
immense et brève fortune, et comme la force d’explo¬ 
sion d une œuvre qui a sa part d obscur, où passent 
tant dombres tragiques. L’expression populaire, au 
goût ignoble, « avoir une idée », — comme on a une 
maison, une vigne, un fût de vin blanc était certai- 



120 


Démission de la France 


nement, pour ce fanatique, dénuée de sens : c était 
l’idée qui le possédait, disposait de lui, comme un 
suzerain de son vassal. Qu'importe d'avoir raison ? Il 
faut d’abord se jeter en avant : « Retournez la situa¬ 
tion dans tous les sens, regardez à droite, regardez à 
gauche, il est évident que le seul homme qui puisse 
avoir une action quelconque est l'homme qui dit : 
« Mon sacrifice est fait. Je suis prêt à tout; j'ai 
regardé en face l’hypothèse suprême, la Mon ; je l’ac¬ 
cepte d'avance »... Seulement Drumont n'est tout de 
même pas ce croisé barbu qu’un dessinateur nous 
montre à la première page d'une édition populaire de 
La France juive foulant aux pieds Moïse et les Tables 
du Décalogue, par un blasphème niais qui mettait 
hors de lui le vieux Bloy. C’est aussi un Parisien de 
Paris, prompt à l'enthousiasme, incapable de pardon¬ 
ner une déception d’amour, lui qui pardonne pres¬ 
que tout. 

Je suis resté longtemps étonnamment naïf ou même 
gobeur, et, au fond, peu curieux, aimant la contemplation 
plus que la fatigante investigation. Aussi ai-je toujours 
trouvé admirable un mot de saint Thomas d'Aquin. Il était 
à son travail lorsqu’un jeune frère vint lui dire : « Regardez 
donc ! Un bœuf qui vole en l'air! » Le saint se met à la 
fenêtre, 1 autre éclate de rire : «Comment avez-vous pu 
croire cela ? — Il me semblait bien plus naturel d’admettre 
qu un bœuf volât en l’air que de supposer qu'un religieux 
pût mentir. » 

C’est là un sentiment très parisien. Le Parisien est d'es¬ 
sence crédule, il se livre à tout, il croit tout, mais il sait se 
reprendre. Quand il a mis l'objet en main et qu'il comprend 
qu on I a bafoué, il n’est pas endormi pour se venger par le 
rire de ceux qui l’ont mystifié. « Ce sont des farceurs, 
pense-t-il, il faut le leur dire. » 

Il allait le leur dire, en effet. Pour s’asseoir à sa 
table, dans sa maison solitaire, pour écrire d’un seul 
jet, d’une seule coulée d'or sombre, ce terrible et 
grouillant livre, encore chaud après tant d’années, il 
ne lui fallait qu’une dernière expérience, et la grotes¬ 
que épopée des « Décrets » allait la lui fournir. Après 



La danse devant le buffet 


121 


la faillite de l’Opposition tout court, celle de fopposi- 
lion catholique — avec les ridicules défis d’une poi¬ 
gnée de gens décidés d’avance à capituler, conduits 
au leu par des chefs qui portaient le texte de la capi¬ 
tulation dans leurs poches : histoire qui. hélas ! n’est 
même plus de l'Histoire, que la frivolité des protago¬ 
nistes, en dépit de la surhumaine dignité des princi¬ 
pes, a fait entrer pour jamais dans la petite histoire, 
l'anecdote. Histoire qui n'aura laissé derrière clic 
qu’un rcsidu de discours, une bouillie d’héroïsme ver¬ 
bal qui passe désormais de gencive en gencive, 
change de bouche à chaque promotion d'un nouveau 
chef du parti catholique, et qui lustre aujourd'hui la 
muqueuse du général de Castelnau. Sans doute cette 
persécution, comme tant d’autres, eût pu susciter des 
héros, elle n’a malheureusement réussi qu’à déchar¬ 
ger les émonctoires d’une foule de palabreurs et 
d’avocats, elle a littéralement vidé leurs glandes. Ainsi 
lorsque les amateurs d'escargots ont fini la cueillette 
de leur gibier favori, on les voit jeter dessus une poi¬ 
gnée de gros sel, dans l’intention de les faire dégorger. 

Car la conquête juive ne serait qu’un épisode, une 
des tentatives sans nombre faites au cours des siècles 
contre l’unité morale de notre peuple, — ou du moins 
pourrait être tenue comme telle — si l’étonnante pas¬ 
sivité des conquis n’annonçait un mal plus grave, plus 
profond. Il est aujourd’hui trop clair que, se trouvant 
tout à coup, par surprise, maîtres d'un vieux pays, le 
seul de l’Europe où, sans inquisition ni bûchers, la 
Réforme n'avait pu mordre, et d'ailleurs totalement 
étranger par sa bonne humeur, sa joyeuse bravoure, 
son idée chevaleresque de Dieu, et aussi son goût du 
plaisir, à un système idéologique inspiré de l’aride, de 
l’inhumaine philosophie luthérienne, et tout infecté 
de moralisme genevois, les hommes de la Révolution 
durent faire face à une situation presque désespérée. 
Si intimidée qu’on la suppose, une nation vieille de 
mille ans reste un être organisé, garde un cœur et un 
cerveau, ne saurait s'arrêter de penser Elle a besoin 
d’un fonds d’idées et de sentiments communs, d’une 



122 


Démission de la France 


opinion : la république a mis près d'un siècle à le 
Créer. Ayant d abord abruti de notions contradictoi¬ 
res, de grands mots venus d’ailleurs, puis finalement 
réduit au silence le peuple autochtone, elle a dû se 
servir, pour refaire peu à peu ce quelle avait détruit 
des quelques éléments restés à sa disposition. L'ar¬ 
dente minorité juive, admirablement douée pour la 
controverse, profondément indifférente à la phraséo¬ 
logie occidentale, mais qui voit dans la lutte des idées, 
menée à coups de billets de banque, un magistral 
alibi, devint tout naturellement le novau d’une nou¬ 
velle France qui grandit peu à peu aux dépens de l’an¬ 
cienne jusqu’à se croire, un jour, de taille à jouer la 
partie décisive. Mais entre-temps, l’autre France était 
morte... Tradition politique, religieuse, sociale ou 
familiale, tout avait été minutieusement vidé, comme 
l'embaumeur pompe un cerveau par les narines. Non 
seulement ce malheureux pays n’avait plus de 
substance grise, mais la tumeur s’était si parfaite¬ 
ment substituée à l’organe quelle avait détruit, que la 
France ne semblait pas s'apercevoir du changement, 
et pensait avec son cancer ! 


Ceux qui étudieront mes livres plus tard y trouveront un 
document qu'aucune époque ne nous a légué dans de sem¬ 
blables conditions : la phase ultime d'une société saisie en 
plein travail de dissolution, un monde en quelque sorte 
photographié dans les spasmes de son agonie. Ils seront 
frappés de ce fait que cette œuvre de désagrégation de tous 
les éléments qui constituent une nation s'opère sans que 
personne y prête attention. L’anarchie s'est installée dans 
ce pays comme la nuit s’installe sur la terre, sans qu’on 
s aperçoive du moment où il a cessé de faire jour... 

Que les conservateurs aient triomphé au Seize-Mai, 
on les aurait vus aussitôt mal à l’aise dans leur vic¬ 
toire. Les malheureux, tant que l'événement les presse 
d'agir, montrent l’espèce d'angoisse d’un acteur qui 
vient de faire craquer ses bretelles, n'ose plus se pré¬ 
sente!' que de biais, les bras collés au corps, et mange 
la moitié de ses répliques dans sa hâte à sortir de 



Im danse devant le buffet 


123 


scène pour aller rajuster son pantalon. Mais quelle 
délivrance d’être vaincus, quel soûlas ! Cette fois, ils 
n'eurent pas le temps de respirer. Car la gauche victo¬ 
rieuse rassemblant ses meilleurs chefs et sa troupe la 
plus solide, se jeta sur la dernière position de l’adver¬ 
saire, et l'emporta du premier coup. 

On retrouve mélancoliquement, dans de vieux 
livres, les visages anéantis de ces politiciens, dont 
le nom même est usé. Mon Dieu ! ni Mac-Mahon, 
ni Fourtou ne furent des anges, mais ces Jules 
Ferry, ces Paul Bert sont d’une vulgarité si grasse ! 
Le premier avec sa peau mate et grenue, son nez 
sans cartilage, sa bouche effondrée entre deux énor¬ 
mes touffes de poil, l'autre avec l’obscène pli de ses 
petits yeux porcins, son regard luisant, sa mous¬ 
tache rare, son cou pris dans un faux col de 
cuistre... Furent-ils nos maîtres, ou d'inavouables 
courtiers ? Impossible d’imaginer le second ailleurs 
qu’un jour de foire, dans l’arrière-salle de l’auberge 
quand, le café bu, les soucoupes débordent d’un jus 
noir où macèrent les culots de pipe, et que les murs 
tremblent du rire énorme d'un gaillard plein jus¬ 
qu’aux ouïes, sa sacoche sur le ventre, tout fumant 
de rigolade et de gros vin. Mais quoi ! Peut-on les 
haïr?... Parlant du vieux Gréard encore vivant — 
brodé, palmé, cravaté de rouge, habillé de vert, un 
pied dans les Loges, l’autre dans les salons bien- 
pensants, directeur de l’enseignement primaire, anti¬ 
clérical douceâtre reçu néanmoins à l’Académie par 
un duc de Broglie (pour cette cérémonie peint en 
rose), et « qui aura sans doute à son enterrement 
la députation maçonnique et les pompes de 
l’Église » — Drumont conclut avec cette espèce de 
bonhomie atroce dont il a le secret : 

Sans doute il reste l’au-delà, et ce doit être tout de même 
un vilain moment que celui où l'homme ballotté par les 
croque-morts à chapeau ciré se retrouve seul dans le cer¬ 
cueil rempli de la poudre blanche appelée « le conserva¬ 
teur » et se dit : «J’ai consacré toute mon intelligence à 
préparer une loi qui prive les enfants de tout idéal divin, 



124 


Démission de la France 


et qui est destinée, dans un bref délai, à faire de la France 
un peuple de désespérés. 

Oui, bien sûr. À moins que ces redingotes universi¬ 
taires, ces pantalons effondrés sur des fesses tant 
d’années mal nourries, puis finalement détendues par 
les graisses d’une quarantaine trop prospère — mais 
laites pour le banc de la carriole ou la croupe des 
chevaux de labour — le chapeau de cérémonie, les 
bottines à bout verni, tout ce pauvre appareil enfin 
n ait été qu’une fraude presque innocente, un dégui¬ 
sement. Pour un seul Combes, le bélier au pas obli¬ 
que, discret, propret, bien brossé, mais plein sous son 
poil blanc du pus de la haine, que de rustauds vernis 
d’un peu de latin qui, au fond — à leur insu — n’ont 
vraiment contre Dieu qu’un grief, le vieux grief du 
pataud villageois, crevant de santé, puant la chair 
fraîche, dont la méfiance flaire un ennemi dans cet 
autre pataud suspect, l’homme sans femme, le curé 
enfin, au nez duquel il ricanera bien un an, dix ans, 
vingt ans, après boire, mais qui finalement l’enter¬ 
rera. Une telle vue va sembler courte, je le crains, à 
quiconque n'a pas observé sur soi-même la puissance 
sournoise de certaines images de l’enfance entrées si 
profond que la mémoire en a perdu le contrôle, ne 
les reconnaît plus sous tant de prétextes et de faux 
semblants, jusqua ce qu’un grand désastre moral, ou 
peut-être la mystérieuse poussée de l'agonie, les fasse 
rayonner de nouveau, les restitue à la conscience. 
Evidemment un recteur de l'université de Paris, un 
chef de cabinet, un ministre, poursuivant « la réalisa¬ 
tion d’un type d éducation idéal, capable de répondre 
aux aspirations les plus hautes et les plus pratiques 
de la démocratie française » n'avouera pas aisément 
qu’il sert la rancune ou le mépris d’un papa volontiers 
riboteur, pour lequel un monsieur prêtre ne fut 
jamais qu’une sorte de mâle déchu. Mais après cent 
volumes de discours ou de projets de loi rédigés dans 
le patois des hommes d’Etat, qu'un banquet trop 
copieux rallume aux reins du cuistre la vieille ardeur 
héréditaire, le manant reparaît aussitôt sous la redin- 



Im danse devant le buffet 


125 


gote officielle, l'éloquence d'Académie prend tout à 
coup le graillon des plaisanteries de cantine, comme 
dans le toast célèbre de Paul Bert aux vignerons de 
fYonne : 

Je bois à la destruction du phylloxéra... (Rires) le 
phylloxéra qui se cache sous la feuille de vigne et l’autre... 
le phylloxéra que l’on cache avec des feuilles de vigne... 
(Rire général). Pour le premier, nous avons le sulfure de 
carbone : pour le second, l’article 7 de la loi Ferry... (Tem¬ 
pêtes de rires). Quand nous aurons l'article 7, nous l’essaie¬ 
rons. Mais s’il ne répond pas à notre attente, nous n’hésite¬ 
rons pas à chercher un autre insecticide plus énergique !... 
(Acclamations. Cris de : « A bas la calotte ! Vive la Répu¬ 
blique ! »). 

Ainsi parlait, vers 1879, un professeur de physiolo¬ 
gie à la faculté des sciences, ivre de ferveur évolution¬ 
niste. Que vient faire l'évolutionnisme là-dedans ? On 
se le demande. Mais notre histoire parlementaire pré¬ 
sente par milliers de semblables tableaux — hélas ! 
dédaignés — où le parvenu de la politique, le manda¬ 
rin, l’homme de bibliothèque ou de cabinet, au 
contact du public, en pleine démocratie vivante, dans 
sa chaleur et dans son relent offre lui-même le specta¬ 
cle d’un retour furieux à ses origines, semble descen¬ 
dre à quatre pattes de l'estrade pour venir se rouler 
dans la sciure, aux pieds des électeurs, parmi les 
bouts de cigare et les crachats. 

Chose étrange ! La République anticléricale a failli 
se perdre cent fois par des combinaisons trop savan- 
les et elle a été autant de fois sauvée par sa grossiè¬ 
reté foncière, vraiment peuple, son sens de la camara¬ 
derie, sa facilité envers les copains qui l’exploitent, et 
aussi, dès que la discussion prend un certain ton 
assez vif, son goût pour la boxe canaille, le chausson, 
les claques. Évidemment ce goût est de nature, mais 
elle l'a grandement discipliné par l'usage, elle en a su 
tirer une sorte de méthode presque infaillible, ayant 
très tôt discerné chez l'adversaire l'horreur maladive 
d'une certaine espèce de violence, celle qui menace le 



126 


Démission de la France 


malheureux dans sa considération, laquelle lui est 
plus chère que la vie. « Tout cc que vous voudrez, 
mais pas de gille ! » semble avoir été à chaque 
moment décisif, la suprême parole du conservateur 
aux abois. Souhait généralement trop tardif. Car 
l’homme de gauche n'ouvre la main et ne vise la joue 
qu à la minute favorable, lorsqu’une discussion préli¬ 
minaire, un courtois « échange de vues » a fini par 
mettre, de concession en concession, le bien-pensant 
à longueur de bras. 

Quel régime d’opinion pourrait se désintéresser de 
l’école, où grandissent les futurs citoyens ? Quel parti 
serait capable de sacrifier à un scrupule philosophi¬ 
que, à la thèse, d'ailleurs absurde, de légalité des opi¬ 
nions entre elles, une victoire d’ordinaire chèrement 
achetée ? Les bien-pensants qui feignaient d'attendre 
de la Troisième République un pareil accès de ver tu, 
jugeaient simplement moins dangereux de se récla¬ 
mer, vis-à-vis des électeurs, du principe de tolérance, 
que des commandements de Dieu. Rien de plus bas¬ 
sement tragique que cette bataille à coups d’équivo¬ 
ques entre la tolérance des bien-pensants et la tolé¬ 
rance des mal-pensants, toutes deux d’aussi médiocre 
aloi. Car tôt ou tard, huit fois sur dix, un Français 
bien né, né de bonne mère, finira par convenir du 
bienfait historique de l'Église, de l’excellence de sa 
morale, et s'il refuse encore son adhésion aux dog¬ 
mes, du moins ne parlera-t-il plus qu’avec respect 
d’une discipline dont l'expérience de vingt siècles 
démontre, en dépit de certaines rigueurs, la profonde, 
la surprenante humanité. Mais il n’aura, en revanche, 
que risée ou mépris pour le bedeau artificieux qui 
jure sur son épée de fer-blanc que la déclaration des 
Droits de l'Homme est un vieux texte rédigé par les 
chapelains du pape Innocent III pour servir de règle 
à la Sainte Inquisition. « Alors, vous êtes réellement 
partisan de la liberté d'opinion ? — Sans aucun 
doute. — Pour vous comme pour moi, l'erreur et la 
vérité ont les mêmes droits, ou plutôt il n’v a ni vérité 
ni erreur, rien que la démocratie, c’est-à-dire une 



La danse devant le buffet 


127 


vérité provisoire qui ne dure pas une minute de plus 
que la majorité qui l a faite ? — C’est absolument ce 
que m'enseigne le Syllabus. — Que savez-vous de la 
monarchie très-chrétienne ? — Qu elle a été heureu¬ 
sement détruite, vers 1793, par des gens de bien qui 
en proclamant à coups de canon la Liberté, l'Égalité, 
la Fraternité, comme l'avait fait d’ailleurs avant eux 
Notrc-Seigncur Jésus-Christ, ont été les véritables 
fourriers de l’Évangile. — Très bien. Que désirez- 
vous ? — Un petit siège de sénateur, ou même de 
conseiller général. Au besoin, je me contenterais d’un 
bureau de tabac. — Voilà toujours une paire de cla¬ 
ques. Allez la renifler plus loin. » 

L’histoire de la fameuse « offensive scolaire >» de la 
République, sous les deux présidences successives de 
Jules Grévv, n'a malheureusement pas été faite par 
Drumont, bien qu’il ne soit pas difficile d’en retrouver 
les fragments épars à travers les trois grands livres de 
sa maturité : La France juive, Le Testament, 1 m Fin 
d'un monde . Résumons-la : le 15 mars 1879, Jules 
Ferry invitait la Chambre à déclarer incapable d’en¬ 
seigner tout membre d'une congrégation non autori¬ 
sée. L’article 7 fut voté le 9 juillet par 333 voix contre 
164. Quelques jours plus tard fut décidée l’exclusion 
des évêques du Comité supérieur de l’instruction 
publique. Le Sénat rejeta l'article 7 à une très faible 
majorité. La Chambre lui répondit par la promulga¬ 
tion des décrets qui fixaient à la Société de Jésus un 
délai de trois mois pour se « dissoudre et évacuer les 
établissements quelle occupe sur la surface du terri¬ 
toire », décidant, d’autre part, la même mesure contre 
« celles des communautés qui ne pourraient obtenir 
l’approbation de leurs statuts ou règlements ». Au 
cours des mois qui suivirent la plupart des congréga¬ 
tions furent, sous ce prétexte, dissoutes. L’année 1881 
vit successivement le vote de la loi sur les titres de 
capacité, celui de la gratuité et de la laïcité de l’ensei¬ 
gnement primaire, qui jetait d’un coup hors des 
cadres trente mille instituteurs libres. L’exécution des 
décrets n’alla point sans résistance de la part d’un 



128 


Démission de la France 


grand nombre de magistrats qui en contestaient la 
légalité et. se ralliant à la thèse soutenue par le bâton¬ 
nier, maître Rousse, offrirent naïvement leur démis¬ 
sion à un ministre qui brûlait de l'accepter. L'opposi¬ 
tion catholique, avec la même candeur, espérant 
beaucoup d'un tel blâme public, porta aux nues les 
quatre cents protestataires qui, ce premier feu tombé, 
allaient vieillir délaissés de tous, encombrant vingt 
années les antichambres des journaux catholiques ou 
les parloirs de couvents, au milieu de l’indifférence 
générale. Quel secrétaire de rédaction bien-pensant, 
vers 1900, n’a reçu des mains du garçon de bureau 
une de ces cartes de visite au nom oublié, suivi de la 
mention « Magistrat démissionnaire en 1880 », écrit 
d’une vieille main tremblante, et n’a fait répondre que 
« Monsieur le directeur était sorti »? 

Le gouvernement riposta par un coup de force : il 
supprima 1 inamovibilité de la magistrature et pro¬ 
céda sans perdre une minute à son épuration. Puis, 
sûr désormais de ses juges, fidèle à sa tactique de pro¬ 
vocations incessantes envers un adversaire plein de 
vent qui parle au lieu d’agir, il rétablit la législation 
révolutionnaire du divorce par la loi du 27 juillet 
1884. Cette dernière date clôt la période des discus¬ 
sions académiques, du tournoi oratoire où brillaient 
tour à tour, abreuvés d’eau claire et mouchetés de 
salive, les Jules Simon, les Marccre, les Freppcl, ou 
les Mun. Jusqu’alors l’équivoque avait été plus ou 
moins maintenue d’un régime anticlérical mais non 
pas antireligieux : elle devenait inutile ou même 
dangereuse, ne servait plus qu’à ménager l’amour- 
propre du vaincu. Or le vaincu était précisément de 
cette espèce qu’un adversaire habile ne ménage pas, 
doit humilier sans répit, laisse se mortifier dans sa 
honte. 

On trouvera peut-être le dernier mot trop dur : qu'im¬ 
porte. Je n'écris pas pour réjouir les dévots ni les dévotes, 
je les connais : ils s aiment assez. Oui les honore, honore 
Dieu ; qui les censure, blasphème — admirable sécurité ! Il 
est clair qu’un mot n’y changera rien, que le fer meme 



La danse devant le buffet 


129 


d’une pique rebrousserait sur un tel cuir. Nie pensons donc 
qu’aux hommes de bonne volonté. 

Au lendemain de leur victoire contre une Chambre 
conservatrice, les politiciens radicaux qui avaient 
admirablement réussi à prévenir toute action concer¬ 
tée des partis réactionnaires plus divisés que jamais 
sentirent que leur tâche allait seulement commencer. 
Gouverneraient-ils au milieu de tant d’ennemis, ayant 
chacun leur but, leur plan, leur tactique propres ? On 
comprend mal la terreur qu’inspirait alors à la Répu¬ 
blique naissante une énergique contre-offensive poli¬ 
tique qui l'eût forcée à se démasquer dix ou quinze 
ans trop tôt. C’est qu'en 1880, elle passait encore aux 
yeux d’un grand nombre, et grâce au souvenir de la 
répression de 1871, pour un régime de sécurité, 
d'ordre. La réputation des trois Jules — Jules Grévy, 
Jules Simon, Jules Ferry — tous pantalonnés de drap 
soyeux, boutonnés jusqu'au menton, cravatés jus¬ 
qu’aux veux, devant l’écran magique où l’on voit se 
dessiner la petite ombre tordue d’Adolphe Thiers, lui 
conférait en outre une dignité bourgeoise que le scan¬ 
dale de Wilson, avant celui du Panama, lui fera d'ail¬ 
leurs bientôt perdre. Enfin, de l'ancien programme 
pacifiste défendu sous l’Empire aux applaudisse¬ 
ments de l'électeur, elle laissait momentanément 
dans l’oubli les articles jugés dangereux, la suppres¬ 
sion des armées permanentes, l’internationalisme, le 
désarmement. Bref, on la jugeait patriote, ou même 
revancharde... Que de demandes auxquelles le régime 
nouveau-né eût été bien embarrassé de répondre sans 
risques ! À quelles imprudences, du moins de lan¬ 
gage, ne se fût-il laissé entraîner s’il eût été contraint 
de se définir ! Conservateur en apparence, opportu¬ 
niste en fait, révolutionnaire d'origine, il n'ose avouer 
ce qu’il est ; la meilleure part de son idéologie reste 
secrète. Pour assurer son crédit chancelant, il doit 
ménager la richesse, en dépit de la rage fiscale parti¬ 
culière à tout état véritablement démocratique. Bri¬ 
guant le nom de république athénienne, il devra flat¬ 
ter les artistes, race suspecte, ingouvernable — 



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Démission de la France 


honorer la science — organiser peu à peu l'enseigne¬ 
ment à son profit, sans cependant inquiéter une élite 
intellectuelle formée sous l'Empire, ombrageuse. Et 
surtout, il lui faudra céder encore un temps à l’im¬ 
mense vague de chauvinisme un peu niais, sans pro¬ 
gramme ni principes, quelle a vu peu à peu grossir 
et dont la force aveugle, à l’occasion du boulangisme, 
pensera quelques années plus tard l'emporter. Mais 
sa profonde astuce, on pourrait dire son coup de 
génie, fut alors de refuser la lutte sur le plan national, 
d’engager avec une opposition déconcertée, l'intermi¬ 
nable controverse métaphysique, cette guerre de 
ténors et de diplomates, coupée d’obscures intrigues, 
de réconciliations hypocrites, de coups de batte et de 
déclarations d'amour, comme dans les farces italien¬ 
nes, et auquel le bon peuple de France ne comprit 
jamais un traître mot. 

Qu’on l’accorde ou qu’on le nie, un fait reste un 
fait : en dépit des discours et des mandements le bon 
peuple paysan refusa obstinément de prendre cette 
guerre au sérieux ; il n’y vit qu’une énorme chicane. 
Encore chatouilleux sur le point d’honneur national, 
comme le prouvera le retentissement de l’affaire 
Schncebelé, son indifférence religieuse est déjà pro¬ 
fonde : il assiste en spectateur à la lutte, espère en 
avoir pour son argent. Peu respectueux de la politi¬ 
que, il observe néanmoins avec sympathie qu'elle est 
un commerce régulier, prospère, soumis aux mêmes 
règles qu’un autre, à l'étcmcllc loi de l’offre et de la 
demande : la clientèle conquise, il s'agit toujours de 
décourager la concurrence. Or si la République veut 
voir dans l'Église une rivale, pourquoi ne dresserait- 
elle pas contre le curé son fonctionnaire, l'homme à 
ses gages, le maître d’école ? L'électeur, lui, comptera 
les coups. Et comme en telle matière, chacun sait 
qu'une cause en vaut une autre, on votera pour le 
plus malin. 

Notez que je pourrais faire parler un autre langage 
au paysan français : il ne m’en coûterait que l'encre, 
et j'aurais en outre l’estime de maint chanoine qui 



La danse devanî le buffet 


131 


pour l’honneur ou la commodité de la chose — et 
aussi mon Dieu ! parce qu'il faut bien utiliser les 
vieux canevas de sermons sulpiciens — Feint toujours 
de croire en chaire qu’il s’adresse à un auditoire de 
distinction, et non pas à de simples croquants. Mais 
quoi ! Même pour un si rare profit doit-on risquer 
d’accréditer à travers le monde la calomnie imbécile 
qui fait de l'homme de mon pays une sorte de brute 
hilare, un incorrigible rigolo, dont désespère à 
l’avance le zèle d'un clergé d’élite que la soif du mar¬ 
tyre retient seule sur nos rives désolées. Justifier à 
ce prix nos prêtres et nous-mêmes me paraît un trop 
mauvais marché. Non, ce n’est pas le sens religieux 
qui manque à l’homme français, et non plus le sens 
du divin, seulement il ne se risque hors du temporel 
qu’à bon escient, il exige des gages. On ne l’a pas pour 
un bon de soupe et un air d’accordéon, comme ces 
Anglais qu'on voit dans les squares. L’affreux malheur 
des catholiques depuis cinquante ans, notre unique 
et affreux malheur, est de n’avoir pas reconnu en lui, 
sous des manières jadis aisées, devenues trop faciles, 
presque triviales, cette qualité profonde, ce signe 
mystérieux, indélébile, qui se nomme la race. Enrages 
de le voir donner sa foi à de vulgaires estradiers, nous 
avons cru le séduire à notre tour par une familiarité 
qui l'a plus déçu que ne l’eussent fait notre indiffé¬ 
rence ou notre dédain, car il attendait autre chose de 
nous. Il attendait de nous, avec un sourire de déh 
dont nous ne comprîmes pas l’attente anxieuse, une 
parole digne de lui, de son passé. Il attendait que 
nous le reconnussions, même déchu, même avili. En 
blaguant Dieu, la vertu, l'honneur, avec de grandes 
claques d’amitic sur le ventre de ses flatteurs démago¬ 
gues, ses sportulaires, il nous observait de biais, il 
épiait dans nos yeux une certaine flamme. Il n y 
voyait trop souvent qu’une tristesse lâche qui déjà 
consent, se résigne, un aveu d’impuissance, et cette 
pointe de ruse, l'imperceptible frémissement du 
regard d’un monsieur qui ne prétend plus qu à sauver 
les meubles — le regard du pion chahuté vers 1 ai¬ 
guille de la pendule, « Encore dix minutes, messieurs, 



132 


Démission de la France 


un peu de patience !... » — et, par-dessus tout, Sei¬ 
gneur ! l’affreuse, la puérile, l'ahurissante finasserie 
des bons journaux — cinq minutes de bonne lec¬ 
ture — les journaux écrits pour le peuple par de bra¬ 
ves gros prêtres de malice et d'expérience, avec le sou¬ 
rire espiègle d’une nourrice qui tourne la cuiller dans 
une tasse de café à l’huile de ricin : « Petit, petit, va 
donc à la messe, ça ne fait pas de mal ! — Confesse- 
toi, petit, vaut mieux être paré, hein ? — Fais maigre 
le vendredi, mon vieux, l’hygiène le commande... » 
Avec ce ton de fausse camaraderie, suant l’embarras 
ou la peur, dont on parle aux chiens méchants, et que 
retrouvaient d’instinct, sans le chercher, les parle¬ 
mentaires en visite au front : « Alors, on tient le coup, 
hein, Poilu ? — Ah ! misère... » 

Je n écris pas ceci dans l’intention d’humilier per¬ 
sonne : à quoi bon ? Je défends une mémoire. Ou plu¬ 
tôt car suis-je digne ou non de la défendre ? — je la 
sers selon mes forces. Tl se peut que nos fils la vengent 
demain. Vingt ou trente ans, une poignée de catholi¬ 
ques fidèles a dû défendre à tâtons, lançant leurs 
coups au hasard, comme des manifestants autour de 
la tribune d’un meeting, lorsque le propriétaire de la 
salle a coupé l'électricité. Des chefs invisibles circu¬ 
laient dans l’ombre : « Arrêtez-vous ! Lâchez celui-là ! 
Cognez ferme ! Oui se sert de l’épée périra par l’épée ! 
Guerre à outrance ! Apaisement, détente... » Parfois, 
quelque pauvre diable, plus abîmé que les autres, 
réclamait de la lumière sur l’air des Lampions. 
« Malheureux, s’écriaient çà et là des bouches d’om¬ 
bres, un tel ton à l'égard de vos pasteurs ! Qu’est-ce 
que vous faites de la discipline, misérable? Nous 
voyons clair pour vous... *> Drumont est entré résolu¬ 
ment dans cet antre à l’âge où un démocrate chrétien 
en^ sort généralement pour devenir sous-secrétaire 
d’Etat. Sans doute le vieux polémiste s’est garé des 
coups à sa manière : en tâchant d’attaquer le premier. 
Seulement son destin, malgré les apparences et quoi 
qu’il en pensât lui-même, n’était pas de combattre en 
enfant perdu : sa violence faisait de l’ordre. Elle fai¬ 
sait aussi de la clarté. Aux quatre coins de la caverne 



Im danse devant le buffet 


133 


où se ruait le troupeau, je le vois comme un homme 
qui, entre deux poussées en avant, les veux grands 
ouverts dans les ténèbres, rassemble des deux mains, 
en hâte, quelques brindilles, bat le briquet. L’humble 
foyer s'embrase, un visage, deux visages, dix visages 
sortent brusquement de l'ombre, y retombent. Mais 
si promptement qu’un talon de botte ait écrasé la 
flamme, ils ont été reconnus, dénoncés. « C’est vous, 
baron Reille ?... Quoi donc, nonce Czacki, est-ce Votre 
Éminence que je surprends aux bras de M. Gam¬ 
betta ?... Hé bien, Mackau, voilà maintenant que vous 
tripotez avec Laguerre ?... Qu’est-ce que je vois à vos 
genoux, très Saint Père ? Dois-je vraiment reconnaî¬ 
tre Léo Taxil, l’auteur des Amours secrètes de Pie IX et 
de La Vierge aux cabinets ?... » 

Ah ! cette voix de Drumont dans la nuit ! 

Vous direz qu’aujourd'hui cette voix ne peut plus 
rien pour ni contre personne. J'ajoute quelle ne peut 
être de celles qu’un peuple n’entend qu’une fois — 
signe ou présage... Il reste ces foyers cpars, depuis si 
longtemps refroidis, admirablement placés pourtant 
à chaque carrefour suspect, là même où avec un peu 
de chance on est presque sûr de prendre à l’impro- 
visie, en un éclair, les traîtres, le lâche ou l’imbécile 
à sa besogne. J’essaie d’v retrouver sous les cendres 
de quoi faire jaillir une ilamme. La flamme est grêle 
sans doute, mais la place est bonne. 

On ne comprendra rien à l’antisémitisme de La 
France juive , si l’on ne consent d’abord à suivre Dru- 
mont dans sa démarche initiale, cette exploration à 
travers son temps menée avec tant d’audace et d’hon¬ 
nêteté qu’on en a bien pu calomnier les intentions, 
mais dont l'expérience a confirmé et confirme encore 
les conclusions. Alors, dégagé des hyperboles ridicu¬ 
les, l’antisémitisme apparaîtra ce qu’il est réellement : 
non pas une marotte, une vue de l'esprit, mais une 
grande pensée politique. J'ajoute quelle eût pu être 
l'occasion d’un de ces coups foudroyants qui enta¬ 
ment un régime au point le plus mal gardé, une de 
ces imaginations populaires qui donnent tout à coup 
au sentiment national une violence, une force de 



134 


Démission de la France 


pression irrésistible. Nous essaierons de le prouver 
tout à l’heure. Il s agit pour l’instant de dégager l'un 
de ses résultats immédiats, dont l’importance 
n'échappera pas à ceux qui auront bien voulu refaire 
avec nous l'histoire de la lutte religieuse. Napoléon 
disait à Gourgaud : « Le grand art de la bataille est 
de changer, pendant l’action, sa ligne d’opération : 
c'est une idée de moi qui est tout à (ail neuve. » L’of¬ 
fensive de La France juive eut ceci d’excellent quelle 
interrompit brutalement des débats philosophiques 
où s'usaient nos meilleurs hommes, frappa momenta¬ 
nément d’impuissance un état-major de prêtres, la 
plupart brouillons et vaniteux, tous gâtés par les audi¬ 
toires dévots, les triomphes remportés à bon compte 
sur des contradicteurs imaginaires, l’habitude des 
moulinets de bras, des trémolos — simples jouets 
d'ailleurs entre les mains expertes de monsignores 
napolitains ou siciliens, peut-être irréprochables, 
mais qui ne semblent pas, aux veux d’un Français 
bien né, avoir de la nature humaine une opinion trop 
favorable. Leur politique s’en ressent. 

On ne le redira jamais assez : le clergé a été le véri¬ 
table bénéficiaire du mouvement de réaction qui a 
suivi la chute de l’Empire et la défaite. Grâce à lui, la 
réaction nationale a pris, des 1873, le caractère d’une 
restauration religieuse, et les extravagances de parole 
ou de plume, l’ostentation des cérémonies expiatoi¬ 
res, l’exploitation sans vergogne du souvenir de la 
Commune auprès d'un public craintif, a vite donné à 
cette réaction même l'apparence d'une sorte de revan¬ 
che temporelle. Les comités religieux partout fondés 
noyaient dans leur masse les organisations politiques, 
vidaient leurs caisses de propagande, atteignaient en 
quelques mois, aux dépens de tous les partis, un déve¬ 
loppement prodigieux. Pour comprendre cette ivresse 
belliqueuse du clergé, ses imprudences, sa totale 
incompréhension des sentiments profonds du pays, il 
suffit d'imaginer, en dépit des assurances d’apaise¬ 
ment prodiguées de nos jours aux politiciens de 
gauche, quelle serait l’agitation des presbytères si un 
nouveau Mac-Mahon, sous les traits du général de 



La danse devenu le buffet 


135 


Castelnau, remplaçant Doumergue à l’Élysée, appe¬ 
lait au pouvoir l'état-major de la Fédération natio¬ 
nale catholique. 

En liant étroitement cette cause à la sienne, le légi- 
limisme décidait lui-même de son destin : après 
l’avoir étouffé sous les caresses, l'opportunisme sacré 
des gens d’Église n’attendait plus que l'occasion de 
s’en nourrir, selon les règles d'une politique qui paraît 
tirer son principe de la phrase fameuse attribuée au 
seigneur Hugolin. Sitôt menacé, l'épiscopat ne son¬ 
gea plus qu'à faire oublier les anciens défis, donner 
des gages et, n'ayant à portée que les alliés d'hier, 
désormais trop compromis pour servir, les plus habi¬ 
les se virent dans la cruelle nécessité de les échanger 
contre une promesse de pardon. Tandis qu’un nou¬ 
veau nonce s'efforçait de débaucher les chefs royalis¬ 
tes, la maîtresse de Gambetta, Léonie Léon, allait dis¬ 
cuter avec le pape Léon XIII la suppression du budget 
des cultes. Si impavides que fussent les négociateurs, 
les intermédiaires, les entremetteurs de ce marché, ils 
sentirent sans l'expliquer l’espèce de honte que cau¬ 
sait à leurs adversaires une réussite aussi parfaite. 
Affamés de sympathie, profondément mortifiés par 
l'attitude incompréhensible de gens qui les accueil¬ 
laient avec embarras, le regard baissé, les deux mains 
derrière le dos, ils se retournèrent, par un mouve¬ 
ment bien naturel, contre leurs amis, dans l’intention 
de leur faire payer cher une déception si cuisante. 
Peu de temps après la promulgation des fameux 
décrets, vers la fin de l'année 1879 c'est en ces termes 
qu’un des principaux courtiers de l’entreprise, Mgr 
Lavigerie, parlera de l’innocente armée des bien-pen¬ 
sants que les jésuites avaient enflammés quelques 
mois auparavant par des proclamations incendiaires, 
et qu’ils devaient livrer en hâte aux entrepreneurs du 
nouveau Concordat, avant d’avoir eu seulement le 
temps de les refroidir. « Les laïcs, disait l’évêque d’Al¬ 
ger, ont pris en main l’affaire des Congrégations et 
ils l'exploitent bruyamment contre le gouvernement. 
Pour cette raison, ils tiennent celles-ci sous le joug et 
ils les poussent à leur perte. » Sur le même ton de 



136 


Démission de la France 


rancune singulière, Léon XIII blâmera « ceux qui, 
semant la discorde entre l’Eglise et l'Etat, risquent de 
faire rompre le lien salutaire qui les unil encore ». Le 
jeune et beau pape de la Renaissance italienne, un 
peu étourdi sans doute par le gros vin des flatteries 
démagogiques, semblait ne douter de rien, ni surtout 
de son propre pouvoir de séduction : il reva d’associer 
le comte de Chambord à sa politique. « Je croyais que 
l’Église défendait le suicide », répondit dédaigneuse¬ 
ment le vieux prince, qui assistait presque mourant à 
ce carnaval, avec ce pauvre sourire crispé, ce regard 
un peu dormant qu'on voit à ses derniers portraits. 
Le petit nombre d'hommes sincères qui préparaient 
le ralliement durent s’aviser trop tard que, loin de 
perdre les catholiques dans la masse du pays, leur 
fausse manœuvre venait de créer un parti nouveau, 
le parti des Sans-Partis, le seul que l’immense majo¬ 
rité des Français repoussera toujours avec violence, 
le parti clérical. Pour déjouer ce piège enfantin qui 
lui était ainsi tendu, il avait suffi à la République de 
tenir des néophytes hors de ses formations régulières, 
les laissant malgré eux dans l’opposition, opposition 
dénuée désormais de tout sens politique, devenue 
purement religieuse, simple exécutrice des consignes 
épiscopales. Précieux trésor qu’une telle opposition 
pour un régime dont la raison d'être, l’unique justifi¬ 
cation devant l’électeur est justement le péril clérical ! 
Mais l’astuce d'un Bert, d’un Pécaut, d’un Buisson, la 
haine vigilante des chefs maçons voyait évidemment 
plus loin. Il fallait toute la prétentieuse naïveté des 
gens d'Église, pour croire que l’opinion publique leur 
saurait jamais gré de ces concessions arrachées en 
pleine bataille par l’adversaire victorieux. Elle n’y vit 
qu'une reculade exécutée avec une solennité cocasse. 
En somme, l'épiscopat français, abusé par la mau¬ 
vaise littérature, la peinture académique et les pon¬ 
cifs, ne vit, lui, dans la nouvelle politique, que l’occa¬ 
sion d’une imposante, d'une inoffensive mise en 
scène. Il espérait en être quitte pour un défilé thé⬠
tral, rouge et violet, les frais de luminaire et de musi¬ 
que, l'escorte des enfants de chœur et des chantres, 



La danse devant le buffet 


137 


jusqu'au seuil où la République, émue par un tel 
décor, tomberait à genoux, vaincue, se prosternerait 
pour une suprême bénédiction... Seulement la porte 
resta close. Aucune pompe ne saurait tenir longtemps 
devant une simple porte close. Les cierges s'éteignent 
les uns après les autres, les clergeons désertent, cou¬ 
rent jouer aux billes ou à la marelle, le soir tombe, le 
vent fraîchit, et du défilé solennel, il ne reste, à la 
pointe glaciale de l’aube, qu'un certain nombre de 
vieillards exténués par une nuit blanche qui soufflent 
dans leurs gants violets, battent vaguement la semelle 
et ne souhaitent plus qu’un bol de lait chaud. Alors la 
porte éclate de rire. 

Dès 1883, on pouvait prévoir, à coup sûr, un 
dénouement de comédie, car c'était bien une comédie 
qui se jouait, et même une comédie de patronage. On 
imagine mal, en effet, un Lorrain subtil et têtu 
comme Ferry, dupe d’un piteux machiavélisme de 
braves gens qui, pour décider leurs frères récalci¬ 
trants, écrivent chaque matin dans leurs journaux, en 
termes à peine obscurs, qu’ils vont s’infiltrer à travers 
la République pour en devenir les maîtres, que le 
régime sera plus facile à croquer du dedans... L’es¬ 
pèce de calembour imbécile attribué à Veuillot : 
« J’exige la libellé au nom de vos principes et je vous 
la refuse au nom des miens » exprime tout de même 
assez bien cet innocent calcul. Il procède du même 
aveuglement intérieur, du même égoïsme absolu, 
inconscient, que l’impérieux congé signifié aux 
anciens alliés légitimistes ou bonapartistes, aux amis 
déchus. Ainsi la dureté de la politique cléricale s'ex¬ 
plique moins par la sécheresse du cœur que par une 
confusion permanente entre les convenances de l'in¬ 
térêt propres et les exigences du service de Dieu. On 
voit ce rictus d'orgueil amer, impitoyable, aux lèvres 
du bon jeune homme qui rompt avec une vieille maî¬ 
tresse, sur l'ordre de son confesseur. 

Du moins, le Ralliement manifesta-t-il à son heure 
une volonté politique. Et pour la justification du pape 
audacieux qui en conçut le dessein, il suffirait peut- 



138 


Démission de la France 


être de dire qu’entre la date de la mise en exécution 
des décrets jusqu'à la publication de l'encyclique, 
l’opposition catholique avait assez démontré son 
impuissance. Elle tomba dans l'odieux d une capitula¬ 
tion ostentatoire juste au moment quelle allait som¬ 
brer dans le ridicule. Sans doute la faillite de la répu¬ 
blique conservatrice, les pauvres intrigues du 
maréchal coupées d'accès de scrupules, la mystique 
libérale du duc de Broglie, les velléités picaresques de 
M. de Fourtou, cette tempête dans le modeste verre 
d'eau de la tribune parlementaire, avaient déjà diverti 
beaucoup de citoyens français. Néanmoins ces hom¬ 
mes faibles détenaient le pouvoir, gardaient aux veux 
des hésitants le prestige attaché à ce mot magique. 
Parfois même quelque mesure brutale venait rappeler 
à l'opinion qu’un homme n est jamais absolument 
grotesque lorsqu'il commande à un certain nombre 
de brigades de gendarmerie. Au lieu que le clergé, qui 
venait de s’attribuer la dictature, ne disposant que 
d’une autorité morale, dénuée de sanctions, ne pou¬ 
vait qu'intimider ou séduire, se condamnait à une 
perpétuelle surenchère. Une minorité peut toujours 
s’emparer du pouvoir par un coup de chance ou d’au¬ 
dace. Si elle ne vise qu a agiter les esprits, le moment 
viendra tôt ou tard qu elle sera mise au pied du mur, 
sommée de tenir le coup. Mais, pour que celle-ci 
accordât ses actes aux héroïques défis jetés du haut 
des chaires par tant de bouches éloquentes, il lui eût 
fallu le goût du martyre, quelle n’avait point. Ce 
déluge de paroles qui ne fécondait rien découvrait à 
tous les yeux la faiblesse numérique du parti clérical, 
mettait à nu sa double tare : l’emphase et le manque 
de cœur. 

Il ne semble pas que la leçon fut comprise : ces 
évêques, ces prêtres, ces moines arrachés du train- 
train de la vie religieuse, jetés brusquement dans la 
bagarre, se passionnaient pour un nouveau jeu, et, 
faisant infiniment plus de bruit que leurs adversaires, 
se croyaient maîtres de la partie. Leur but ne paraît 
pas d'ailleurs avoir été de réduire l’ennemi mais de 
lui faire honte, de fhumilier en multipliant les témoi- 



La danse devant le buffet 


139 


gnagcs tantôt émouvants, tantôt cocasses, de ce que 
îes journaux d’alors appelaient déjà l’indignation des 
honnêtes gens. C’est 1 époque des manifestations 
« faites dans l'ordre et la dignité », absolument inof¬ 
fensives, comme celle qui marqua l’expulsion des 
jésuites de la rue de Sèvres et dont L'Illustration nous 
a conservé le souvenir dans un croquis d’une gravité 
puérile et charmante : entre deux haies de policiers 
sans doute émus jusqu'aux larmes, devant le préfet 
de police Andrieux, tête basse, les bons pères défilant 
aux bras d’anciens élèves — messieurs à pardessus 
court dit tape-cul, chapeaux haut de forme, monocles 
et favoris frisottés au petit fer. En quoi la démarche 
si naturelle, si légitime, d’hommes bien élevés venant 
faire, par un bel après-midi d’été, avant l’heure de la 
partie au cercle, une suprême politesse à de vieux 
amis vénérés, a-t-elle pu paraître, en son temps, gran¬ 
diose, sinon même héroïque, aux lecteurs de L'Uni¬ 
vers ? En quoi espérait-on quelle frapperait de stu¬ 
peur ou de contrition les électeurs de M. Paul Bert, ou 
même le public indifférent ? Bien plutôt cette énorme 
disproportion des paroles aux actes devait finir par 
irriter le pays contre des gens qui, prétendant tous les 
jours servir une cause à eux mille fois plus chère que 
leur propre vie, n'engageaient pour sa défense que 
des biens de nul prix : un peu de leur loisir, quelque 
argent. 



DISPOSER DE SA MORT 


Alors que le public n'avait d’yeux ni d’oreilles que 
pour les brillants ténors de la croisade, 1 écrivain soli¬ 
taire ne perdait rien du spectacle, pesait ses chances. 
Qu'on l'admire ou le haïsse, quiconque a lu Drumont 
en sait assez sur l'homme : un certain accent décou¬ 
vre une vie, vaut mieux que n'importe quelle confes¬ 
sion, même brutalement sincère. De toute évidence 
ce journaliste barbu, hirsute, au regard myope, aux 
fortes épaules, a cru à sa mission, formé un jour le 
dessein de sauver son pays. Tout ce qu'il écrira aura 
jusqu'à la fin ce frémissement particulier, impossible 
à feindre, de celui qui s'est entendu appeler : vocatus. 
« Comment avez-vous été amené à écrire ces deux 
volumes de La France juive, qui sont d'une si prodi¬ 
gieuse documentation ? » lui demandait un jour 
Maurice Talmeyr dans la maison du passage Lan- 
drieu où le vieux maître achevait de vieillir. Et il 
répondait en rougissant un peu : « Eh bien, vous 
allez me trouver extraordinaire, mais j'ai obéi à une 
vocation... parfaitement... j'ai entendu à un moment 
comme une voix intérieure qui me répétait du matin 
au soir : “Va... Va... Va !...” Et j’ai fini par y aller. » 

Il y est allé en effet. Si le terrible coup de bélier de 
son premier livre avait ouvert la brèche assez large, 
les jeunes gens iraient sans doute aujourd’hui rêver à 
Soisy, dans la gracieuse forêt de Sénart, que traversa 



Disposer de sa mon 


141 


lant de lois, de Mainville à l'Ermitage, voilà quarante 
ans. un Français sans peur... Seulement on ne sail 
pourquoi, le pan de muraille a tenu bon, et surtout 
derrière l’homme qui se jetait ainsi en avant, il n'v 
avait personne — rien. A quoi bon faire la part des 
circonstances, du faux calcul, de la fatalité ? Mais à 
l'heure où j’écris ces lignes, il y a peut-être quelque 
part, sur une route d’automne, un autre inconnu qui 
marche dans les feuilles mortes, du même pas un peu 
lourd, en se disant : « Je donne ma vie. Que pèsera- 
t-elle dans la balance ?... » Une telle question ne fera 
sourire que les pauvres diables qui croient que l’inté¬ 
rêt mène le monde. Et, à vrai dire, une vie humaine 
s’estime en chiffres tant quelle n’est pas librement 
offerte, mais le sacrifice lui confère une autre valeur 
mystérieuse. Oui dispose de sa mon peut tenir n’im¬ 
porte quel enjeu. 

Je pense que Drumont a dû se répéter souvent cette 
vérité si simple, d’une expérience certaine, et qui 
n’apparaît sure, pourtant, qu'à un petit nombre de 
prédestinés. TI avait alors dépassé la quarantaine, 
gagnait à La Liberté mille francs par mois, quitte 
désormais des médiocres servitudes de son métier, 
riche de quelques loisirs dans une modeste maison 
bourrée de livres, de journaux, de revues, auprès 
d’une femme trop fragile, usée par une jeunesse misé¬ 
rable, muette, discrète, et que la moindre émotion 
menace d'une syncope mortelle. « J’ai connu alors, 
écrira-t-il, la crainte presque ridicule du foyer détruit, 
la résolution obstinée de ne rien faire qui pût troubler 
ceux que j’aimais. » Et sans doute ne dit-il pas tout ; 
car il y a en lui cette puissance de rêve qui pèse sur 
une vie d'homme d'un poids immense, l’accable, rend 
si douloureux, si poignant le passage à l'acte le plus 
humble, le plus quotidien, une lettre à écrire, une 
visite, des comptes. En pleine lutte, à l’époque vérita¬ 
blement incomparable de son élection au siège d'Al¬ 
ger, lorsque les gourdins ferrés des sections antisé¬ 
mites balayaient les boulevards, de la Madeleine à la 
porte Saint-Martin, il gardait les habitudes d’un vieux 



142 


Démission de la France 


garçon maniaque, fuyait les dîners en ville, la dépense 
imprévue, subissait docilement l'affectueuse tyrannie 
d'une vieille servante. Dans l'espoir d'éviter le retour 
des crises cardiaques qui avaient plusieurs lois mis 
en péril la vie de Mme Drumont, il faisait maintenant 
de longs séjours à la campagne, dans cette bizarre 
maison qui tourne le dos à la route, avec « son 
immense jardin, ses portes cintrées ouvertes sur des 
clôtures, l'allée des tilleuls, les champs noirs l’hiver, 
frangés par le ruban d’argent de la Seine ». 

Mois de mai qui est arrivé, 

C'est aujourd’hui qu'il faut chanter ! 

Un beau bouquet pour saluer. 


En revenant dedans les champs 
Nous avons trouvé les blés grands 
Les avoines en avoinant 
Les aubépines en fleurissant. 

Il écoute le pas de la malade sur les parquets grin¬ 
çants, sa triste toux, la voix familière dont il reconnaît 
soudain, avec un sursaut, l’imperceptible fêlure, cette 
dernière note inattendue qui n’en finit pas de vibrer, 
bourdonne comme une petite mouche sur la vitre. 
Qu’on est loin ici de Paris, du boulevard, des brasse¬ 
ries, des salles de rédaction chaudes et puantes ! 
Mais il n’a besoin de personne pour susciter en lui le 
monde étrange, moitié observé, moitié rêvé, où il 
entre quand il veut, en fumant les gros cigares qui lui 
font cligner les yeux derrière ses lunettes. Le silence 
n'a jamais absorbé que les faibles. La pauvre femme 
qui l'observe le soir à la dérobée, lorsque après une de 
ses longues promenades poursuivies exprès jusqu a la 
fatigue, jusqu’à une sorte d'épuisement lucide, il 
étend vers le poêle son pantalon raide et crotté, le 
croit volontiers rassasié d'air pur, d’odeurs, de grand 
vent. La maison dort si calme au bord de la route ! À 
peine devine-t-on, vers le Nord, l'ombre laiteuse au 
reflet de cuivre qui flotte au-dessus de Paris... Mais 




Disposer de sa mort 143 

lui n’a qu'à fermer les yeux pour refaire en secret le 
chemin parcouru, retrouver un a un ses repères dans 
la nuit close. Puisqu’en face de lui, c’est «Grand 
Bourg où vécut l’agioteur triomphant, où l’on ramena 
le cadavre de l’agioteur vaincu dont la tête avait été 
raccommodée avec de la cire pour cacher le trou de 
la balle ». Au-delà de Mainville, une autre noble 
demeure : « Deux taureaux supportent l’antique 
écusson qui orne la grille : c'est maintenant la pro¬ 
priété du Lavessière, des Métaux. » Cahcn d’Anvers 
est aux Bergeries, Rothschild à Ferrières et au Vaux- 
de-Cernay, dans l’abbave fondée par Blanche de Cas¬ 
tille, Hirsch à Marly, à la place de Louis XIV, 
Ephmssi à Fontainebleau, à la place de François I er , 
le Dreyfus des guanos à Pontchartrain. La Banque 
tentaculaire ouvre une ventouse dans chacun de ces 
coins délicieux, prête à pomper... Tout de même !... 
Et il pense aussi : « Tu as tes petits cinq cents francs 
par moi à La Liberté ; tu en gagnes autant avec tes 
autres travaux ; si tu te jettes en avant tu perdras tout, 
tu seras peut-être longtemps à retrouver une situation 
équivalente, tu ne pourras plus faire avec ta femme 
ton voyage chaque année. Si le loyer n’est pas payé, 
ta femme qui a une maladie de cœur et qu’un rien 
émotionne, ne parlera pas, mais souffrira... Reste 
tranquille 1 . » 

Reste tranquille... C’était sans doute la voix des 
bonshommes berrichons ou picards, le conseil de sa 
lignée. Reste tranquille encore un moment, et puis un 
autre, laisse passer, qu’il te suffise de tenir bon. Notre 
patience a raison de tout. « Je suis de la bonne espèce 
humaine, a-t-il écrit un jour, celle qui porte les bons 
fardeaux, et que Dieu a faite forte parce quelle sou¬ 
tient tout... » Seulement son heure était venue. Le 
conseil arrivait trop tard, puisque son heure était 
venue. Si ménager qu’il soit de son risque, le paysan 
ne se dérobe pas, et l’heure venue, a le sens de son 
destin. 

Un jour de l’hiver 1885, Drumont part pour Paris, 


1 . La Dernière Bal ai Ile. 



144 


Démission de la France 


laissant sa femme seule à la maison. Il rentre, la nuit 
tombée, s’étonne de trouver la grille du jardin grande 
ouverte, trébuche dans le vestibule obscur, grimpe à 
tâtons l'escalier, appelle, sc jette sur la porte de sa 
chambre qui butte contre un obstacle, puis le 
repousse lentement sur le parquet ciré, avec un bruit 
mou... Un instant, le malheureux homme reste 
debout sur le seuil, le cœur battant, respirant pour la 
dernière fois un parfum familier, la douce présence 
amie, tout un passé déjà mort. Rêve-t-il ? Ne rêve- 
t-il pas ? Oh ! ce silence, l'opaque silence qu’il retrou¬ 
vera, bien des années plus tard, autour de sa propre 
vie, aigri, vaincu ! Pressentiment de sa future soli¬ 
tude ! Enfin il ose craquer une allumette, se penche, 
et regarde à ses pieds ce qu’il s’attendait à v voir : 
un cadavre. 

« On n’est pas libre de ses pensées — ccrit-il dans 
La Dernière Bataille — il y a des pensées réflexes dont 
nous sommes irresponsables. J’eus une pensée de ce 
genre à l'enterrement de ma pauvre femme à 1 église, 
au moment même où Mgr d’Hulst donnait l’absoute. 
A travers l'horreur de cette séparation, le poignant 
souvenir de tant de jours heureux, l'appréhension de 
sc retrouver le soir dans la maison vide, je pensais : 
“Maintenant nulle considération humaine ne me 
retient plus, je vais donc enfin pouvoir parler !" « 

Qu’est-ce qu’il va dire ? Nul ne le sait précisément. 
Peut-être l’ignore-t-il encore lui-même. Des mois et 
des mois, poursuivant néanmoins la besogne quoti¬ 
dienne, imperturbable, il a dépouille les journaux, les 
revues, les bulletins financiers, Y Officiel. Mille potins 
courent chaque jour les salles de rédaction, les minis¬ 
tères, les couloirs de la Chambre ou du Sénat. Il a 
séparé de l'ivraie le bon grain, retenu l'essentiel. On 
ne le fait pas volontiers parler, mais il écoute, il 
écoute sans se lasser jamais, avec un sourire singu¬ 
lier, tantôt très doux, tantôt féroce. On sait qu’il 
entasse dans ses tiroirs les fiches et les notes : que 
fera-t-il de cet amas de paperasses ? Plus d’un cama¬ 
rade a tenté de le mystifier, mais il repère le rensei¬ 
gnement faux avec une sûreté foudroyante, rectifie 



Disposer de sa mon 


145 


d'un mot décisif, d'un nom, d’une date. Sans doute il 
parle souvent des juifs — des juefs. Qui n'en parle pas 
dans ces milieux de presse, en marge de la politique 
et des affaires, où la puissance juive ne sc dissimule 
pas comme ailleurs, s'affirme au contraire avec une 
sorte de bonhomie insolente. Et puis il y a ce vieux 
Toussenel, le phalanstérien, qui a écrit là-dessus un 
livre peu lu, et aussi Gougenot des Mousseaux, et 
encore, plus récemment, tel ou tel. Au fond, la ques¬ 
tion n’intéresse que des idéologues, des poètes : on ne 
s'attaque pas à l’argent. D’ailleurs ce diable d'homme, 
convive charmant, gai compagnon, reste tout de 
même impossible à classer, déconcerte. On le dit 
républicain, et il écrit : « Le républicain n'est pas un 
homme pensant, raisonnant, cherchant la vérité, la 
proclamant ! c'est un instrument, un orgue de Barba¬ 
rie jouant des airs de civilisation... On donne un coup 
de pied dans l'instrument, et il s'arrête un peu, 
comme après les malheurs de 1870, puis le juif paie 
le raccommodage de la manivelle légèrement détério¬ 
rée, l’orgue recommence à moudre des airs de 1789 , 
le Progrès, 1 Amour, succédant aux haines des 
nations. » — Et encore : « Il faut que ce soit des juifs 
d’Autriche qui viennent glorifier en France la Révolu¬ 
tion de 1789 , alors que, chez nous, tous les êtres 
libres, qu’ils appartiennent à l’élite intellectuelle ou 
au prolétariat, sont unanimes à maudire cette Révo¬ 
lution manquée qui ne nous a apporté que le paupé¬ 
risme, le déshonneur et la ruine. » 

Le même homme qui parle des origines de la Répu¬ 
blique avec l’insolence d’un disciple de Maistre ou de 
Bonald ne passerait pas non plus aisément pour légi¬ 
timiste. ün l’entend dire de La Rochefoucauld-Dou- 
deauville : « C’est une tête d’oiseau, une de ces figures 
comme on en expose aux vitrines des coiffeurs. » Le 
duc d’Audiffret-Pasquier ressemble à « un hanneton 
dans un tambour ». En somme « les conservateurs ne 
sont pas moins attachés au régime que les républi¬ 
cains, peut-être en espèrent-ils plus de profit ». 
« Lorsqu'on étudiera de près les années qui viennent 
de s’écouler, on s’apercevra que ce qui les caractérise, 



146 


Démission de la France 


c'est la fiction, l'imposture, le mensonge général, l'éta¬ 
lage verbal et scripturaire de sentiments qu'on 
n'éprouvait pas réellement, la perpétuelle menace 
d'accomplir des actes qu'on n’avait nullement l'inten¬ 
tion d'exécuter. » Il définit le comte de Chambord 
« une âme chargée d’un grand dessein et incapable de 
1 accomplir ». « Nulle âme de roi ne fut plus haute, 
plus généreuse, plus droite, mais le tempérament n’y 
était pas. » Frohsdorf, c’est l’Abbaye-aux-Bois de 
Mme Récamier, vieillie et toujours belle : « Les ado¬ 
rateurs n’ont pas renoncé aux déclarations, ils 
demandent encore les suprêmes faveurs, seulement 
ils les demandent depuis vingt ans. Si on les prenait 
au mot, ils feraient de leur mieux, mais ils seraient 
peut-être embarrassés ; heureusement les choses ne 
vont jamais jusque-là... » D’ailleurs, « les Thiers, les 
Favre, les Simon transforment Paris en abattoir sans 
l’ombre d’une hésitation ; ils feront tuer, s’il le faut, 
trente mille hommes pour conserver le pouvoir 
une minute de plus. Un roi de France ne le peut pas : 
il ordonne aux Suisses de cesser de tirer comme 
Louis XVI, il s’éloigne sans combattre comme 
Charles X, il reste au coin du feu comme Henri V... 
Aux âges passés, le matin du sacre, l’archevêque de 
Reims allait frapper à la porte de la chambre occupée 
par le roi dans les appartements du Chapitre. “Le roi 
dort ! répondait le grand maître des cérémonies. 
— Eveillez-le !” disait l’archevêque... En 1873 la 
France a frappé à la porte de la chambre du roi, mais 
le roi ne s’est pas réveillé... » 

S’il est si dur pour les légitimistes, l'auteur de Mon 
vieux Pans , qui fait encore volontiers à ses camarades 
de La Liberté, comme jadis dans le salon de Victor 
Hugo, l’apologie de la Sainte Inquisition, passerait 
assez pour dévot. Mais vers 1885 le nom de dévot a 
un sens précis, définit précisément l’espèce d’homme 
que Drumont méprise le plus : les Soumis, les Res¬ 
pectueux. « Le catholique est un citoyen français 
payant des impôts, accomplissant ses devoirs civi¬ 
ques comme tout le monde. Signe particulier : est 
destiné par la nature à recevoir tous les jours l’égout 



Disposer de sa mort 


147 


collecteur sur la tête. L’obcissancc tout ovine de ccs 
malheureux est incroyable : ils suivraient jusqu'au 
bout de la France le pan de chemise foireux de Cré- 
mieux en se disant entre eux : ‘C’est le drapeau natio¬ 
nal.” — Telle est son opinion sur la troupe, mais il 
n’attend pas grand-chose des états-majors. Journa¬ 
liste catholique, il aime rappeler le mot célèbre du 
cardinal Antonelli : « Je voudrais que tous les journa¬ 
listes catholiques fussent employés à dessécher des 
Marais-Pontins. » « Humainement, dit-il encore, un 
évêque n'a pas à en vouloir au gouvernement. Dans 
ce ménage troublé que forment l’Église et l’État, l’évê¬ 
que est le plus heureux des trois. » 

Injurieux envers la République, peu respectueux de 
la monarchie, avec cette compassion dédaigneuse 
pour le docile troupeau des bien-pensants, on vou¬ 
drait le croire seulement aigri. Pourtant, qui ressem¬ 
ble moins à un homme de lettres aigri, c'est-à-dire 
vaniteux et impuissant, à un Heine, à un Vallès, que 
ce magnifique garçon aux colères promptes, si 
curieux de la vérité des êtres, si ardent à sa recherche, 
mais qui ne la rencontre pas sans tristesse ? De vieux 
confrères que déconcertent des propos un peu rudes 
hochent la tête et le traitent entre eux d’anarchiste. 
Mais l'anarchiste hait la société et celui-ci ne la hait 
pas, il a l'air de la regarder mourir. Peut-être est-elle 
morte déjà ? 

Le cadavre social est naturellement plus récalcitrant, 
moins facile à enterrer que le cadavre humain. Le cadavre 
humain va pourrir seul au ventre du cercueil, image 
régressive de la gestation ; le cadavre social continue à 
marcher sans qu'on s'aperçoive qu’il est cadavre, jusqu’au 
jour où le plus léger heurt brise celte survivance factice et 
montre de la cendre au lieu de sang. L’union des hommes 
crée le mensonge et l’entretient ; une société peut cacher 
longtemps ses lésions mortelles, masquer son agonie, faire 
croire quelle est vivante, alors qu’elle est morte déjà, qu’il 
ne reste plus qu’à l'inhumer... 

Il a de ces violences irrésistibles, de ces rages blan¬ 
ches qui creusent le regard, déforment la bouche, 



148 


Démission de la France 


font dire aux camarades : « Qu'est-ce qui lui prend, à 
ce Drumont ? » Alors, il se jette sur un nom prononcé 
au hasard, le marque d'une phrase brûlante, vite 
oubliée, car il n’a réellement aucune recherche, 
aucun désir de plaire ou détonner ; s’il sc delivre de 
sa haine, cest naïvement, et comme avec une sorte 
de candeur féroce. Il dit de Gambetta : « C’est un 
empereur juif... Pour le bien comprendre il faut se 
figurer une manière de Barabbas, Barabbas gracié, 
devenu préfet du Prétoire un beau matin, au milieu 
dune bagarre, et se faisant adjuger la pourpre à force 
de bagou. » Mais il n’écoute ni les protestations ni les 
rires, ses yeux s’adoucissent presque aussitôt derrière 
ses lunettes, débordent d’un mépris tranquille, et il 
conclut en haussant les épaules, déjà repris par sa 
vision intérieure : « Bah ! l’effort des meilleurs ou 
des pires ne va pas au-delà d’une velléité, s'arrête au 
point où commence l'acte volontaire... Tous ces per¬ 
sonnages ont je ne sais quoi d’incohérent, d’cphémère 
et de météorique : ils arrivent, ils ébauchent un geste, 
ils balbutient quelques paroles et soudain ils s'en vont 
sans qu'on sache pourquoi ils sont venus. Us font l’ef¬ 
fet d acteurs qui se sont trompés dans leur entrée ou 
qui, par inadvertance, se seraient mêles à une pièce 
dont ils n étaient pas, et qui brusquement diraient 
bonsoir à la compagnie et rentreraient dans la cou¬ 
lisse. » 

Des mois et des mois le mystérieux bouquin a 
fourni un sujet familier de conversation. « Allons, 
Drumont, où en êtes-vous ? — Ça vient, répondait-il ! 
vous verrez ça, cher ami, vous verrez ça. » On se 
disait : « Ça ne viendra peut-être jamais ! Il y a tant 
de ces livres chimériques qu’on rêve et qu'on n écrit 
pas... D ailleurs, quelle singulière idée de s’attaquer 
aux juifs, lui qui collabore depuis plus de dix ans au 
journal des Perdre ! Et puis la maladie de sa femme 
lui coûte gros ; il ne risquera pas toute une vie sur 
un coup de dés pareil, voyons ! à quarante-trois 
ans !... » Sa femme morte, il ne quitte plus guère 
Soisv, les sceptiques ont beau jeu : « Hein, votre Dru- 
mont ! fini, mon vieux, un homme fini ! « Certains 



Disposer de. sa mort 


149 


esquissent un sourire, font de la main un geste éva- 
sil : ils savent peu de chose, — sinon que le camarade 
s'entraîne aux armes quatre heures par jour. « Une 
main de fer, disent-ils. Et quels battements !... » 

Une main de fer en effet. Elle ne tremble pas, sinon 
de hâte, en écrivant les derniers chapitres, les plus 
directs, les plus durs, calculés pour le maximum de 
risque. À présent que l’opinion publique, saturée de 
violences verbales, reste inerte, ne réagit plus aux 
réactifs les plus sauvages, au point qu'un honnête 
homme diffamé, comme la moins discutable canaille, 
répugnent également à relever l’injure, assurés que le 
silence et l’oubli la recouvriront demain, l'effaceront, 
quel jeune Français ira tenir compagnie au journa¬ 
liste solitaire ? Oui partagera son ivresse studieuse 
lorsqu’au milieu du désordre d’une chambre de veuf, 
la fenêtre ouverte sur les épais tilleuls de l’allée, il 
rassemble mentalement une dernière fois — une der¬ 
nière fois et puis une autre encore — son troupeau 
d'hvènes, le dénombre ? En face des puissantes bêtes 
de proie financières ou politiques, qui ignorent jus¬ 
qu’à son visage, jusqu'à son nom, il est beaucoup 
moins qu'un romancier ou qu’un poète, car il ne s’agit 
pas seulement de faire vivre des êtres imaginaires 
dont un écrivain peut toujours réussir à se dégager. 
Lui reste lié à sa création, vaincra ou périra tout 
entier avec elle. Les mille personnages de son drame 
ne sont rien, moins que rien, moins qu'une vague 
fumée dans l’air, s'ils sont seulement vraisemblables, 
s’ils ne sont pas vrais, vrais à crier, vrais à décharger 
la colère. Et pour une telle entreprise ni le talent, ni 
le génie même, ne peuvent suffire. Il y faut ce je ne 
sais quoi qui rend le défi intolérable, arrache un cri 
au plus rusé. Quelle pauvre chance a-t-il, ce chroni¬ 
queur, d’inquiéter dans la tranquille possession de 
leurs plaisirs, au fond de leurs hôtels, des politiciens 
triomphants, des financiers cousus d’or, blasés sur 
tous les chantages ? Et il ne s'agit pas seulement de 
les inquiéter— à quoi bon ? —la simple inquiétude 
ne leur ouvrirait pas la bouche, ne les sortirait pas de 
leurs trous. Il faut faire flamber la jungle. 



150 


Démission de la France 


L’admirable est qu'il ait d'abord réussi. Le minus¬ 
cule brasier a tremblé un moment entre ses deux pau¬ 
mes et tout à coup, avant qu'on ait seulement repéré 
l’incendiaire, la flamme s’est mise à hurler comme 
une folle aux quatre coins de l'horizon... Hasard, dira- 
t-on. Point du tout. Alors c'est le miracle de l’art ? 
Moins encore. Ces deux gros livres déconcerteraient 
plutôt l'amateur par un ton de naïveté un peu 
pataude, une bonhomie dont on ne sent qu a mesure 
la force secrète. Quelle force ? Celle d’un homme qui 
joue sa chance, son unique chance, la joue tout 
entière, s'engage à fond... Et ce n'est même pas assez 
dire, peut-être. Car celui qui jette ainsi ses cartes sur 
la table n'a qu'une seule des vertus du joueur — et 
d’ailleurs la plus dangereuse — l'entêtement. Au fond, 
il craint assez de perdre, mais il sait en outre que les 
jeux faits il ne reprendra pas sa parole, tiendra le 
coup contre n’importe quel adversaire. Alors, avec 
une sorte de fureur, pourtant sagace, il commence 
par couper le chemin de retraite, il ne se croit sûr 
detre réellement engagé que lorsque tout dégage¬ 
ment est devenu impossible. Ménager de son bien, à 
la manière d’un paysan, avaricieux sinon avare, cha¬ 
que page bien venue est grosse du risque d un procès, 
menace son petit avoir. Elle porte aussi la chance 
d’un duel. Il ne pose la plume que lorsqu’il sent cette 
double menace braquée sur sa poitrine et le tiroir de 
la commode où il tient rangés ses quatre sous. Alors 
seulement il va prendre l'air du soir dans son jardin, 
piétine en rêvant la pelouse, la tête un peu chaude. 
Les feuillets sont encore là-haut sur la table, un mou¬ 
vement de la main les jetterait au feu, en ferait de la 
cendre. Mais il sait aussi que ce geste est justement 
le seul qu’il est incapable de taire. Voilà son secret. 
En y pensant, il sourit sûrement dans sa barbe, il 
croit bien avoir trouvé là un fameux secret, le secret 
des secrets, une espèce de Scsamc à forcer n'importe 
quel destin. 

Et sans doute plus d’un de ces jeunes guignols gla¬ 
cés, sans regard et sans âge, qui encombrent la scène 
aujourd’hui, trouveront la chose comique ; hé quoi. 



Disposer de sa won 


151 


si naïf, ce Parisien chevronné, ce familier des théâtres 
cl des brasseries du boulevard, l’ancien élève de 
Girard in ?... Pas tant que vous croyez, petites 
mains ! Mais, évidemment, il le fut, si l’on ne veut 
regarder qu’au terme, à la profonde déception de sa 
vieillesse. Oui, oui, gidiens, gidettes et gidoyères, oui 
mes belles, il attendait beaucoup, il attendait trop de 
l’acte d’un homme qui met à la disposition de la vérité 
dont il sent sur lui le regard, loyalement, honnête¬ 
ment, sans réserve ni exception de jeu, sa vie 
d’homme. Et ce que la vérité qui le regardait attendait 
de lui, à son insu, c était précisément sa silencieuse, 
son impuissante agonie. 

En vain, il s’est jeté en avant, tête basse. La clameur 
a couru derrière lui un moment, et il est allé s’écraser 
seul contre le mur. dans le noir, il a roulé assommé. 
C'est absolument une scène de cirque, mon Dieu, 
n'est-ce pas ? On voit Grock là-dedans. Il n’y manque 
même plus aujourd'hui l'autre acteur indispensable à 
ces sortes de farces depuis qu'un auguste, du nom 
de Bessières, un de ces entrepreneurs d âmes qu’une 
grossièreté fondamentale, ingénue, en dépit des 
ronrons dévots, rend parfois féroces, la dénoncé aux 
jeunes bien-pensants de La Vie catholique comme l'un 
des plus célèbres renégats du siècle, avec Renan, Loy- 
son, Taxil — Léo Taxii. Un vrai numéro de Grock, 
vous dis-je !... Cependant permettez-moi d’ajouter un 
mot, Bessières, je serai poli : vous avez quand même 
eu tort de laisser tomber cette saleté sur une pauvre 
tombe, même pour vous lâcher le ventre, oui, mon 
ami. Il y avait de la place le long du mur, mon vieux. 
D’ailleurs vous perdez votre temps : le bonhomme 
est désormais à l’abri, en sûreté, sous une épaisseur 
convenable de terre ; il ne vous entend pas. Et les 
braves petits garçons français que vous emmenez 
comme ça, avec vous, faire leurs besoins dans les 
cimetières, ne vous entendent pas davantage. C’est le 
bonhomme qui leur parlera maintenant, s’il veut, à 
travers sa bière pourrie. Vous aurez beau prêter 
l’oreille, vous n’y comprendrez rien, c’est là le langage 
d’un homme : 



î 52 


Démission de la France 


Mes enfants, je n'ai pas qualité pour prescrire à personne 
une règle de vie, mais après avoir pensé et médité, j’ai le 
droit d’indiquer à de plus jeunes que moi une méthode qui 
me semble propre à former un être viril. 

Commencez d’abord par éviter les prosopopées redon¬ 
dantes. Les vains serments, l’appareil de ces phrases toutes 
faites qui ressemblent au matériel de Belloir, aux écussons 
de carton, aux tentures d’andnnople qu’on transporte dans 
des voitures spéciales, à l’occctsion des fêtes publiques. 
Songez à l'immense ridicule dont s’est couvert le parti 
conservateur avec cet immense déballage de phrases de 
rhétorique qui a commencé à la fin de 1871 : « Dieu le 
veut ! Nous reprendrons le glaive des anciens chevaliers, 
nous combattrons avec l'épée flamboyante, nous tombe¬ 
rons, s’il le faut, comme les Macchabées... » Tout cela pour 
arriver à subir patiemment les actes les plus odieux sans 
qu’il se soit trouvé un mâle pour flanquer cinq coups de 
revolver dans la tête d’un préfet ou d’un commissaire de 
police qui entrait dans les domiciles privés sans mandat. 

Appliquez plutôt l’admirable méthode de méditation des 
exercices de saint Ignace. Déterminez bien à l’avance votre 
puissance de volonté. Ne vous remplissez pas le cerveau à 
vide avec des histoires de chrétiens dans le cirque que vous 
racontent des gens obèses qui se croiraient perdus si leur 
côtelette n’était pas cuite à point, et qui ne souriraient pas 
du tout s’ils étaient dans une arène au milieu de lions affa¬ 
més. Comprenez bien l’admirable passage de Carlyle sur la 
Crainte et le Courage : « La valeur est la seule chose qui 
ait de la valeur, qui vaille, valour is siill value », mais ne 
mettez tout de même pas cela sur le mode trop lyrique, ne 
vous mentez pas à vous-même, ne vous imaginez pas que 
vous n’aurez jamais peur comme les d’Audiffret-Pasquier, 
les estradiers, les faiseurs de discours anniversaires qui jet¬ 
tent le gant à la République à neuf heures trois quarts, 
après avoir dit au cocher d’être exact avec le coupé à 
dix heures moins cinq. 

Ceci dit, ccoutez-moi bien : tout homme qui est décidé 
à mourir peut agir sur les événements. Derrière tous les 
événements il y a un homme qui a été décidé à mourir. 

Sans doute beaucoup de causes ont fait que l’Italie, jadis 
puissance de troisième ordre, soit plus influente mainte¬ 
nant que la France dans les conseils de l'Europe, et puisse 
prodiguer des humiliations au pays qui l'a affranchie. Mais 
parmi toutes ces causes, il y en a une qui n’est pas la moins 
importante de toutes. Il s’est trouvé un homme qui s’est 



Disposer de sa mon 


153 


entretenu un jour avec lui-même : il avait des bank-notes 
plein son portefeuille, il était de noble race, jeune encore, 
éloquent, aimé des femmes ; un matin, à Londres, il s’est 
posé cette interrogation à lui-même : « Voyons, es-tu 
résolu à mourir ? » 11 s'est répondu : « Oui. » Il a pris alors 
un cab et il est allé examiner la guillotine au musée Tus- 
saud pour savoir comment on mourait quand on mourait 
guillotiné, et là-dessus il est parti pour Paris. Cet homme 
s’appelait Félice Orsini... 


Bessières trouvera sans doute la page assez belle et 
dira : « Je la replacerai dans un sermon... non, pas 
dans un sermon, mais dans une bonne petite instruc¬ 
tion à mes jeunes gens, par exemple, le jour de l’ar¬ 
mistice. Une fois par an, il faut bien faire plaisir à la 
clientèle militaire, nous y recrutons pas mal pour nos 
Maisons, et voyez-vous, c'est une justice à leur ren¬ 
dre, ces gaillards-là font beaucoup d’enfants... “Mes¬ 
sieurs, tout homme, décidé à mourir peut agir sur les 
événements. Detrière tous les événements, il y a un 
homme décidé à mourir !” Écrit ce n'est déjà pas mal. 
Mais dégorgé avec un mouvement pathétique des 
hanches et les veux blancs, j'en ferai quelque chose 
d'irrésistible. » 

Malheureusement, pour ce genre de spécialistes, la 
valeur d’une telle page est d’un tout autre ordre qu’ils 
nt* l’imaginent. Je craindrais bien plutôt qu'arrachée 
ainsi à son contexte, elle ne trahît, sinon la pensée de 
l'auteur, du moins le sentiment quelle exprime avec 
une sincérité tranquille. Car un familier du vieux maî¬ 
tre ne s'y trompera pas, ne se laissera pas prendre 
à certain accent péremptoire. Évidemment, Drumont 
s’est répété bien des fois ces choses à lui-même avant 
de les écrire. Tl semble qu'on les sente comme usées et 
polies par un long service. Elles gardent les marques 
émouvantes d’un débat intérieur, des hésitations, des 
scrupules, des tentations de la peur — oui, pourquoi 
pas — de la peur d’un homme isolé qui aime ses ciga¬ 
res, scs livres, l'humble confort de sa vie quotidienne, 
et sait fort bien qu’à moins d’un triomphe inattendu, 
invraisemblable, la publication de La France juive 




154 


Démission de la France 


fera de lui, dans sa profession, un de ces réprouvés 
qui attendent patiemment dans les antichambres et 
dont les secrétaires de rédaction disent, pour s’excu¬ 
ser d’un refus : « Que voulez-vous ? il s’est rendu 
impossible... » Et ce n est pas là une vaine image : 
quiconque a l'expérience du journalisme, de ses tradi¬ 
tions. de ses mœurs, et aussi de ses servitudes, 
conviendra aisément que l'échec d'un tel livre eut non 
seulement ruiné mais déshonoré son auteur. La sim¬ 
ple lecture des noms cités au cours des deux volumes, 
et qu’un index alphabétique rassemble, suffirait à 
donner l’idée de l’invraisemblable gageure. Près de 
trois mille noms, et quels noms ! Tout ce qui compte, 
tout ce qui dispense l’argent, les places, fait et refait 
les réputations, financiers, politiciens, fonctionnaires, 
gens d'Église ou magistrats. Que Drumont ne réussît 
pas à rompre le premier cercle du silence, à en appe¬ 
ler au grand public patriote, d’ailleurs lui-même si 
facile à intimider, si respectueux des puissants, on 
comprendra que le simple soupçon de chantage, trop 
plausible, devait suffire à le perdre. Le cher Bloy a 
payé beaucoup plus cher d’admirables mais au fond 
dé plus inoffensives invectives. 

À quarante-cinq ans, on n’ignore plus les règles du 
jeu. Vous voyez d'ici le révérend Bessières, ou n’im¬ 
porte lequel de ces insupportables bavards à la 
bouche juteuse, se disant : « L’heure est aux conces¬ 
sions, aux accordements, à la tolérance réciproque, 
l'opportunisme est devenu une espèce de sacrement. 
Si je m’attaque aux forts, je vais probablement me 
faire meure au ban de la société à laquelle j’appar¬ 
tiens, et, quelques années après ma mort, un autre 
marchand de phrases me traitera peut-être de rené¬ 
gat... Ma foi, tant pis : je ferai quand même ce que 
je crois juste, bien qu’en conscience je puisse trouver 
d'excellentes raisons de m’en dispenser... » Mais vous 
sentez bien que l'hypothèse ne tient pas debout. Bes¬ 
sières est jésuite, il trouverait probablement une telle 
attitude trop grossière. Et d’ailleurs, longtemps avant 
que fût né ce révérend, Drumont devait savoir à quoi 
s'en tenir là-dessus, lorsqu’il écrivait, non sans 



155 


Disposer de sa mort 

malice : « Chaque ordre a une effigie particulière en 
même temps qu'une mission distincte. Les jésuites 
sont arrivés quand le Moyen Âge était fini ; ils n'ont 
point connu l'admirable ordre chrétien sur lequel 
reposait la société du passé, ils ont été les hommes 
d’un état social nouveau. Leur conception générale de 
la vie est un accommodement mutuel où tout s'arran¬ 
gerait grâce à leur dévouement à eux, à leur expé¬ 
rience du cœur humain, à un liant réciproque. » 
fl manquait, évidemment, à l'auteur de La France 
juive, la glande spéciale qui sécrète cette liqueur 
lubrifiante. Pressé de dire un jour, à la fin de sa vie, 
comment il avait été amené à écrire son premier livre, 
il a fait une confidence extraordinaire, d une sincérité 
vraiment nue, triviale, presque terrible : « J étais 
guidé uniquement par la haine de l’oppression qui 
fait le fond de ma nature. L'oppression me rend 
malade physiquement. Obligé, pendant de longues 
années, pour subvenir à mes charges de famille, de 
refouler ce que je pensais j’avais fini par attraper des 
crampes d'estomac, une anorexie qui me contractait 
la gorge au moment du repas. Cette douleur a com¬ 
plètement disparu du jour où j’ai pu exprimer libre¬ 
ment ma manière de voir, proférer mon verbe (pro, 
en avant, ferre, porter), ce que je fis dans La France 
juive et dans La Fin d'un monde. » 



VII 

HISTOIRE D'UNE MAIN GAUCHE 


La France juive parut dans les derniers jours du 
printemps de l’année 1886. Aucune analyse ne saurait 
donner l’idée de ce livre magique. On connaît de plus 
vastes tableaux d’histoire, on connaît aussi de plus 
beaux pamphlets, mais il n’est sans doute pas d'exem¬ 
ple d’un tel accent soutenu pendant douze cents 
pages sans un fléchissement, jusqu’à l’admirable 
conclusion, franche et naïve comme un vitrail anti¬ 
que : « Ai-je rédigé notre testament ? Ai-je préparé 
notre renaissance ? Je l’ignore. J’ai accompli mon 
devoir, en tout cas, en répondant par des insultes aux 
insultes sans nombre que la presse juive prodigue aux 
chrétiens. En proclamant la vérité, j’ai obéi à l’appel 
impérieux de ma conscience, liberavi animant 
meam. » Livre comparable à un très petit nombre, 
livre presque unique par on ne sait quel grondement 
intérieur, perceptible à mesure, de chapitre en chapi¬ 
tre, et qui, en dépit des sourires sceptiques ou de l’en¬ 
nui, finit par résonner dans notre propre poitrine, en 
arrache un long soupir. Livre dont les véritables 
dimensions n'apparaissent pas d'abord, où l'on entre 
de plain-pied sans méfiance, comme dans une église 
obscure, jusqu’à ce qu'un mot prononcé à voix haute, 
par mégarde, fasse mugir les voûtes baignées d'om¬ 
bre, se prolonge en tonnerre sous les arceaux invisi¬ 
bles. Livre dont la prodigieuse tristesse, malgré les 



Histoire dune main gauche 


157 


cris de colère ou les défis, prend au dépourvu 
l'homme le plus vil. reste une sorte d'énigme pour 
tous. 

Est-ce tristesse quil faut dire? La passion, mais 
réduite à l'essentiel, la passion nue, porte ce même 
signe austère, a ce regard fixe et grave dans l’invec¬ 
tive, la plainte ou le rire. Et nous voyons ici le chef- 
d'œuvre, peut-être, de cette passion dépouillée de 
toute surcharge, ascétique. Nul doute pour qui sait 
lire : l’homme qui, dans le seul but d'affronter son 
temps, son siècle, a fourni cet effort immense, n’a pas 
cru un moment au succès, n’a rien accordé à la 
chance d’une improbable victoire. Si réellement naïl 
que fut son génie, l'espérance était encore plus naïve 
et sur un autre plan de grandeur où il ne la cherchait 
même pas. Au sens exact elle n’offrait aucune prise à 
ses puissantes mains, lui échappait. Comme chez la 
plupart des êtres sacrificiels, hantés par l'idée du 
sacrifice, l'image de la mort lui tenait lieu d'espé¬ 
rance, apportait à sa nature la part indispensable de 
confiance, de sérénité. C’est elle qui donne à ce colos¬ 
sal amas de noms, de faits, d’anecdotes, qui pourrait 
être si vulgaire, une sorte de majesté à quoi ne sau¬ 
raient atteindre des œuvres conçues et nées sous un 
autre signe que celui d’un désespoir sans faiblesse. 

Et ce n’est pas encore assez dire — non. Car 
d'abord, un homme capable d’espérer, ou du moins 
d'entreprendre pour vaincre, n’eût pas eu la patience 
de mener à son terme, jusqu’à l'âge mûr, jusqu'au 
seuil de la vieillesse cette méditation préparatoire 
qu'un événement fortuit, heureux ou malheureux, ris¬ 
quait de rendre d’un seul coup aussi vaine, aussi sté¬ 
rile que les studieuses rêveries d’un maniaque. Ou, le 
moment venu d’agir, n’aurait-il pas du moins tâté le 
fort et le faible de l’adversaire, cherché le passage ? 
En tout cas, il eût allégé son livre, au lieu que, visible¬ 
ment, Drumont a surchargé le sien, comme on bourre 
d’explosifs un navire dont on n attend plus rien, sinon 
qu'il se traîne jusqu'au but avec le tonnerre dans ses 
soutes, et qu’il saute contre l’obstacle. On devine très 
bien la constante obsession de ce fort garçon français 



158 


Démission de lu France 


blessé au plus intime de l’être, précisément dans ce 
sens de la race, qu’il a d’ailleurs exquis — blessé dans 
sa race : il parle le dernier, il veut tout dire à la fois... 

L'apparition de La France juive fut accueillie par 
une sorte de silence plein de présages. La librairie, 
qui ne croit guère aux présages, pariait déjà pour ce 
quelle appelle, en son argot, une belle panne. De 
tous, l’auteur était probablement le moins cmu. Un 
véritable artiste connaît seul, l'œuvre achevée, cet 
épuisement profond, non sans douceur, ce demi-som¬ 
meil qui n'insensibilise que la part supérieure de 
I être, maintient lame dans un certain état d'expecta¬ 
tive, d'attente, qui ressemble à la résignation. 

Je me vois encore — a-t-il écrit avec sa gentillesse ordi¬ 
naire — je me vois encore, par une maussade après-midi 
d'avril, en face du premier exemplaire de Ixi France juive. 
Lajoie de la création, l’enfantin plaisir de récri va in qui se 
corrige sur les épreuves et se sourit complaisamment aux 
bons endroits, n étaient plus là pour inc soutenir. J’éprou¬ 
vais seulement cette impression de froid dans les os qui 
saisit l’homme loin de chez lui, en pleine rue, par une 
pluie glaciale... 

Quelle apparence que ce livre pût réussir ? Il heurtait 
tout le monde : il s’attaquait, sans s’appuyer sur personne, 
à cette formidable puissance de l'argent devant laquelle les 
rois eux-mêmes capitulent : il traitait en outre de sujets 
peu faits pour intéresser les lecteurs de Nanti. Et puis... 
deux volumes... 1 200 pages ! Cet excellent Marpon avait 
une façon funèbre de prononcer : « Deux volumes ! » Il 
demandait ce qui allait nous arriver et il insistait d’un air 
inquiet : « Vous répondez des procès, n‘est-ce pas ? » 

Je répondais de tout et je regardais ces pauvres bibelots 
qui, dans la vie d'un artiste, ont une importance exception¬ 
nelle, ces plats curieux, ces vieux meubles achetés aux 
vacances, en courant la campagne avec ma femme, au 
temps où nous étions jeunes tous les deux... C’était cela qui 
devait payer les amendes et j'apercevais déjà un huissier 
pénétrant dans cette demeure si longtemps tranquille et y 
saisissant, selon l’expression de ces messieurs, jusqu’à la 
cendre du foyer. 

Alors je me mis à genoux sur le plancher, dans mon cabi¬ 
net de travail, puis murmurai Y À Dieu vat ! et commençai 



Histoire d'une main gauche 


159 


•t l'aire des dédicaces pour me rendre favorables ceux de 
mes confrères que je jugeais assez indépendants pour oser 
au moins annoncer mon livre. 

Il a raconte ailleurs ses promenades mélancoliques 
autour de l'Odéon, guettant du coin de l'œil, sous les 
arcades, les piles de volumes jaunes, toujours intac¬ 
tes. Le nez de Marpon s’allongeait, l'expression du 
sourire des confrères dépassait ce point critique où 
l'intérêt tourne à la comparaison, les camarades, inti¬ 
midés, se taisaient. « Ne m embêtez plus avec ces his¬ 
toires de juifs ! » était devenu le mot d'ordre des 
secrétaires de rédaction aux chroniqueurs entrepre¬ 
nants. Et pourtant, plus d’un sans doute de ces hom¬ 
mes étranges dont le métier est de découvrir Paris 
chaque nuit, attentifs au moindre battement, au plus 
petit fléchissement de ce cœur immense, dans le ron¬ 
flement des machines, au fond de leurs bureaux 
minuscules qui sentent la graisse et l'encre, ne s'y 
trompait pas : ce silence n'était qu’illusion, le livre 
redoutable n'avait pas coulé à pic. Seulement il avait 
éclaté en profondeur, très loin. L’oreille exercée avait 
pu entendre le bruit sourd de l’explosion, et déjà le 
regard cherchait à la surface le point exact d’où jailli¬ 
rait la colonne de feu et d’écume... Elle apparut natu¬ 
rellement là où personne n’eut dû l’attendre : sous le 
derrière propret d’un petit juif de Bourse et de club, 
à crâne chauve et à favoris, portant sa fleur de lys à 
sa cravate et entre son claque et son frac, le cœur de 
la duchesse d'Uzès : M. Arthur Meyer. 

Entre tant de puissantes bêtes, pourquoi ce 
roquet? Personne ne le saura jamais, qu'importe! 
Dru mont lui avait jeté une pierre en passant. Ce qu'il 
haïssait d’ailleurs, d’une haine ingénue, en ce boursi¬ 
cotier obscur, fils d'un colporteur, devenu secrétaire 
d une femme galante, et enfin directeur du Gaulois, 
journal de défense sociale et de réconciliation natio¬ 
nale, champion de l’Église et de l’histoire de France, 
une manière de roi de Paris, l’arbitre des consciences 
conservatrices — c'était la niaiserie d'un parti dont 
l'ingratitude est proverbiale, la stupidité de ces gens 



160 


Démission de la France 


du monde qui regardent se lever le rideau de l'Opéra- 
Comique ou périr leur pays avec la même indiffé¬ 
rence courtoise, la même grimace idiote. « Aujour¬ 
d'hui il a maquignonné, boursicoté, trafiqué, il a un 
coupé, un hôtel, un journal. Il n’excite ni l’envie, ni 
même le mépris, mais plutôt comme un incommen¬ 
surable étonnement. Au moment des obsèques de 
l'empereur à Chislehurst, il voulait marcher aux côtés 
de la famille impériale ; il a pris le deuil du comte 
de Chambord et annoncé gravement qu'il ne pourrait 
assister aux fêtes d'ischia à cause de la mort du roi. 
A l’exposition canine, les piqueurs de la duchesse 
d'Uzcs sonnent les honneurs quand il arrive, ce qui 
se comprendrait tout au plus dans une exposition de 
pisciculture... Tout cela, je le répète, se produit 
sérieusement, silencieusement, sans rire. » C’est le 
même petit juif qui dira un jour à Maurice Talmeyr, 
venu lui proposer un article assez violent sur la politi¬ 
que anglaise : « Oui... oui... tout cela est très bon... 
Cependant je dois vous faire une recommandation : 
le roi a été aimable pour moi à l’occasion de mon 
mariage, ne soyez pas trop dur pour l'Angleterre. » 
Sans doute, une note du Figaro, écrite sur le ton du 
scepticisme offensé, et qui mettait fort adroitement 
en cause l’archevêque de Paris, Mgr Guibert, avait 
déjà rompu le silence. Mais on ne voit pas, dans ce 
conte de fées ou de fabliau, le rôle d’un vieux routier 
comme Magnard. Le solitaire de Soisv ne rêvait pas 
d'académie, mais de bataille, et un rêve naïf finit tou¬ 
jours par avoir raison. L’homme qui, à la fin de deux 
énormes livres bourrés de documents et qui sont un 
chef-d’œuvre d'observation, d analyse, d’érudition, en 
appelle non pas au réformateur ni au politique, mais 
en dernier ressort, au soldat, à la plus humble espèce 
de soldat, la plus dédaignée, presque méprisée... 
« peut-être un de ces officiers que l'on voit, la mous¬ 
tache cirée, humer tranquillement leur absinthe 
meurtrière, après avoir, le matin, aidé à expulser 
quelques vieux prêtres, sentira-t-il, un jour, le rouge 
lui monter au visage et, repoussant son verre à demi- 
plein, s'écriera : "Mieux vaut la mort qu’une telle 



Histoire d'une main gauche 


161 


honte !”... cet homme-là devait apparaître pour la 
première fois au public français l’épée à la main 
comme une belle image d’Epinal. Arthur Meyer 
venait de dépasser la quarantaine. Il avait alors pour 
principal collaborateur Henry de Pêne auquel il a 
rendu, dans ses mémoires, ce témoignage déconcer¬ 
tant, d’une humilité vraiment orientale : « qu’à son 
contact familier il s'était constitué, lui, Meyer, une 
sorte d’éducation dont il avait totalement manqué 
jusque-là ». Peut-être apprit-il aussi à l'école de ce 
gentilhomme béarnais qu’un âge vient où les situa¬ 
tions considérables ne vont plus sans risques. Il 
envoya ses témoins. 

Ceux de l’auteur de In France juive étaient Albert 
Duruy et Alphonse Daudet. La rencontre eut lieu à la 
Celle-Saint-Cloud, par un jour de printemps, « l’un de 
ces jours étincelants que les Anglais appellent a glo- 
rious day ». À la première reprise, Drumont se jeta en 
avant si brutalement qu'après un violent débat d’ar¬ 
mes des plus dangereux, les témoins arrêtèrent le 
combat. Dès le début de la seconde reprise, écartant 
l’épée de son adversaire d’un battement, il sauta sur 
lui en corps-à-coips, et dit en éclatant de rire : « On 
commence à s'amuser ! » Mais presque à la même 
seconde les spectateurs le virent pâlir et chanceler, 
tandis qu'Albert Duruy, saisissant le bras gauche du 
directeur du Gaulois, s'écriait : « Monsieur, je vous 
v prends ! » 

Nous étions à ce point rapprochés que j’avais perdu en 
quelque sorte la liberté de mes mouvements, écrit 
M. Arthur Meyer dans ses mémoires avec beaucoup de gra¬ 
vité. Je ne sais comment il se fit qu’à un moment donné 
j’empoignai avec la main gauche l’épée de mon adversaire 
tandis que mon épée qui fourrageait ses jambes le bles¬ 
sait grièvement. 

Lorsque je rentrais au Gaulois, dit-il encore, je racontai 
les phases de la rencontre sans rien atténuer... Une minute 
d’hésitation, une seconde de défaillance, et il ne me res¬ 
tait plus qu a disparaître. Henry de Pêne m’écoula, puis 
silencieusement m’attira sur sa poitrine et m’embrassa 



162 


Démission de la France 


longuement. La rédaction entière du Gaulois , forte de cet 
exemple, sc serra autour de moi. Je sentis que j'étais sauvé. 

Il était sauvé en effet, ayant joué son bout de rôle 
cocasse dans une noble et tragique histoire. Désor¬ 
mais la fameuse main gauche restera braquée, index 
tendu, vers les deux volumes de La France juive, dési¬ 
gnant à tous l'homme et l’œuvre. 

Le succès se décida brusquement, fl fut immense. 
L'enthousiasme parut gagner jusqu'à l'auteur. On 
trouve dans La France juive devant l'opinion, paru peu 
après, un accent bien rare chez Drumont, et comme 
un frémissement d’espérance. Le coup avait été porté 
à fond, le pays y répondait par un de ces puissants 
mouvements d'opinion qui paraissent devoir tout 
emporter, qui parfois emportent tout. Déjà Marpon 
ne pouvait plus suffire aux commandes, multipliait 
les éditions. Paris acclamait au Casino la première 
conférence antisémite de Jacques de Biez ; des mil¬ 
liers de braves gens s'inscrivaient à la nouvelle Ligue, 
et le grand rabbin Zadoc-Kahn envoyait au Temps 
une lettre dont le ton faussement modéré sue l’an¬ 
goisse. Cette sorte de fièvre nationale prenait au 
dépourvu la politique et la banque, bien quelles y 
eussent reconnu aussitôt l'indice d'un trouble pro- 
lond, dont elles ne pénétraient pas la cause. Jus¬ 
qu’alors le régime n’avait trouvé devant lui que d'an¬ 
ciens rivaux, vaincus la veille, ou cette inoffensive 
opposition cléricale, trahie par ses chefs, et dont il 
jouait comme un chat d’une souris. Rendu imprudent 
par tant de faciles victoires, on l'avait vu montrer peu 
à peu lelégante insouciance d’un jeune héritier trop 
riche et trop heureux, ou d’un acteur favori. Occupé 
sur la scène, dans la lumière des projecteurs, il enten¬ 
dait soudain monter de la salle obscure ce gronde¬ 
ment sinistre qui précède n'importe quel accès de 
fureur aveugle de la foule ou des éléments. 

Car la faiblesse du gouvernement parlementaire est 
justement de regarder rarement plus loin que la 
rampe, doublicr qu’il a des spectateurs. Or il n’est 
pas bon de donner au public, naturellement paisible, 



Histoire d’une main gauche 163 

l'expérience d'une certaine cruauté : telle exécution 
.sanglante gagnerait à être faite dans la coulisse. Mais 
comment retenir ces grands enfants qu'affole leur 
jeu, sous une lumière crue, entre des murs sonores 
où la voix humaine atteint à une espèce de chaleur 
féroce ? En 1886, l’opportunisme courtois n'était plus 
qu'un mot vide de sens, la république montrait ses 
crocs. L’anncc précédente, on avait vu un Clemenceau 
monter à la tribune d’un pas saccadé, les lèvres blê¬ 
mes, pour y estoquer, en trois ou quatre phrases brû¬ 
lantes, un Jules Ferry impassible au milieu des huées, 
dont cinq cents regards épiaient l'involontaire frisson 
des épaules à chaque coup porté par son bourreau. 
L’opinion s était ruée sur le vaincu. Presque en même 
temps d’ailleurs, la Providence lui jetait un autre 
cadavre : Victor Hugo entrant dans la mort, une main 
sur le globe du monde, l'autre sous les jupons de 
Babet. La foule qui s était précipitée vers l’Arc de 
Triomphe drapé de crêpe, était revenue inquiète, 
soupçonnant quelque ruse d’outre-tombe, surprise 
qu’il y eût tant de courants d’air autour de la 
dépouille d'un patriarche démocrate et pacifiste. À 
travers ces présages sinistres on voyait au sommet de 
l'État, l’œil au guet sous les paupières mi-closes, un 
petit homme adroit et discret, prodigieusement poli, 
propre comme un chat, fait pour lécher une soucoupe 
de sang frais sans mouiller ses moustaches, sans une 
seule éclaboussure à ses pattes de velours, iM. de 
Freycinet. 

Mais si les parlementaires, attentifs au ronron de 
la précieuse petite bête, n’étaient plus occupés qu’au 
vote des lois d’exil, qui allaient jeter hors de France 
les princes français, le public commençait à prêter 
l'oreille à d’autres bruits plus inquiétants. À Château- 
villain, le propriétaire d'une chapelle privée, non 
autorisée par la loi, l'industriel Giraud, ayant voulu 
s’opposer à l’entrée de la police, les gendarmes abatti¬ 
rent à coup de revolver l'ouvrière Henriette Bonnevie, 
blessèrent gravement une de ses compagnes et l’ingé¬ 
nieur Fischer, sous les yeux du curé Guillaud. Il fallut 
tout le zèle des prélats négociateurs pour écarter ce 



164 


Démission de la France 


cadavre avant qu’il n'eût le temps de compromettre 
les espérances d’un ralliement avantageux. Si dili¬ 
gents qu'ils se fussent montrés, l'agitation gagna 
néanmoins les presbytères campagnards et quelques 
catholiques irréfléchis. Cette fois encore, au grand 
soulagement des courtiers du nouveau concordat, un 
discours éloquent d’Albert de Mun suffit à décharger 
le médiocre potentiel de ces sensibilités naïves. « Il y 
avait entre vous et nous, s'écria-t-il, la croix que vous 
avez renversée : il y a maintenant le sang des femmes 
chrétiennes ; cela ne s’oubliera pas et cela finira par 
se payer ! » L’enquête administrative innocenta les 
gendarmes, tandis que la cour d’assises de Grenoble 
condamnait comme provocateurs Fischer et le curé 
Guillaud. 

Mal assurée sur sa droite, la république devait pres¬ 
que en même temps faire face à gauche : les meneurs 
de Decazeville, mécontents du sous-directeur des 
Forges, Watrin, s’étaient empares du malheureux 
après une chasse hideuse et avaient fini par le massa¬ 
crer. À ce signe sanglant tout ce que la répression de 
1871 avait décimé, non détruit, s’agita. Pour la pre¬ 
mière fois depuis la Commune, on pouvait voir, 
comme récrit admirablement Drumont, « le monde 
bourgeois en face de la Société qu’il a faite, les béné¬ 
ficiaires sanglants de la Révolution aux prises avec les 
héritiers qui réclament leur part, les jacobins nantis 
en face des anarchistes qui veulent se nantir », et le 
député ouvrier Basly jetait ce défi à la figure des 
parlementaires : «Le 14 juillet 1789 n’a-t-il pas été 
illustré par l’exécution des tyrans et des affameurs 
comme Flesselles, Foulon, Berthier, ou des boulan¬ 
gers accapareurs ? On a promené leurs têtes au bout 
d’une pique, et cela ne nous a pas empêché d’ériger 
cette date en fête nationale. Où est la différence avec 
ce qui s’est passé à Decazeville ? » 

De telles paroles n’étonnent plus : la Chambre de 
1886 les accueillit dans un silence tragique. C’est 
quelles atteignaient le régime au point le plus sensi¬ 
ble, elles ouvraient la plaie qu’il porte toujours, non 



Histoire d'une main gauche 


165 


pas au cœur mais au flanc, au niveau de ses entrailles. 
Sans doute désespère-t-il aujourd'hui d’en tarir la per¬ 
pétuelle suppuration : il sait que cet écoulement 
épuise peu à peu ses forces, qu'il en mourra. Vers 
1890 la République se croyait encore assez forte pour 
digérer ce virus. 

Elle a failli réussir quelques années plus tard lors¬ 
qu'un de ses hommes, attaché à sa fortune, type 
magnifique de l’universitaire démagogue, avec on ne 
sait quelle tendresse, quel rayonnement wagnérien, 
Jean Jaurès, imposait au prolétariat, par le seul pres¬ 
tige d'une prodigieuse nature, l'idéologie drevfu- 
sienne, une espèce de moralisme scientiste qui brisa 
net pour un temps la lutte de classe, le jetant à la 
remorque du plus arriéré des partis, le libéralisme 
huguenot. Mais à l'époque où parut Im France juive, 
le régime en était à rassembler des éléments encore 
épars, empruntant à tous, ralliant à l'étendard de la 
conservation sociale — ou si I on veut au drapeau de 
la gendarmerie — les hésitants, les trcmbleurs, les 
ambitieux et ces cléricaux plaintifs toujours à la 
recherche d’un patron. La campagne religieuse n’était 
qu’un trompe-l’œil, une manière de dissimuler la fai¬ 
blesse des effectifs, leur inexpérience : on attaquait, 
pour se faire la main, l’ennemi le moins dangereux. 
Qu’on le blâme ou qu'on le loue, il est difficile de nier, 
en effet, que I.éon XIII ait été la dupe illustre de ce 
vain étalage de force. En somme il prit pour un 
retranchement inexpugnable la simple levée de terre 
derrière laquelle la république se fortifiait en hâte, 
avec angoisse. Seul de tous peut-être, seul d'une géné¬ 
ration de lamenteurs el de complaisants. Drumont vit 
clair dans le jeu de l’ennemi : il fonça dessus. 

Léon XIII, Drumont... À ce rapprochement sacri¬ 
lège de deux noms inégaux je vois d’ici le prince des 
prêtres déchirer sa robe. Épargnez-vous cette 
dépense, ô prince des prêtres ! On doit la vérité aux 
morts : que leur donnerait-on ?... La vérité, soit, mais 
laquelle ? Hé bien, la justice ! Humainement, qui 
m’empêcherait de confronter deux vaincus ? Où 
serait le mal ? Si l’auteur de La France juive eût réussi 



166 


Démission Je lu France 


dans son dessein et sauvé son pays, je ne pense pas 
que l'histoire l’eût mis au-dessous d’un pape dont le 
clair génie, d’ailleurs indéniable, a beaucoup moins 
réalisé qu’entrepris. On aurait sans doute bien 
embarrassé Jeanne d’Arc en lui demandant ce qu’é¬ 
taient Clément VI ou Urbain V, mais elle savait sûre¬ 
ment le nom de Du Guesclin... Et d’ailleurs il ne s’agit 
pas ici d'un de ces parallèles où excellaient autrefois 
les champions du discours latin : disons simplement 
que le problème français s est posé, dans le même 
temps, à l'un et l’autre de ces hommes, et ils l’ont 
résolu de deux manières différentes. Je laisse souffler 
les dindons, et j’ajoute : la politique de Léon XIII, qui 
n’a rien obtenu pour l'Église, a ruiné le moral fran¬ 
çais. 

Car jamais situation n'apparut plus nette qu’au 
seuil de cette dernière décade du siècle. Un noyau de 
politiciens absolument étrangers à nos traditions pro¬ 
fondes, forcés de se rattacher, faute de mieux, au plus 
trouble, au plus barbare épisode de notre histoire, et 
qui manœuvrent pour s’assurer des concours, avec 
l’appui d'un syndicat financier. Cette secrète compli¬ 
cité de la République et des banques ne saurait être 
mise en doute ; elle reste écrite dans les faits. On voit 
très bien ces journalistes, ces clercs de notaire, ccs 
professeurs, ccs avocats, arrivant au pouvoir, les 
mains dans leurs poches, par un coup de veine. La 
plupart, comme Gambetta, ne possèdent même pas 
de pardessus de rechange. En revanche, ils ont un 
programme : il n'y a eu, pour le rédiger, qu’à mettre 
bout à bout les articles écrits jadis pour les cinq cents 
abonnés de quelque journal obscur Mais un pro¬ 
gramme démocratique, si la rédaction n’en coûte 
guère, ne saurait être porte à la connaissance de 
l’électeur sans un énorme budget de publicité... 
Entendons-nous : je ne veux pas dire que ces gens- 
là iront le lendemain toucher au guichet de M. de 
Rothschild ; je dis que, sans attaches dans le pays, 
sans passé, sans prestige, suspects aux hommes 
d'ordre, déjà contraints par leur clientèle à une perpé¬ 
tuelle et coûteuse surenchère, entraînés, non par goût 



Histoire d'une main gauche 


167 


mais par une sorte de nécessité profonde, dans cette 
colossale entreprise d’imposer par la presse, par 
l’école, par tous les moyens, une métaphysique à la 
majorité des Français, ils ne pourront sérieusement 
mettre en doute qu’à cette première période de leur 
hasardeuse carrière, un froncement de sourcils des 
Rothschild les eût précipités dans le néant. 

Pour n’importe quel aventurier, l’embarras n’est 
pas en effet de réussir, mais de durer. « Cette France 
juive, écrit Drumont, combien parmi mes confrères 
l'avaient commencée avant moi et s’étaient arrêtés au 
premier feuillet, parce que la femme, en devisant le 
soir, à la clarté de la lampe, leur avait dit que le petit 
grandissait, qu’il usait beaucoup de chaussures, ou 
que le mois prochain était le mois du terme ! » 


On peut mettre en doute la conquête juive, comme 
on a nié en son temps la conquête jacobine. Le 
malheur des petits esprits est justement de tout nier. 
« Quelle conquête juive ? disent-ils. A-t-on jamais vu 
sous les murs de Paris une armée juive, commandée 
par un général juif? » En somme le monde moderne 
est à qui le veut prendre. L'homme de jadis apparte¬ 
nait à une collectivité : famille, ordre, province, pro¬ 
fession : la complexité des privilèges, leur enchevêtre¬ 
ment rendait presque impossibles certaines 
entreprises secrètes. Bien avant que le citoyen de l’an¬ 
cienne France pût se sentir atteint dans son privé, 
l’être collectif, infiniment plus sensible aux moindres 
variations de l’équilibre social, souffrait pour lui, 
mettait l’individu sur ses gardes. Aujourd’hui, n’im¬ 
porte quel parti organisé peut s’emparer impunément 
de l’État, pourvu qu’il respecte, ou feigne de respecter 
ce que l’homme moderne, avec une gravité cocasse, 
appelle encore ses droits. Tant qu’on ne l’aura pas 
calotte pour le forcer à saluer quelque nouveau cha¬ 
peau de Gessler au haut d'une perche, il se croira 
libre. C’est l’illusion classique du moribond, entrete¬ 
nue par la charité du médecin et de la famille : aussi 
longtemps que le malheureux réussit à avaler une 




168 Démission de la France 

tasse de bouillon, un œuf, une pomme cuite, ou 
simplement à déglutir sa salive, vider son ventre et sa 
vessie, l’hypothèse d’une mon imminente lui paraît 
ridicule, monstrueuse. Il attend on ne sait quoi de 
prodigieux, d'inouï, ne peut croire qu'il fera ce der¬ 
nier pas sans fanfare et que l’agonie ressemble à n’im¬ 
porte quel malaise déjà familier, glisse honteusement 
dans le sommeil. 

Mais La France juive est sans doute l’un des livres 
les plus virulents qui aient jamais été écrits, avec son 
lyrisme sournois, insidieux, qui agit réellement sur 
l'imagination ainsi que certaines substances sur le 
bulbe. Un moment, un court moment, notre peuple 
ressentit sauvagement cette parole libre, la chair siffla 
sous le fer rouge. C'est qu'à ce moment même, en 
effet, les hommes de gauche pris au dépourvu par la 
brusque résurrection de la fierté nationale, vingt ans 
à peine après l'humiliation de Sedan, et qui perdaient 
le contrôle de l'opinion, obsédés par la crainte mala¬ 
dive d’une dictature, donnèrent un coup de frein trop 
brutal. La haine hypocrite de la République pour l’ar¬ 
mée, longtemps contenue, ravalée, finissait par se 
dénoncer elle-même. Né sous le signe de la revanche, 
le régime devait détruire de ses propres mains l’équi¬ 
voque jusqu’alors soigneusement entretenue, sous 
peine de désobéir à la loi profonde de son espèce. 
En attendant, il découvrait peu à peu son programme 
démagogique, achevait d’organiser la persécution 
religieuse et la lutte des partis, offrant aux républi¬ 
cains modérés sinon le partage du pouvoir, du moins 
celui d’un programme commun, élaborant à leur 
intention celte mystique de la paix empruntée à 
Michelet ou à Hugo, mais admirablement déformée 
selon l’optique particulière aux politiciens et qui a ce 
double avantage de déconcerter l’opposition cléricale 
par un vocabulaire dévot, tout en rendant possibles, 
ou même populaires, de fructueuses compressions au 
budget de la guerre ou de la marine, pour le plus 
grand profit du ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire 
du budget des réélections. Malheureusement cette 
mystique n’était pas mûre. La substituer à celle de la 



Histoire d'une main gauche 


169 


Revanche n était pas une entreprise facile : il y fallait 
la complicité des puissances d'argent, une énorme 
publicité. En portant ce coup aux bailleurs de fonds 
l'auteur de La France juive touchait juste, frappait le 
régime aux sources mêmes de la vie, en pleine artère. 
Un Clemenceau ne s’y trompait pas. Du fond de son 
cabinet, au milieu de ses ridicules bibelots chinois, ce 
bonhomme cruel et magique, expert en poisons, 
dévoré de mépris, guettait de ses yeux de bourreau 
mongol l’angoisse des complices, regardait en frémis¬ 
sant de haine et de plaisir fuser ce jet de sang doré. 

Drumont, lui, soignait sa cuisse... « De mon lit, 
écrit-il, j'ai vu la société française comme peu d’hom¬ 
mes ont pu la voir. Toutes les haines pressées de s'as¬ 
souvir se sont croisées chez moi avec toutes les 
sympathies généreuses impatientes de s'affirmer. Ah, 
oui ! quel livre j'aurais pu faire avant ! Mais quel livre 
aurais-je pu faire après ! » 

11 jouissait de ce spectacle plus en artiste qu’en 
polémiste, et cetait bien autre chose en effet que le 
bruit soulevé autour d’une heureuse campagne de 
presse. Le livre étrange avait éclaté partout en même 
temps; à l’église comme à la Bourse, au boulevard 
comme au faubourg, de la sacristie des paroisses 
riches aux salons les plus réserves, de la rue Saint- 
Dominique à la rue de Grenelle, en passant par les 
ténébreuses boutiques du Marais, jusqu’aux presbytè¬ 
res de campagne, tout se remplissait des fumées de 
l’explosion. Pris au dépourvu, chacun réagissait à sa 
manière, ne cherchait qu a se mettre hors de jeu, 
créait autour du scandale de nouvelles ondes de pro¬ 
pagation. L’ennemi juif lui-même, d'ordinaire si plai¬ 
dent, si habile à entretenir une zone de silence pro¬ 
tectrice, dans sa hâte à faire face découvrit un 
moment son jeu, poussa brutalement devant lui ses 
hommes, et d’abord compromit sa magistrature. 

Admirable procès que ce procès Meyer-Drumont ! 
Évidemment la chute d’Arthur Meyer en eût entraîné 
d’autres avec elle : le sagace juif tenait à trop d’inté¬ 
rêts, au centre de sa toile ourdie avec tant d’art. Il 



170 


Démission de la France 


semble probable que moins qu’aucun autre son 
adversaire lût capable de se faire illusion là-dessus; 
mais il était aussi trop paysan, paysan trop authenti¬ 
que, pour ne pas aller d’abord jusqu’au bout de son 
droit. 

Le peuple seul, écrit-il, a encore la force de crier, et c’est 
une joie pour moi que d'entendre ce hurlement instantané 
et général que poussent les prolétaires, non point seule¬ 
ment quand on attente à leurs droits, mais quand on les 
traverse dans leurs fantaisies. Les autres ne ressentent rien 
d’analogue. On pénètre par effraction dans les domiciles 
privés, on jette des religieux dans la rue, on ruine quarante 
mille familles par un acte de piraterie comme celui qui 
s’est accompli au préjudice de l’Union générale. Les inté¬ 
ressés chignent un peu : « Ah ! les pauvres prêtres ! Oh ! 
mon pauvre argent ! » On les laisse faire, puis le bon juif 
entrouvre la porte : « Ce n'est pas gentil de bouder comme 
ça ! Allons, que ce soit lini... Qui est-ce qui va venir avec 
nous voir les attelages de Camondo ? Qui est-ce qui va 
louer une loge pour faire une ovation à Sarah ? C’est 
Bébé... Allons ! Bébé, habillons-nous vite. La couturière 
juive est là qui apporte un gentil costume pour Bébé... » 

Et il ajoute, il s'écrie tout à coup, déjà pris au piège 
de sa propre ironie, avec une fureur soudaine : 

Je ne suis pas Bébé, je suis un homme, je suis peuple des 
pieds à la tête, c’est-à-dire que je n'ai peur ni de l'opinion 
de convention des journaux, ni de la prison, ni de la mort. 
Comme dit l’ancien adage français, que je trouve fort bon : 
« Nul n’a droit en sa peau qui ne la défende. » 

Meyer fut condamné à deux cents francs d’amende 
« attendu, dit le jugement, qu’il est impossible de 
déterminer si la blessure et la mainmise sur l’épée du 
plaignant ont été simultanées ». 

Je n’avais jamais réclamé qu’on guillotinât cc combat¬ 
tant sans scrupule conclut mélancoliquement Drumont. 
Je ne suis pas de ceux qui accablent les vaincus, mais j’au¬ 
rais trouvé décent que M. Meyer eût la catastrophe plus 
modeste, et qu’à la suite de cet incident, il allât faire un 



Histoire d'une main gauche 


171 


petit voyage et disparût pour quelques mois. Je suis 
d'autant plus à l’aise pour écrire ceci qu’en pareille occur¬ 
rence je n’aurais à compter sur nulle pitié. Un clérical sai¬ 
sissant l’épée de son adversaire de la main gauche pour 
le frapper plus sûrement ! Entendez-vous le ramage d'ici ! 
Devinez-vous ce qu’aurait été cette chasse au calotin ? Quel 
charivari depuis La République française jusqu’au Radical, 
de Im lanterne jusqu’au Voltaire ! La main gauche se serait 
appelée du coup « la calotine » et l’on n’aurait pu prendre 
une salière de la main gauche dans une table de comniis- 
vovageurs sans qu’on s’écriât : « C'est le coup d'Esco- 
bar !... » 

On reconnaît là ce ton bonhomme, ce raisonne¬ 
ment simple et cordial, qui fait sourire le lecteur ami, 
mais serre le cœur de l’ennemi, parce qu’il devance 
toute riposte, coupe la retraite. C'est le pas tranquille, 
égal, solide, de l’homme décidé à tuer, à convaincre 
comme on tue. 

Le grand reproche que m’ont fait ceux qui attaquent 
notre religion du matin au soir, qui en tournent les céré¬ 
monies en ridicule, couvrent ses ministres d'injures sans 
nombre, a etc de m'être attaqué par fanatisme 5 une reli¬ 
gion différente de la mienne. Or. comme je l'écrivais au juif 
Lisbonne, il n'v a pas dans les douze cents pages de La 
France juive, un outrage à un rabbin, une raillerie même 
inoffensive contre des croyances dont je ne parle qu’avec 
infiniment de circonspection. 

Mais depuis cent ans les juifs nous offrent une représen¬ 
tation permanente du Sourd ou de Y Auberge pleine, Israël 
s’amuse à jouer avec nous aux propos interrompus : 

« Comment se fait-il qu'en quelques années la fortune 
presque entière de la France se soit centralisée entre quel¬ 
ques mains juives ? 

— Quoi ! malheureux ! vous voudriez au nom des préju¬ 
gés d’un autre âge, nous empêcher d’adorer le Dieu de 
Jacob, de célébrer yom-Kippour et Peçah ? 

— Vous vous êtes abattus comme une pluie de sauterel¬ 
les sur cet infortuné pays. Vous l’avez miné, saigné, réduit 
à la misère, vous avez organisé la plus effroyable exploita¬ 
tion financière que jamais le monde ait contemplée. 

C'est la fête de Soucoth qui vous gêne ? Soucoth, la 



172 


Démission de la France 


poétique fête des feuillages !... Allons donc, soyez de votre 
temps, laissez à chacun la liberté de conscience ! 

— Les juifs allemands que vous avez trouvé le moyen 
d'introduire dans tous les emplois, dans les ministères, 
dans les préfectures, au Conseil d’État, sont impitoyables 
persécuteurs, ils vilipendent tout ce que nos pères ont res¬ 
pecté, ils jettent nos crucifix dans des tombereaux à ordu¬ 
res, ils s’attaquent meme à nos sœurs de charité ! 

— Les principes de tolérance proclamés par 89 ! Il n'y a 
que ça ! C'est la gloire d'Israël d’avoir répandu ces doctri¬ 
nes. Cher et bon Israël ! Israël, phare des nations ! Israël 
est le champion de l'humanité : il veut le bien de tous les 
peuples... c’est pour cela qu’il le leur prend. » 

Tel est bien l’accent du vainqueur, son éclat de rire 
farouche, le rire celte, hélas ! toujours un peu naïf... 
«Je vous tiens!» crie chaque ligne du seul livre 
d’Edouard Drumont où respire la joie. Il les tenait en 
effet. Il les a tenus six mois, un an peut-être. Il avait 
la main sur les fonds secrets du régime, et dans l’au¬ 
tre main le livre de comptes. « Rendez-le-moi ! criait 
la Démocratie rouge de honte. Vous avez forcé mes 
tiroirs. On ne demande pas à une femme d’où vient 
l’argent... — Mais quoi ! faut bien vivre... » bégayaient 
les politiciens déjà blêmes. Et c’est vrai ; seulement, 
la République a besoin de vertu. Elle est sans cesse 
menacée de payer chèrement, irréparablement, l'abus 
quelle a fait, depuis son bon papa Jean-Jacques, de 
ce mot dangereux. L’électeur qu’elle nourrit de matiè¬ 
res si grasses la veut désintéressée à proportion qu’il 
est lui-même plus glouton. Si absurde que cela 
paraisse, l'infatigable quémandeur ne veut pas savoir 
d’où vient l'argent. 

Époque trop oubliée au-dessus de laquelle se dresse 
comme un phare la lourde M. Eiffel ! Le souvenir de 
l’Empire est encore vivace. Après en avoir flétri les 
mœurs au nom des principes humanitaires, la démo¬ 
cratie jalouse se travaille pour retrouver le secret des 
splendeurs faciles, dont elle a visiblement la nostal¬ 
gie. La Banque doit encore faire les frais de l’installa¬ 
tion. Il est juste quelle favorise ses hommes, fils, 
neveux, cousins, arrière-cousins de Pologne ou de 



Histoire dune main gauche 


173 


Hongrie. C’est l'explication la plus vraisemblable 
qu’on puisse trouver d'un fait d'ailleurs certain : 
l’envahissement par les juifs des meilleurs postes, des 
meilleures places — ce foudroyant succès dont la 
simple lecture des annuaires suffirait aujourd'hui à 
convaincre les moins prévenus. Impossible de nier 
qu'un moment du moins la République ait cru trou¬ 
ver là les cadres d'une nouvelle aristocratie, et sans 
doute aussi les artisans d'une espèce de renaissance 
artistique, littéraire, philosophique, à laquelle elle eût 
pu donner son nom. La publicité fit le reste, les paci¬ 
fiques envahisseurs s étant d’abord solidement instal¬ 
lés dans les salles de rédaction, et se poussant de leur 
mieux les uns les autres. À cette rumeur du boulevard 
répondait le murmure bienveillant des salons mon¬ 
dains où tant de riches héritières juives, devenues 
duchesses ou marquises, donnaient le ton, décidaient 
du pschutt et du vlan. Bref, dix ou quinze ans, le juif 
fut à la mode. L’ironie juive, sa mélancolie à la fois 
puérile et désespérée, orientale, ce goût des confise¬ 
ries barbares, le cynisme déchirant, prophétique 
d’une race surmenée, son sens effrayant de la mort, 
ont passionné nos Français. « Avez-vous lu Baruch ? » 
disait déjà le bon La Fontaine. Mais il y avait ici beau¬ 
coup plus que de la curiosité. « Ce qui demeure le plus 
saisissant pour moi de ces études sur le sémitisme, écrit 
Drumont, c'est l'attraction irrésistible qui pousse dans 
les bras du juif ceux qui doivent périr par le juif Evi¬ 
demment, il y a là une sorte d'hypnotisme, d'envoûte¬ 
ment, d'ensorcellement : 

J’ai vu trois hommes de valeur, trois vrais Français dis¬ 
paraître successivement dans l’alcôve d'une vieille juive, 
toute fanée, peinte comme une idole de l'Inde, tout à fait 
mortuaire... Je disais à l'un d’eux : « Puisque le vice t’en¬ 
traîne, pourquoi ne prends-tu pas une belle Margot bien 
fraîche, ayant de beaux yeux, des dents saines et blanches, 
des formes juvéniles ? Au point de vue de la plastique, tes 
amis auraient au moins de la satisfaction.» Mon; c’était 
précisément cette odeur de cimetière qui les attirail tous. 

Et c’est le même spectacle partout. Des hommes qui 
n’auraient qu’à être eux-mêmes pour intéresser, pour ral- 



174 


Démission de la France 


lier des consciences ei des cœurs, pour représenter quelque 
chose de vivant, en un mot, vont se jeter dans le juif pour 
y mourir. 

Curieux raccourci, vision violente et sommaire. 
Nous touchons là, nous voyons surgir des textes, de 
l’amas de chiffres, de faits, de dates, une de ces 
images entrées si profond, si profondément mar¬ 
quées, creusées, que la sensibilité de l’écrivain en 
propage l'ébranlement douloureux, la brûlure, à tra¬ 
vers l’être tout entier, jusque dans la pensée la plus 
abstraite. De jeunes Français au regard bleu, à la 
moustache blonde, aux larges épaules, faits pour la 
bataille et l'amour, et cette vieille idole juive à la 
bouche pourrie !... Comme il enrage de ne pas com¬ 
prendre ! Car il a cru la France pis que trahie, 
ensorcelée. 

D'autres le crurent avec lui. Singulière époque. 
Nulle société ne fut moins capable de défense, plus 
complètement à la merci de qui eût voulu la prendre. 
On l’eût bien fait lire en lui pariant de la primauté de 
l’économique, car ses futurs maîtres en étaient encore 
à calculer leurs chances, se contentant de saisir çà et 
là de solides points d’appui. Entre des liens aussi 
lâches, elle montrait une agitation désordonnée, 
convulsive. La bourgeoisie, déjà dépossédée en secret, 
préparait ainsi que sa propre apothéose, avec le cen¬ 
tenaire de la Liberté, l'Exposition universelle de 1889. 
Incapable de prévoir, ou rncmc de concevoir, d’autres 
institutions que les siennes, une autre évolution 
sociale que celle qui avait assuré sa prééminence, elle 
continuait de s’enorgueillir du grand essor industriel 
de 1830, sans imaginer que le profit lui échapperait 
dans un moment, au bénéfice de la finance juive. Elle 
avait couvert la France d'usines, construit les che¬ 
mins de fer, creusé les mines — dévorant dans cet 
effort immense presque toutes les réserves que lui 
avait laissées l'ancien régime. Le jour allait venir où 
ce matériel colossal pèserait trop lourd à ses épaules, 
en ferait une proie facile pour un adversaire rusé, que 
rien n’encombre. 



Histoire d'une tua in gauche 


175 


Pour les juifs, pas besoin d'outillage compliqué, leur pro- 
lossion s'exerce, la canne à la main : des papiers à vignet¬ 
tes. un pot de colle pour placarder les affiches, et c’est tout. 
Avec un prospectus comme celui du Honduras, les 
Bichoffsheim, les Seheurer, les Dreyfus raflent quatre- 
vingts millions à l’épargne française. 11 n’v a pas d'industrie 
qui soit aussi rémunératrice. Les industriels les plus 
malins auraient beau diminuer les salaires, augmenter le 
travail, réduire leurs ouvriers à l'état de fantômes, ils n’ar¬ 
riveraient jamais à produire assez de fils, de rails et de 
pains de sucre, pour gagner une pareille somme en un an. 

Singulière époque ! Le désordre des esprits était à 
son comble, l’intelligence française en proie à une 
crise étrange d'enthousiasme à vide et de curiosité 
stérile, prête à tout accueillir, incapable d’assimiler 
rien. L’anarchie eût été parfaite, si l’esprit national, 
profondément affiné par les humiliations de la der¬ 
nière guerre n'était resté extraordinairement sensible 
à on ne sait quelle menace obscure. Cette angoisse 
vague, le désir, la soif d'être rassuré à tout prix, par 
n'importe quoi, est à l’origine du Boulangisme, la 
suprême tentative de libération d'un peuple rendu 
presque aveugle, qui cherche sa route à tâtons. 

La France eût pu s'épargner cette expérience qui la 
laissa épuisée comme après une trop forte dépense 
d'héroïsme, bien quelle n'y eût engagé que des pas¬ 
sions assez basses. Drumont lui montrait un autre 
chemin. Et, comme les chefs nés, il le montrait en s'y 
jetant lui-même à corps perdu, sûr du premier obsta¬ 
cle à culbuter, comptant pour le reste — à la manière 
du soldat — sur sa chance, et aussi les fautes de l’en¬ 
nemi. Quoi de mieux ? 11 est facile de dire que l'antisé¬ 
mitisme ne mène nulle part. Telle est l'objection de 
ceux qui n’ont lu aucun des livres-maîtres qui s’intitu¬ 
lent La France juive, La Fin d'un monde, La Dernière 
Bataille , Le Testament. Avant tout, il est une critique 
terriblement lucide d’un système social qui ne peut 
aboutir qu'à la dictature de l’argent, et il pèse de tout 
son poids sur la charnière. Ainsi échappe-t-il par sa 
définition aux entreprises des banques. Le Boulan¬ 
gisme est mort de ses compromissions financières. 



176 


Démission de la France 


Où l’antisémitisme menait-il donc ? objectera-t-on. 
Sans doute il n'est pas aisé de le dire — car nous ver¬ 
rons qu’il est devenu lui-même, à la longue, la proie 
d’un certain nombre de niais ou de combinards. Mais 
ce que nous savons, c’est que la pensée de son créa¬ 
teur mène à une dictature de salut public, une dicta¬ 
ture nationale, imprégnée des traditions de l’ancienne 
France et de notre vieux Droit public, un régime cou¬ 
tumier, populaire, en même temps qu'à un ordre 
chrétien. Charles Maurras ne s’y est jamais trompé : 
directement ou non, la pensée de Drumont mène au 
roi. 

Du printemps 1888 au 20 avril 1892, date de la fon¬ 
dation de La Libre Parole, cette pensée agita puissam¬ 
ment les esprits. Comme toutes les tr ès grandes pen¬ 
sées, les pensées, tout entières vivantes, qui sont 
moins faites pour être connues qu'aimées d’amour, 
possédées, elle atteignait en plein les âmes simples, 
capables de se résumer en quelques images violentes, 
essentielles. Justicière, elle allait jusqu’au bout de son 
rôle d’accusatrice, elle désignait un ennemi, le nom¬ 
mait. Aux passions, elle jetait une proie. Les politi¬ 
ques en chambre fronceront le nez à l’idée que dix 
volumes de critique, d'érudition, d’âpre satire sociale, 
puissent se résumer en un cri de guêtre civile : Vidons 
Rothschild î Mais les politiques auront tort. Parce 
que la liquidation des milliards juifs, peut-être aussi 
lacile et en tout cas infiniment moins inique que la 
confiscation, cent ans plus tôt, des biens de main¬ 
morte de l’Église ou du patrimoine des émigrés, 
aurait eu, au regard de tous, l'immense valeur d'un 
symbole. Commencée sous ces auspices, la Contre- 
Révolution prenait aussitôt le caractère de la vaste 
réforme sociale, à laquelle pensait Chambord mou¬ 
rant, la réconciliation du peuple et de l'État, unis 
contre l’oppression de l'argent. 


Ce que je demande, en un mot, c'est une révision de la 
Révolution , selon l'expression de Jacques de Biez. La liqui¬ 
dation qui a eu lieu en 1 789 s’est faite aux dépens des hon¬ 
nêtes gens et au profit des coquins, des parasites et des 



Histoire d'une main gauche 


177 


exploiteurs étrangers ; faisons la liquidation de 1889 aux 
dépens des coquins, et au profit des honnêtes gens, des 
Français et des travailleurs. 

C’est une amère plaisanterie que de prétendre qu’en 
parlant ainsi, j’attaque la Propriété. J'accepte très bien, et 
la plupart des ouvriers acceptent très bien avec moi, qu’il 
v ait des millionnaires. Seulement, la question change lors¬ 
qu’on se trouve en présence de gens qui, comme les 
Camondo, les Cahen d’Anvers, les Bamberger, les Ephrussi, 
les Heine, les Mallet, les Bichoffslieiin, ont 200, 300, 
600 millions acquis parla spéculation, qui ne se servent de 
ces millions que pour en acquérir d’autres, agiotent sans 
cesse, troublent perpétuellement le pays par des coups de 
Bourse. 

Cela, ce n'est plus une propriété, c’est un pouvoir, et il 
faut le supprimer quand il gêne. Le comte d’Armagnac 
était incontestablement propriétaire par droit d’héritage 
du comté d'Armagnac, et Louis XI n’a pas hésité 
une minute à lui confisquer son comté. Louis XI n’admet¬ 
trait pas plus qu’un Rothschild ait trop de milliards qu’il 
n'admettait qu’un seigneur féodal eût trop d’hommes d’ar¬ 
mes chez lui. Le pouvoir d’un financier qui a trois milliards 
est autrement redoutable que ne le serait ce pouvoir d’un 
seigneur disposant de quelques milliers d’hommes d’ar¬ 
mes. 

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j’aperçois dans 
la situation actuelle, en même temps qu’une usurpation 
odieuse, un côté burlesque et charivarique. Il faut que les 
Français d’aujourd’hui soient aussi bêtes qu’ils le parais¬ 
sent pour ne pas en être frappés. 

Vous figurez-vous sur un nouveau radeau de la Méduse, 
un monsieur qui a emporté une petite succursale de Potel 
et Chabot ; jambons succulents, pâtés exquis, andouillettes 
savoureuses, dindes truffées, primeurs délicates ? « C’est 
ma propriété », murmure-t-il. Et nos amis des cercles 
catholiques, qui sont sur le radeau avec les affamés, vous 
disent : « C'est sa propriété ! Si vous le voulez bien, mes 
chers frères, nous allons nous mettre en prières afin d’obte¬ 
nir que la digestion de ce monsieur soit heureuse. » 



VIII 

Ô RACE DOUCE ET FORTE ! 


On ne peut dire qu'Édouard Drumont négligea de 
jouer sa chance, pour employer l’argot du sport. 
Après La France juive et La France juive devant l’opi¬ 
nion, il écrivait La Fin d'un monde, qui est peut-être 
son meilleur livre, avec ses chapitres si riches, si den¬ 
ses ; le règne de la Bourgeoisie, les Monopoles, l’Idée 
socialiste à travers le xix e siècle, le Socialisme actuel, 
le Socialisme catholique, les Simulacres — et enfin 
La Dernière Bataille et Le Testament. Que ne devait- 
on pas attendre d’une pareille fermentation d’idées 
justes, en pleine anarchie intellectuelle, quand le 
régime ne disposait plus que d’une idéologie Hési¬ 
tante, en voie de transformation avant quelle osât se 
renouveler dans le marxisme ! Seulement le secours 
vint à la République du côté quelle l’attendait le 
moins. Le parti clérical Fallait sauver une fois de plus. 

Là, sûrement, fut l'erreur du grand homme. Catho¬ 
lique de tradition, et pour ainsi dire de race, mais 
converti d’hier, il eut cette faiblesse de ménager des 
hommes dont il savait mieux que personne la prodi¬ 
gieuse lâcheté intellectuelle. Il commit cette folie de 
prétendre y recruter le meilleur de sa troupe, sa 
troupe de choc. Et la folie plus impardonnable encore 
de commencer par leur jeter à la face, dans le vain 
espoir de les redresser, ccs vérités qu’ils ne par¬ 
donnent jamais parce qu’ils en subissent malgré eux 



179 


Ô race douce ei forte ! 

l‘évidence. Parti à l'écart de tous les partis, réellement 
inutilisable, qui a élevé l'exception du jeu à la hauteur 
d'un principe universel, car il fait de la politique 
autant qu’il est nécessaire au succès de ses combinai¬ 
sons puériles, et, dès qu’apparaît le risque, se replie 
vers ses chefs spirituels pour en implorer des consi¬ 
gnes prudentes qu’il est sûr qu'on ne lui refusera pas. 

Espérer compromettre de tels hommes, quelle 
folie ! Au lieu que 1 antisémitisme avait de quoi soule¬ 
ver les faubourgs. Une fois incarné dans de solides 
gaillards en pantalons de velours, on eût député vers 
elle des suppliants la corde au cou, et le mot d'antisé¬ 
mitisme serait prononcé aujourd'hui dans les sacris¬ 
ties avec la même dévotion que celui de démocratie, 
hier encore frappé d'interdit. Lorsque Drumont 
reconnut cette vérité si simple, il était bien tard. En 
1890, pourtant, il écrit déjà : 

Mon erreur fondamentale a été de croire qu'il existait 
encore une vieille France, un ensemble de braves gens, 
gentilshommes, bourgeois, petits propriétaires, fidèles aux 
traditions de leur race et qui, égares, affolés, par les turlu- 
taines qu’on leur débile depuis cent ans, reprendraient 
conscience deux-mêmes si on leur montrait la situation 
telle quelle est, se réuniraient pour sauver leur pays. 

Pour être juste, il faut ajouter qu’il m’était bien difficile 
d'éviter ce malheur. Depuis vingt ans nous avons vécu dans 
cette idée qu’il y avait deux partis : d’un côté des vrais 
Français, honnêtes, généreux, épris de la grandeur de leur 
patrie ; de l’autre, des exploiteurs, des républicains cyni¬ 
ques, des tripoteurs éhontés, persécutant el opprimant les 
vrais Français honnêtes. Cette conception est absolument 
erronée. En réalité il n’y a pas deux partis politiques, il y a 
un système, le système capitaliste juif, auquel sont égale¬ 
ment affiliés les représentants des partis qui se disputent 
le pouvoir. À ce système, les républicains plus avisés, parce 
qu'ils sont plus besogneux, demandent peut-être des satis¬ 
factions plus immédiates ; ils font preuve, peut-être de plus 
d'âpreté et d’impudence, mais les conservateurs sont aussi 
attachés à ce régime que les républicains ; ils ont peut-être 
plus d’intérêt qu'eux à sa durée, et ils n'entendent pas qu’on 
v touche. 

V 



180 


Démission de la France 


L'opposition cléricale est en effet la plus dange¬ 
reuse de toutes, parce quelle est sournoise, larvée. La 
résistance qu’elle oppose est élastique. Quel discours, 
quelle campagne de presse vaudrait la consigne 
chuchotée d’oreille à oreille, toujours la même : se 
méfier, attendre, garder le silence... Cinq cent mille 
lecteurs s'étaient arraché La France juive : lorsque son 
auteur voulut passer de la parole aux actes et fonder 
la Ligue nationale antisémitique de France, il trouva 
trois hommes alors sans aucun crédit, sans influence 
réelle, trois enfants perdus : Jacques de Biez, Millot, 
Mores. 

Humble début de la Ligue ! Pauvreté incompréhen¬ 
sible lorsqu’on songe à l’immense retentissement de 
l’œuvre quelle allait tâcher de servir avec des moyens 
misérables, qui eussent paru ridiculement insuffi¬ 
sants au moins opulent des comités radicaux de la 
Garonne ou du Gard. Un rez-de-chaussée de la rue 
Lepic, n° 48. Deux petites pièces meublées chacune 
d’une table noire et d’un cartonnier. Au mur la puis¬ 
sante et naïve affiche du cher Villette, le Gaulois 
tenant à bout de bras la tctc du veau d’or, coiffée sur 
l’oreille d’un torlil de baron, cinq ou six épreuves de 
la proclamation fameuse placardée dans la nuit du 4 
au 5 septembre 1889, les statuts de la Nouvelle Ligue. 

La Ligue... a pour but de défendre, par tous les moyens 
appropriés aux circonstances, les intérêts moraux, écono¬ 
miques, industriels et commerciaux de notre pays. 

Elle est une œuvre de relèvement national, politique et 
pour la conscience de chacun, d’assistance réciproque et 
paternelle. 

Elle laisse à ses membres toute liberté politique et reli¬ 
gieuse. Elle combattra... les influences pernicieuses de l'oli¬ 
garchie judéo-financière, dont le complot occulte compro¬ 
met chaque jour davantage la prospérité, l’honneur, la 
sécurité de la France. 

... Ne peuvent faire partie de la Ligue : 

1° les juifs ; 

2° les renégats juifs ; 

3° quiconque aura perdu ses droits de citoyen à la suite 
d’une condamnation infamante. 



181 


Ô race douce et forte ! 

On lit, on relit avec mélancolie, sur la vieille feuille 
usée, ces courts paragraphes encore chargés de je ne 
sais quelle fièvre ingénue, d’un enthousiasme un peu 
confus, puéril. « La Ligue laisse à ses membres toute 
liberté politique et religieuse... » Pauvre, pauvre ruse 
d’honnêtes gens, où ne se retrouve ni l’esprit ni l’ac¬ 
cent du maître, future proie des comitards et des can¬ 
didats !... « Le montant de la cotisation annuelle est 
facultatif, avec un minimum de trois francs. »... Ici 
Rothschild a dû sourire. 

« Jacques de Biez ressemble à son aïeul le connéta¬ 
ble, qui fut décapité, puis réhabilité solennellement, 
écrivait Hugues Le Roux à Figaro. Il a dans les veines 
un sang qui demande à couler dans les guerres de 
religion. » Solide Normand aux yeux clairs, les che¬ 
veux drus et droits, avec sa belle barbe blonde taillée 
à la Guise. « Brillant écrivain de la presse républi¬ 
caine, ami des puissants du jour, lui dit Drumont 
clans la préface du Testament, il n’eût tenu qu'à vous 
de prendre part à la curée en restant parmi ces hom¬ 
mes dont la main gauche est remplie d’iniquités et 
la main droite pleine de présents. Vous ne l’avez pas 
voulu. » Tête ardente, un peu folle, mais tête de Celte, 
faite pour être cassée d’un coup de pistolet après 
avoir été caressée par de belles mains. Aux prêtres 
qu'il rencontrait, il disait moitié sérieux, moitié riant, 
un peu inquiet tout de même : « Etes-vous bien sûr 
que Jésus-Christ fût juif ? Drumont s’en accommode, 
mais moi, cela me gêne. » 

Miilot... mais comment peindre l’ouvrier de Paris, 
le héros grasseyant du faubourg, avec ses bons yeux 
fidèles imbibés de vin blanc, sa lèvre humide, ses hè¬ 
res moustaches, sa passion du beau langage, son 
cœur si vite attendri ! « Fidélité aux copains », est 
écrit à chaque pli de son visage un peu blême, usé à 
quinze ans, d'adolescent mûri dans la rue. Mais qui 
ferait la part, en un tel homme, de la vérité et du men¬ 
songe — ô race douce et forte, qui porte le signe de 
la femme, faite pour l’amour et la rigolade, tout à 
coup jetée dans la mon, imperturbable. Des années et 
des années, Miilot expliqua gravement, aux auditoires 



182 


Démission de la Fiance 


ahuris, que bijoutier de son état, la juiverie l’avait 
miné grâce à la concurrence des bijoux fourrés. Seu¬ 
lement, bien avant qu'il eût fait son exposé cocasse, 
chacun avait compris que ce n était là qu’un prétexte 
inventé pour contenter le beau monde, affamé de 
logique, et que, bijoutier ou non, Millot eût haï les 
youpins, exactement comme le cabot parisien, bala¬ 
deur et chimérique, si cordial avec les camarades, 
hait le chat feutré, calculateur, dont les façons de 
vivre lui demeurent incompréhensibles. Et dès qu’il 
avait fini de jouer son rôle d’honnête ouvrier français 
dépouillé par les tyrans du prix de ses sueurs, il 
dégringolait de la tribune pour offrir aux ligueurs 
antisémites le petit insigne-breloque fabriqué par lui, 
représentant l’auteur de Lai France juive terrassant le 
dragon... Millot était secrétaire de la Ligue. Il mourut 
gérant de Lai IJbre Parole. 

De Biez et Millot, deux types connus, familiers, 
avec les défauts et les qualités de chez nous. Sur de 
tels hommes la prise de Drumont est très forte, 
directe. Son œuvre témoigne assez qu’il les juge avec 
une maîtrise singulière, une complaisance nuancée 
d'ironie. Littéralement, il plonge dessus. Mais il allait 
rencontrer sur son chemin un être de race supérieure, 
égale à la sienne, pareillement sans peur, mais d’une 
autre espèce, faite pour le séduire et l’exaspérer, un 
grand seigneur resté par miracle une sorte d’aventu¬ 
rier, orgueilleux, presque bravache, avec un goût 
magnifique de la canaille, du gros vin, des rixes, né 
pour de grandes choses, accordé à un grand destin. 
D'ailleurs hors de la mesure commune, indisciplina- 
ble, dont personne au monde n'eût su tirer parti, 
sinon peut-être quelque prince aux veux d’aigle, 
dompteur de femmes, de chevaux, chasseur de tigres, 
un duc Philippe d’Orléans, par exemple Antoine de 
Vallombreuse, marquis de Morès. 

Fils du duc de Vallombreuse et de Mlle des Cars, 
ancien sous-Iicutenant au 1 er régiment de cuirassiers, 
démissionnaire en 1881, il avait épousé en 1882 la 
fille unique d’un riche banquier américain, 
Mlle Médora de Hoffmann. Quittant la Fiance pour 



Ô race douce ei forte ! 


183 


l'Amérique, il s'était fait éleveur de bétail et ren¬ 
contrant, lui aussi, l’ennemi juif, la coalition des éle¬ 
veurs et des banques juives, il avait englouti dans une 
lutte furieuse, insensée, des sommes immenses. Aux 
trois quarts ruiné, il revenait en France vers 1887, 
repartait pour les Indes, visitait le Tibet, le Tonkin, et, 
par une de ces inexplicables illuminations qui fit si 
souvent de ce beau capitaine d'aventures un être 
admirablement équilibré, il forme le projet d'ouvrir 
au Tonkin une voie vers la Chine, de construire une 
ligne de chemin de fer allant de la mer à Tien-Yen, 
jusqu'à Lang-Son et Bin-Hi. 

Mais là-bas encore, il est trahi. Le sort du Tonkin 
n'intéresse personne. En haine de Ferry, Clemenceau 
a soulevé l'opinion contre ce qu’il appelle, en son jar¬ 
gon de carabin démagogue, une aventure militaire. 
L'infatigable coureur de routes rentre au pays natal, 
et, déjà oublieux de la gloire, retrouve le théâtre, le 
monde, les cercles, tout ce qu’il faut pour distraire, 
sinon rassasier, une admirable vanité d'enfant, qu au¬ 
cune expérience ne saurait vieillir. Soudain, il ren¬ 
contre Drumont. 

On voudrait savoir quelles furent les premières 
paroles échangées, le premier regard. L’auteur de La 
France juive, toujours entêté de chiromancie, prit-il 
entre les siennes, pour l’examiner à la loupe, cette 
main que le soleil d’Afrique allait dessécher quelques 
années plus tard, clouée au sable brûlant par le poi¬ 
gnard d'un voleur maure ? Dieu lui envoyait cet ami. 
Mais l'être d'instinct, de pressentiment, qu’était Dru- 
mont ne pourrait guère s'y tromper : ce n'était pas là, 
sûrement, le compagnon de sa vie, de toute sa vie, 
jusqu'à la victoire — c’était l’homme qu’on emmène 
au petit jour, par un triomphal matin de printemps, 
pour un coup de main hasardeux, pour un duel à 
mort. — En avant !... 


C’est donc avec ces trois hommes, autour desquels 
vont se grouper — est-ce grouper qu’il faut dire ? — 
s'amalgamer un certain nombre de professionnels 
médiocres — parmi lesquels deux ou trois joumalis- 



184 


Démission de la France 


tes de talent brillent, hélas ! comme des phares — que 
Drumont va tenter de réaliser la trop admirable 
devise de Ici Libre Parole future : « La France aux 
Français. » À distance, une telle prétention lait sou¬ 
rire. C'est qu’on oublie trop, dans la psychologie de 
l'auteur de La France juive, la part du fatalisme, de 
ce fatalisme superstitieux qui est justement celui du 
joueur, et qui semble bien avoir inspiré tous les actes 
de sa vie publique. Hors de sa bibliothèque, l'histo- 
rien, l’érudit, le travailleur consciencieux qui couvre 
de sa fine écriture des pages et des pages de notes, 
redevient instantanément le duelliste qui ne compte 
pour vaincre que sur sa chance et la faute de l’adver¬ 
saire. « Qui calcule trop, disait-il, n’entreprend rien. » 
Conscient de la toute-puissance de ses livres, de leur 
force interne, il sortait d’eux, de ce soliloque, rajeuni, 
renouvelé, aussi libre qu'un petit enfant. Mous avons 
tellement l’habitude de penser par syllogismes rigou¬ 
reux, que nous fermons les yeux à une évidence pour¬ 
tant aussi claire que la lumière même du jour : il y a 
rarement proportion entre la grandeur des résultats, 
et celle des moyens mis en œuvre pour les atteindre. 
La plupart des actes dont le retentissement a été 
considérable, des actes décisifs dans leurs conséquen¬ 
ces, ne sauraient contenter le théoricien. Beaucoup 
d'entre eux paraîtront naïfs, parfois un peu niais : 
aucun homme de goût n’y eût songé, n’importe quel 
romancier de profession se vanterait de trouver 
mieux, la plume à la main. Seul, l'homme providen¬ 
tiel a le pressentiment de certaines lois secrètes du 
succès et qu’un geste téméraire, ou môme fou, fait à 
la minute favorable, n'est jamais indifférent, au lieu 
que l'acte le mieux conçu accompli un jour trop tard, 
ne vaut rien. 

Peut-ctre, en somme, la faiblesse de Drumont fut- 
elle de n’avoir pas su choisir, de ne s'être jamais fié 
tout à fait, soit au calcul, soit à sa chance. Même au 
temps du Panama, lorsqu’on le voyait émietter cha¬ 
que jour l’ennemi, dépecer Reinach brin à brin, fibre 
à fibre, acculer pas à pas au suicide ce mort vivant, 
une phrase inachevée, un mot échappé révèle encore 



Ô race douce et forte ! 


185 


lerudit nostalgique, l'être fait pour tirer du spectacle 
du monde et de ses propres passions une philosophie 
désespérée. Pourtant, ne l’accusons pas trop vite 
d'avoir, en 1890, choisi ses collaborateurs avec quel¬ 
que insouciance. S’il court son risque à fond, c’est 
qu’il sent déjà la situation compromise, et notre pau¬ 
vre peuple surmené, épuisé — épuisé jusqu’à l'écœu¬ 
rement par la fièvre boulangiste. Arrivera-t-il trop 
tard ? Jamais il n’a senti plus profondément, plus 
amèrement, depuis 1871, la nécessité d’agir à tout 
prix, d agir vite. Le succès de La France juive s’est à 
demi-perdu dans l’affreuse ivresse qui a jeté pêle- 
mêle, derrière une espèce de magicien culotté de 
rouge — de l’espèce des beaux prestidigitateurs à 
barbe blonde qu'on invite aux matinées d’enfants — 
opportunistes et radicaux, gens d’église et mastro- 
quets, marchands de pipes, courtisanes, académi¬ 
ciens, poètes, Barrés, Laguerre, Déroulède, et les 
camelots du boulevard Montmartre. Ce qui fut, à bien 
des égards, le suprême sursaut du patriotisme — pri¬ 
vilège aujourd'hui, hélas ! d’un petit nombre de Fran¬ 
çais conscients — a, dans l’histoire, l'apparence d’un 
carnaval. Dieu sait quelle garantie donnait aux gens 
de droite un général de pure orthodoxie radicale, qui 
jadis colonel au 133 e de ligne, à Belley, ayant adressé 
à son chef direct, le duc d'Aumale, des lettres obsé¬ 
quieuses, devenu ministre de la Guerre, niait honteu¬ 
sement à la tribune les avoir jamais écrites, jusqu’à 
ce qu'un sanglant démenti l’eut contraint à se perdre 
dans des distinctions cafardes! Mais les gens de 
droite avaient cru flairer un dompteur, tendaient déjà 
leurs croupes. Seulement, alors qu’ils attendaient une 
bastonnade voluptueuse, ils ne reçurent qu’une 
douche. Elle leur glaça les reins pour cent ans. 

Carrière fulgurante ! Colonel en 1874, général en 
1880, directeur de l'Infanterie en 1882, divisionnaire 
en 1884, ministre en 1886, puis trouvant sur son che¬ 
min ce bonhomme épique et cocasse du nom de 
Déroulède le traînant dès lors dans son sillage ainsi 
qu'un croquemitaine noir au nez de polichinelle, tout 
à coup disgracié par les parlementaires, témoin béné- 



186 


Démission de la France 


vole, ahuri, de la création du boulangisme, spectateur 
de sa propre légende, imposée a l’opinion par Roche- 
fort, financé par Thicbaud et Dillon selon les meilleu¬ 
res méthodes américaines, maître un moment des 
destinées françaises, maître de la France, et la lais¬ 
sant échapper comme une jolie maîtresse capricieuse 
qui file entre les mains d'un sous-lieutenant au pre¬ 
mier croisement de rues enfin l'effondrement, 
l'exil, le suicide... ô chef-d’œuvre balzacien ! Qui 
mieux que Drumont eût été capable de réaliser l’iro¬ 
nie vraiment atroce de la dernière croisade, avec 
comme Pierre l'Ermite le chanteur Paulus, lançant le 
refrain fameux En r’venant de la r'vue ! Le diagnostic 
si dur de La France juive trouvait là sa confirmation. 
« Le général, écrivait Arthur Meyer, est la meilleure 
arme forgée contre le parlementarisme, prenons-la, 
sans regarder au manche. » Le marquis de Beauvoir, 
chef de cabinet du comte de Paris, Albert de Mun, le 
baron de Mackau, le comte de Breteuil, la duchesse 
d’Uzès se disputaient «cette force populaire», qu'il 
importait de ne pas laisser confisquer par les bona¬ 
partistes et les plébiscitaires. Tous ces professionnels 
de l'intrigue politique, avec leurs informateurs, leurs 
clients, leur boîte à fiches, attentifs à n etre pas dupes 
de leur grand homme, l’étaient les uns des autres. Ils 
ne voulaient qu'un instrument. La force de Drumont 
est de haïr le régime qu'il veut abattre. Du premier 
coup, au contraire, il devine que, derrière ce bel uni¬ 
forme posé sur le dossier de la chaise, il y a Cornélius 
Herz et le syndicat juif. Rien de plus. L'homme est 
peu de chose : 

C’est un soldai sans doute, mais sous le soldat, il y a le 
fils de l’agent d'affaires madré, ergoteur, habile ci mala¬ 
droit tout ensemble. Sous la peau de lion la queue de 
renard^ se montre à chaque moment, et la physionomie 
elle-même est parlante sous ce rapport. Pour un observa¬ 
teur elle apparaît enveloppée d'une atmosphère de dissi¬ 
mulation et de fourberie. 

Cette fourberie, il convient de le dire, n’est pas de l’es¬ 
pèce machiavélique el noire, elle est inconsciente, presque 



0 race douce et forte ! 


187 


enfantine. Le général n'est pas un tartufe, c’est un trom¬ 
peur de naissance qui meni avec une sorte de spontanéité : 
c’est pour lui que semble avoir été créée cette expression : 
x II n’a pas le culte de la vérité. » 

Plus loin encore l'horoscope étrange, qu’on ne peut 
lire aujourd’hui sans un frisson : 

L’étude de la main rend également d'utiles services. Ce 
qui trappe, dans celle de Boulanger, c'est l’absence com¬ 
plète de tous les signes auxquels on reconnaît une indivi¬ 
dualité supérieure... La ligne de cœur n’existe pas. La ligne 
de tête, très courte, s’arrête sous Saturne, ce qui est le signe 
de la fatalité ; elle est terminée en fourche, ce qui veut dire 
dissimulation, fourberie. La ligne de vie brisée indique que 
le général mourra vers cinquante-huit ans de mort vio¬ 
lente, probablement d'un coup de couteau. 

Le pouce est petit, indique l’absence de toute volonté 
ferme. 

L’annulaire est presque aussi long que le médius, mais 
cela n'a jamais signifié le succès : c’est le signe presque 
infaillible auquel on reconnaît les joueurs. 

Le mont de Vénus, très développé, confirme les appétits, 
le côté jouisseur que l’on connaît. 

C’est par Mars, évidemment, que le général vaut quelque 
chose. Sous ce rapport, il a une vraie main de soldat. 

Même à quarante ans de distance, le sceptique ici 
peut sourire, mais quiconque n’a pas oublié la tragé¬ 
die de Panama frémit en lisant sur la page jaunie d’un 
livre oublié, écrit en 1889, trois ans avant que se 
découvrit le scandale : « Cornélius Herz a dû se char¬ 
ger de l'affaire : il avait connu le général en Amérique, 
il l’imposa au gouvernement par Clemenceau. » D’ail¬ 
leurs, alors quamis ou ennemis du dictateur sem¬ 
blaient avoir perdu tout sang-froid, emportés, roulés 
par l'événement comme par une vague de fond, l'écri¬ 
vain solitaire avait discerné du premier coup que le 
foudroyant succès d’un tel homme restait hors de 
proportion avec son mérite, s’expliquait naturelle¬ 
ment par la veulerie, l’esprit grégaire du public, ce 
qu’on devrait appeler d’un nom ignoble, de son vrai 
nom, la vacherie. Au pis aller, pensait sans doute 



188 


Démission de la France 


Édouard Drumont, je vaux mieux qu’un Thiébaut : 
« À une époque où les hommes sont parqués en trou¬ 
peau, marchent par groupes, obéissent à des consi¬ 
gnes de parti, Thiébaut représente une force tout à 
fait nouvelle et imprévue, la force d'une individualité. 
Quand une individualité intelligente, énergique, 
consciente de cc qu clic veut, est tout à coup lâchée à 
travers ces politiciens qui ne se remuent qu’en tas, on 
ignore ce quelle peut faire, c'est comme un cheval 
échappé tombant au milieu d’une centaine de din¬ 
dons : une fois qu’ils ont perdu la file, les dindons 
s’agitent encore plus que le cheval. » 

Oui, avec Millot, de Biez, ou Morès, Viaud ou Papil- 
laud, qu’importe ? Thiébaut n était qu’un admirable 
courtier électoral, servi par une santé de fer. Ce n'était 
pas le chef. Le chef, c'était celui que Constans, mieux 
informé, jugeait un miles gloriosus fanfaron de paro¬ 
les et vivant dans des transes continuelles. Mais lui, 
Drumont, sent bien qu’il ne laissera pas passer 
« cette minute oscillante et perplexe qui décide de la 
destinée », cette « minute grosse d’un siècle », pour 
employer l’expression de Carlyle. Pourquoi ? Parce 
qu’il n’a pas peur d’interroger son cœur, ses nerfs, ses 
muscles, et d’entendre l’être tout entier répondre, face 
au péril et à la mort : je suis prêt ! Quelle ivresse ! 



IX 

LE NONCE DU PAPE 

HT LE 

BIENHEUREUX LÉO TAXIL 


La nouvelle Ligue, riche de quelques billets de 
mille francs, entreprit aussitôt une campagne de 
conférences. La réunion de Neuilly, entre toutes, est 
restée célèbre. Drumont y lut un de ces discours, 
magnifiques de rythme et d'accent, qu’il débitait d’un 
air d’ennui, avec une moue d’enfant boudeur. Mores, 
roulant des épaules de portefaix, livré, en apparence 
du moins, à toutes les furies de la guerre civile, au 
fond très réfléchi, très froid, scandant chaque phrase 
des « nom de Dieu ! » retentissants, frappa de stupeur 
l’auditoire, puis déchaîna l'enthousiasme. A la surprise 
de la police, l’immense avenue s’emplit, vers minuit, 
d’une espèce de rumeur sournoise, d’un murmure bas 
et sinistre, plus redoutable que les huées. Dès le lende¬ 
main, le grand rabbin du Consistoire central des Israé¬ 
lites de France, Zadoc-Kahn, adressait au Temps sa let¬ 
tre célèbre, où les naïves flatteries à l’adresse du 
régime donnent la mesure d’une terreur que les assu¬ 
rances des ministres ne suffisaient plus désormais à 
apaiser. « C’est déjà trop que, cent ans après la Révolu¬ 
tion de 89, il puisse se produire dans nos réunions 
publiques de telles excitations contre toute une catégo¬ 
rie de citoyens qui sont d’aussi bons Français que qui 
que ce soit. » — « Comme juif, je m’en af flige, comme 



190 


Démission de la France 


Français, j’en rougis. » — « La France ne serait plus la 
France, c’est-à-dire le pays des traditions libérales... » 
Et, aussitôt après, la conclusion perfide, le piège 
tendu, où brûlent déjà de tomber les lâches : « C'est 
chez moi une conviction absolue que pas un des mem¬ 
bres du clergé, catholique ou du clergé protestant, dont 
j'admire les vertus, l'élévation du cœur et de l’esprit, le 
patriotisme éclairé, ne voudrait souscrire à un langage 
qui n'est ni français, ni chrétien, ni humain. » 

L'archevêque de Paris sentit la menace cachée sous 
ces protestations courtoises. Mais, bien avant que se 
fit entendre une voix autorisée, le parti conservateur, 
renchérissant sur la panique du juif, donna une fois 
de plus le spectacle de sa ridicule et coléreuse impuis¬ 
sance. Après l'élection de Francis Laur au conseil 
municipal, on le vit boycotter sournoisement toutes les 
candidatures antisémites que la nouvelle Ligue avait 
eu l'idée de susciter dans de nombreux arrondisse¬ 
ments. Et, sans doute en mémoire des innombrables 
fils d'Israël tenaillés, pendus ou grillés jadis par des 
religieux de son Ordre, le père Didon, alors aussi 
populaire que Robert Houdin ou François Coppée, 
auquel des succès de presse et de confessionnal 
avaient littéralement tourné la tête, qu’il avait d’ail¬ 
leurs ronde et légère à souhait, prit prétexte d’une 
distribution de prix à l’école d'Arcueil pour célébrer, 
dans ce style spécial qui n’appartient qu’aux gens 
d’Eglise, les « grands Sémites dont les juifs sont 
aujourd’hui les successeurs ». Un millier de sous- 
didons, prêtres à la mode, apôtres de boudoir et d’éta¬ 
gère, gris, noirs ou blancs, reprirent le même refrain 
de tolérance dans l’espoir ingénu, l’espoir que nulle 
expérience ne déçoit, enraciné dans chacun de ces 
cœurs lâches, qu’une bassesse plus parfaite sera pavée 
de retour, lassera les persécuteurs : « Au lendemain 
des élections municipales, dit Drumont, j'écrivais à un 
religieux éminent de mes amis : les Conservateurs ont 
été infâmes vis-à-vis de nous, comme c’est dailleurs 
leur habitude. Regardez la date de ma lettre, et souve¬ 
nez-vous que je vous ai annoncé à cette date que la 
campagne des décrets allait reprendre. La plate-forme 



Le bienheureux Léo Taxil 


191 


des prochaines élections sera l’exécution stricte des 
décrets. » 

L'événement devait lui donner raison. 

L'injustice du monde clérical et conservateur 
envers le chef de l'antisémitisme est un des épisodes 
les plus riches de l'histoire des partis à la fin du 
xrx e siècle. On peut dire que la victime, avec une luci¬ 
dité sans haine, a tiré la leçon essentielle qui n'a rien 
perdu aujourd’hui de sa vertu. Cette trahison, d’ail¬ 
leurs prudente, calculée, n’apparaît nulle part mieux 
qua l’occasion d’un assez chétif incident de sa vie 
publique, lorsqu’il entreprit de se présenter, deux 
années avant la fondation de La Libre Parole, au 
conseil municipal de Paris. Ici, nous ne pouvons 
mieux faire que suivre pas à pas le récit qu’il en a fait 
lui-même au dernier chapitre du Testament sur ce ton 
de bonhomie féroce qui n’appartient réellement qu'à 
lui, l’apparente à Rabelais, ou mieux encore à 
Molière, s’accorde si étroitement avec le génie même 
de notre langue, son rythme secret, sa pudeur, et 
comme le battement de notre cœur français. 

D’abord, il fait le point : 

Voilà un écrivain qui a conquis la réputation par des 
oeuvres retentissantes. Cet écrivain n'a pas été élevé par les 
religieux ; il n'a pas reçu le moindre service du parti-pretre, 
alors que ce paiti était tout-puissant ; il ne s’est affirmé 
chrétien que lorsque l'Église a été persécutée. C’est alors 
que pour la défendre, il a fait entendre une voix qui a eu 
de l’écho dans le monde entier. 

Au moment des élections municipales, il a l’idée de poser 
sa candidature, il se dit : « Ma foi, l’occasion est bonne 
pour exposer mes idées. Les ouvriers de ce quartier sont 
pour la plupait d'origine française, ils auront peut-être le 
bon sens de comprendre les dangers que leur fait courir 
l’invasion des juifs allemands qui viennent exécuter chez 
nous des razzias comme le coup des cuivres. En tout cas. 
ajoute-t-il mentalement, j’aurai toujours les voix de mes 
frères catholiques que, depuis de longues années, je ren¬ 
contre toujours le dimanche à la messe, ou à Pâques à la 
table de communion... » Ce raisonnement n’avait rien d’ex- 



192 


Démission de la France 


travagant. L’écrivain de quarante-cinq ans qui a un million 
de lecteurs ne fait pas preuve d'une ambition démesurée 
en briguant un siège au conseil de sa ville. D’autre part, il 
ne blesse les intérêts de personne puisqu'il n’a pas d'adver¬ 
saire conservateur : l’un de ces concurrents est franc- 
maçon, l’autre tout à fait en dehors de l’Église. Ainsi se 
présente la situation électorale au quartier du Gros- 
Caillou, en avril 1890. 

Pour ses débuts, le futur député d’Alger entend bien 
ne rien laisser au hasard. C’est Albert de Mun qui le 
présente aux membres du Cercle catholique auxquels 
il paie d’ailleurs sa cotisation depuis huit ans. Son 
ami, le capitaine Roger Lambelin, « joli type de sol¬ 
dat, un homme d’acier, un peu tranchant, un peu aigu 
dans les angles, profondément bon et aimable quand 
on le connaît », l’introduit au Comité d’action roya¬ 
liste du VII e arrondissement — ouvriers, négociants, 
petits rentiers, tout à fait le vieux monde des familles 
de l’enclos Rey qu'a décrit Daudet, la race indompta¬ 
ble des royalistes plébéiens — qui acclama sa candi¬ 
dature en dépit d’un léger malentendu : « Un des 
assistants avant témoigné le désir que je misse sur 
mon affiche : Candidat conservateur, je lui dis fran¬ 
chement : “Non. J’aime la probité dans les mots, je 
trouve néfaste et meurtrier le régime politique que 
nous subissons, je n’ai qu’un désir : celui d en débar¬ 
rasser ma patrie. Ne serait-ce pas un mensonge, dans 
ces conditions, que de se déclarer conservateur ? 
Comprendrait-on un homme qui dirait : 'J'ai eu le 
malheur d’attraper la syphilis, mais je suis un conser¬ 
vateur et je tiens à la conserver ?’ " 

« On me dit en sortant : « Vous pouvez compter sur 
nous, mais nous ne répondons pas des bonapartistes. » 

Royalistes, bonapartistes, boulangistes, tous ceux 
qu’il appelle plaisamment les « victimes de la politi¬ 
que », le petit peuple, enfin, fit de son mieux. Le curé 
de la paroisse lui-même... 

C'est un cligne homme que mon curé, un curé du Paris 
d’autrefois plus que du Paris d’aujourd’hui. 



Ï£ bienheureux Léo Taxil 


193 


Nous avons à Paris des curés très compliqués : le curé 
financier, comme celui de Saint-Honoré qui sauta comme 
un simple coulissier ; le curé collectionneur comme l'abbé 
Lerebours qui arrivera devant le tribunal de Dieu comme 
devant un jury d'exposition rétrospective, avec une collec¬ 
tion de bibelots à faire envie aux célébrités de la curiosité... 
Mon curé, lui, est simplement curé. 

Mais le curé ni son suisse ne font à eux seuls la 
paroisse. Restent ces « catholiques riches qui habitent 
les grands hôtels du quartier ». Ceux-là « ne se conten¬ 
tèrent pas de ne donner aucun appui à leur frère dans 
l'embarras ; ils s’employèrent activement à l’empêcher 
de réussir. Ce fut le baron Reille, président du conseil 
de fabrique de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, qui se 
chargea d’organiser la campagne contre lui. 

Étrange tvpe que ce Reille ! La fine moustache relevée 
en croc et portant beau, malgré une désagréable tache au 
visage, ce petit homme se promène triomphalement dans 
la vie avec les trophées conquis par trois héros. A le voir si 
affairé, si content de lui-même, on croirait toujours qu’il 
arrive de Suisse, où il vient de gagner la baiaille de Zurich, 
et qu’il court dans le Tam-et-Garonne pour y gagner la 
bataille de Toulouse. 

Ces allures un peu trop fanfaronnes nont pas été, dans 
les commencements, sans causer à notre homme quelques 
désagréments à la Chambre. Plus d'une fois un collègue 
mal habitué encore aux ridicules du personnage l’a regardé 
bien en face, en lui disant : « Qu’est-ce que c'est que ces 
façons-là ?... » 

Dans ce cas, le baron Reille redevient l’homme du Seize- 
Mai ; il balbutie et se contente de répondre : « Ne faites 
pas attention ! Soult se tenait ainsi devant les lignes de 
Torrès-Vedras. » 

Mais l’homme du Seize-Mai n'a rien perdu à l’aven¬ 
ture du maréchal. Les petits fonctionnaires qui 
avaient cru à la parole d’un soldat français lurent 
jetés sur le pavé ; leurs femmes retapèrent leurs vieux 
chapeaux et ravaudèrent leurs robes comme elles 
purent... Au lieu que Reille et son ami Fourtou se pri¬ 
rent par la main, et se firent nommer administrateurs 



194 


Démission de la France 


du chemin de fer d’Orléans, aux vingt-cinq 
mille francs de traitement. 

De quoi Reille n'est-il pas administrateur ? s'écrie Dru- 
mont. 11 est administrateur de tout ; il est administrateur 
du chemin de fer d’Orléans, et du chemin de fer de Cein¬ 
ture, il est président du conseil d'administration des mines 
de Carmcaux ; il est président du conseil d’administration 
d'Alais ; il est president ou administrateur d'une autre com¬ 
pagnie à Arneke ; il est meme président du conseil d’admi¬ 
nistration des Pompes funèbres, et j’ose espérer qu’à ce 
titre il me fera enterrer gratuitement... C'est Briarée lui- 
même en un mot, Briarée aux cent bras. Partout où l’on 
touche des jetons de présence, vous voyez apparaître le 
bras de Reille avec une main au bout pour palper... 

C'est pourtant autour d’un tel homme que le haut 
parti clérical, « cette sélection étrange, ce précipité 
bizarre, le parti fourbe, menteur, corrompu, qu’on 
appelle, en employant une expression qui n’est pas 
exacte, le parti jésuitique, cette droite de la Chambre 
qui veut toujours duper et qui est éternellement 
dupée, le parti qui partage ses admirations entre 
Constans et Rothschild », fit bloc pour barrer la route 
à l'auteur de La France juive. 

Il est difficile d’imaginer ce qu'était jadis, c'est-à-dire 
au début des campagnes anticléricales, l’influence, 
d’ailleurs chaque jour décroissante, d’un Reille-Soult, 
d'un Mackau ou plus tard encore d’un Jacques Piou, 
enfin d’un de ces chefs éphémères de l'opposition 
catholique, dont les discours, lorsque par un inexplica¬ 
ble hasard ces textes démodés tombent sous nos yeux, 
dégagent un comique irrésistible à base d’ennui. Non 
point, sans doute, qu’ils valussent moins ou plus qu'à 
présent, mais l’unique supériorité de ces solennels 
bonshommes, leur impavide contentement de soi, 
n'avait pas perdu toute vertu, toute efficace : se pre¬ 
nant désespérément au sérieux, leur gravité en impo¬ 
sait encore à la faible imagination des gens d'Eglise, à 
la naïveté des prélats dont l’âge mûr se souvenait tou¬ 
jours des premières impressions de l’enfance — le ch⬠
teau caché dans les arbres, l’avenue mystérieuse jus- 



Le bienheureux Léo Taxi! 


195 


qu’aux profondeurs du parc, les pelouses, la Victoria 
des dimanches sur la route poudreuse, l’entrée à 
l'église de la famille privilégiée, le gros châtelain au 
banc d'œuvre, la chaîne d’or, la voix nasale et le regard 
lointain... Aujourd'hui, la considération des prélats ne 
va qu'aux radicaux ploutocrates, portant la double 
auréole de la politique et des affaires. 

Le clergé calqua donc son attitude sur celle de ces 
messieurs du beau monde : l'antisémitisme eut le sort 
du catholicisme social d'un La Tour du Pin, comme 
aussi des dernières instructions du comte de Cham¬ 
bord jugées imprudentes : il fut accueilli par une 
moue de désapprobation, celle qui punit les fautes de 
tact. Dès l'apparition de La France juive, M. Arthur 
Meyer s était déjà fait, sans risquer aucun démenti, 
et avec l’impayable gravité dont il était seul capable, 
l’interprète de l’archevêché, dans une note célèbre. 
Depuis, Le Figaro, arbitre des élégances de l’esprit, 
n'avait pas dédaigné de fournir les chaires à la mode 
d’éloquents développements sur la vertu de tolérance. 
Mais le clergé libéral, du moins en face d’un danger 
pressant, ne saurait toujours rester fidèle aux consi¬ 
gnes des diplomates de salons bien-pensants qui 
savent d’expérience que pour étouffer une parole 
libre, il suffit de maintenir autour d'elle, patiemment, 
quitte à faire la part du scandale, une zone de silence. 
Le solide orgueil des gens d’église, leur orgueil plé¬ 
béien réagit trop vivement à certaines contre-atta¬ 
ques ; l’excès de zèle finit par les jeter d’un scandale 
dans un autre, jusqu a ce que leur colère épuisée, ils 
retrouvent la mesure et la dignité perdues. 

Cette fois, ils lancèrent sur le catholique irrespec¬ 
tueux, avec une naïveté inouïe, le plus hideux des 
bandits de plume, rejeté de tous, une espèce de sacris¬ 
tain de messe noire, se prétendant converti, et dont 
les bigots seuls étaient sans doute encore capables de 
supporter le relent : Léo Taxil. 

Magnifique histoire ! Un certain nombre de braves 
gens que rien ne lasse, terriblement bien intentionnés, 
au point qu'à l'exemple de la courtisane de Juvénal — 



196 


Démission de la France 


et pour récrire cette phrase sauvage — aucun fromage 
ne les fera jamais vomir, prennent encore au sérieux, 
après quarante ans, un ou deux épisodes d’une impos¬ 
ture pourtant aussi simple, aussi sommaire que telle 
ou telle escroquerie célèbre. Ancien séminariste, moi¬ 
tié pomographe, moitié maître chanteur, fournisseur 
de librairies spéciales, puis libraire lui-même, fonda¬ 
teur d une « Librairie anticléricale » où il éditait des 
brochures dites populaires, régal d’obsédés ou de 
maniaques, il avait annoncé tout à coup son retour à 
Dieu, promettant du même coup aux grenouilles dévo¬ 
tes, grâce à d’imminentes révélations sur les secrets de 
la franc-maçonnerie à laquelle il avait appartenu, une 
abondante ration d’eau bourbeuse. Des milliers de 
nigauds et de nigaudes brûlèrent aussitôt d'apprendre, 
de la bouche de l'enfant prodigue, les fameux rites 
secrets, y flairant sans doute quelques détails d’une 
mirifique obscénité, terreur et tourment de leur 
anxieuse chasteté. La Librairie anticléricale devint du 
jour au lendemain la Librairie antimaçonnique, tri¬ 
plant ou quadruplant sa clientèle. De plus, ce bizarre 
enfant de chœur quadragénaire s était assuré, disait- 
on, la collaboration plus bizarre encore d’une mysté¬ 
rieuse sœur maçonne, parvenue jadis au dernier degré 
de l’initiation, familière du culte démoniaque, auteur 
d'un nombre incalculable d’assassinats politiques, exé¬ 
cutrice des arrêts impitoyables de la secte, et qui, 
échappée par miracle à la possession de son maître 
Satan et à la vengeance de scs complices, condamnée 
à mort, cirait sous un faux nom, de monastère en 
monastère, guettée par le poignard des assassins. Elle 
signait du pseudonyme de Diana Vaughan des révéla¬ 
tions plus sensationnelles encore que celles de Taxil, 
avidement commentées par les revoies catholiques les 
plus sérieuses, et qui peuplaient de visions et de 
cauchemars tous les presbytères de France. 

Ce prodigieux roman policier cessa brusquement 
comme il avait commencé : par une pirouette. À la 
terreur des bons chanoines, menacés d’apoplexie, le 
néophyte inondé de bénédictions, bourré de sucreries 
pieuses comme le perroquet des dames de Nevers, tira 



Le bienheureux Léo Taxi! 


197 


tranquillement la langue à son nouveau public, et 
déclara qu'il s'était payé les têtes mitrées — d’ailleurs 
plus franc-maçon que "jamais, n’ayant livré à la curio¬ 
sité bien-pensante que les secrets de Polichinelle. 
Diana Vaughan n’avait jamais existé que dans son ima¬ 
gination de feuilletoniste : les révélations prétendues, 
les confessions, les pages qui avaient fait couler tant 
de larmes, étaient la grossière imposture de ce maqui¬ 
gnon vicieux, écrites sur le marbre d’une table de café, 
grasse de sirop de gomme et d'absinthe. Bien plus : 
même dans le temps de sa plus grande teneur —- trait 
inouï ! — le favori du public pieux n’avait pas même 
renoncé aux bénéfices de la Librairie anticléricale. A 
la barbe de ses dupes, il en avait laissé la gérance à 
Mme Léo Taxil, qui rapportait fidèlement, chaque 
mois, à la caisse commune, les innombrables pièces 
de cent sous libres-penseuses, fraternellement mêlées 
aux pièces de cent sous cléricales venues d’ailleurs. Si 
dégoûtante que soit cette histoire, il y convient d’en 
ravaler courageusement l’ignominie et l’humiliation : 
elle donne la mesure d’une certaine bassesse de cœur 
qui explique, sans les justifier, hélas ! les corruptions 
de l’intelligence. 

Mais dans le moment où l'auteur de La France juive 
posait modestement sa candidature au conseil munici¬ 
pal, Léo Taxil était encore le favori des paroisses, 
publiant chaque jour des articles dans Le Petit Catholi¬ 
que et La France chrétienne. Bien qu'ayant déjà donné 
quelques gages à l'antisémitisme naissant, on le vit 
soudain changer de Iront et dans une conférence 
retentissante il stigmatisa pour la première fois, au 
« nom du haut clergé », ce qu’il appelait avec impu¬ 
dence la nouvelle guerre de religion, déclarant en 
outre que « les noms des Rothschild, des Pereire, des 
Cahen d’Anvers, des Hirsch, des Ephrussi, des 
Camondo étaient universellement estimés ». 

Le « haut clergé » ne laissa pas longtemps sans 
réponse la brutale mise en demeure de l’aventurier : 
à l’issue même de la conférence — chose incroya¬ 
ble — le nonce apostolique fit déposer sa carte chez 
M. Léo Taxil. Gage de faveurs plus grandes ! Car il 



198 


Démission de la France 


était reçu, un peu plus tard, en audience privée, par 
Léon XIII, et rapportait de celte entrevue, outre les 
bénédictions d’usage, une interview plus ou moins 
fidèle, mais savamment dosée. 

On dira que l’épisode est mince. Il n’est pas inutile 
pourtant d'y insister encore. Dans son comique, 
hélas ! un peu trivial — d’une qualité si basse, tel quel 
enfin, il découvre toute une part de la vie de Dru- 
mont, donne la mesure de l’amertume héroïque qui 
vingt ans plus tard allait sombrer dans une espèce de 
désespoir, autrement incompréhensible. 

A ce moment du moins, en pleine force, l'incompa¬ 
rable lutteur fait front. Il ne dépendait pas de lui, évi¬ 
demment, que fût détruite en un jour la médiocrité, 
l'incurable médiocrité du parti clérical, médiocrité 
dont les causes sont profondes, échappent probable¬ 
ment au jugement du moraliste ou de l’historien, veu¬ 
lent une explication surnaturelle. Prenons du moins, 
après tant d’années, de cette vieille voix fraternelle, 
une admirable leçon de mépris ! Les portraits de 
Veuillot trop scolaires, les cris déchirants de Léon 
Bloy, les fureurs lyriques de Léon Daudet, l'éloquence 
antique, la colère sacrée de Maurras, ne sauraient don¬ 
ner l’idée de cette férocité bonhomme et familière, 
dans son déroulement un peu monotone, où passe 
tout à coup un frémissement tragique, tout le souffle 
de la puissante poitrine, pareil à un râle de lion. 

Tout ceci, écrit-il, est en somme d’un intérêt secondaire; 
ce qui confond l'esprit, c'est de voir l'archevêque de Paris 
souffrir qu'un pareil individu ose parler au nom du haut 
clergé, c'est d'entendre l'auteur des Amours secrètes de Pie IX 
affirmer qu’il a mandat de l'Église pour attaquer uri écrivain 
dont le passé est propre et qui, même lorsqu'il n’était pas 
chrétien, n'a jamais écrit, contre ce que les chrétiens respec¬ 
tent, une ligne dont il puisse rougir aujourd'hui. 

Il y a dans ces lignes plus de suiprise que de colère ; 
on croit voir le regard fatigué derrière les lunettes, le 
geste résigné de la main qui ferme un livre... Mais 
déjà il marche sur l'adversaire, de son pas pesant : 



Le bienheureux Léo Taxil 


199 


j’ai eu la curiosité de parcourir l’œuvre immonde de cet 
homme si cher aujourd’hui aux autorités ecclésiastiques. 
On comprend que les premiers éditeurs de ces livres aient 
été des juifs : Strauss à Paris; Millaud à Marseille. Cest 
véritablement une descente dans l'enfer juif, dans cet enfer 
excrémentiel qu'a décrit Swendenborg, dans cette « Jérusa¬ 
lem souillée qui exhale une puanteur de rats, et à travers 
laquelle des juifs crottés jusqu’à 1 échiné courent dans la 
boue après quelques pièces d’or ». Il ne s'agit ici ni des rail¬ 
leries d’un Voltaire, ni des éloquents blasphèmes d’un 
Proudhon, ni des protestations troublantes de tant de 
grands révoltés : c’est l’abjection pure, c'est la littérature de 
La Lanterne qui lançait ces publications et qui fit leur suc¬ 
cès ; c'est le Talmud qui annonce qu’il est de bon présage 
de rêver de matière fécale. 

Le nonce protecteur de Taxil commence à rougir, 
demande grâce. Le justicier continue, impassible : 

Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c'est que de 
passer en revue, même à la hâte, meme en évitant de les 
toucher longtemps du doigt, ces livres de stercoraire : Les 
Borgias (Histoire d'une famille de monstres), A bas la 
calotte , Les Jocrisses de sacristie, Les Bouffe-Jésus — 
ouvrage anticlérical, soporifique et miraculard, Moniteur 
officiel des Svllabusons et des Vaticanards. Nous voyons là 
le R.P. Trousse-Jupes demander qu’on vote une adresse au 
pape ; l’abbé Cinq-contre-un s'occupe des ouvriers, et il est 
appuyé par l’abbé Belle-Tante, mais le cardinal Hector de 
la Sodomerie demande qu’on renvoie à l année suivante la 
solution de cette question et il entonne le Veni Creator... 

Encore une minute de silence, encore un pas en 
avant. 

Il y a quelques mois, quand parut le curieux volume de 
M. Quentin-Bauchard : La Caricature pendant le siège et la 
Commune j'eus la curiosité de regarder ma collection : elle 
n’est pas complète, et contient à peine cinq cents pièces. 
Pendant toute une journée, je vis repasser devant moi ce 
Paris du siège, ce Paris étrange, qui, mourant de faim et 
toujours sous les armes, trouvait encore moyen d’ac¬ 
crocher aux clous de toutes les échoppes près d un millier 
de charges, de caricatures et de dessins... Rien nest 



200 


Démission de la France 


épargné... Non, je me trompe, et c’est une observation 
qu’on a faite avant moi : une figure n’apparaît jamais au 
milieu de ces saturnales qui commencent au Quatre Sep¬ 
tembre et finissent aux journées de Mai. Pendant ce temps 
de liberté absolue, dans le déchaînement de toutes les colè¬ 
res, nul Français n'a eu lame assez vile pour outrager la 
cornette blanche des sœurs de Charité... 

On eût dit que ce Paris soulevé ressemblait au Forum 
de Rome... La sédition grondait sous l’ardente parole des 
Gracches, les sicaires de Clodius étaient aux prises avec les 
amis de Milon ; on vociférait, on se menaçait, on s’égor¬ 
geait. Soudain les clameurs s'apaisaient, les poignards 
s’abaissaient. À l’entrce de la place qui retentissait des cris 
de la guerr e civile venaient d’apparaître les licteurs qui pré¬ 
cédaient le blanc cortège des Vestales... 

L’implacable écrivain prend son temps, balance un 
moment sa fronde : 

Le premier qui outragea les filles de Saint-Vincent-de- 
Paul, le premier qui releva impudiquement la robe de bure 
sacrée pour tous, fut le favori actuel de l'archevêché et de 
la nonciature. 

Il hausse les épaules : 

C’est une date, un degré dans l’égout. Si on avait un bouo- 
mètre pour indiquer l'étiage du fleuve fangeux qui a coulé 
sur la France, on trouverait ceci, indiqué avec un nom. 

La voici, la sœur de charité, dans Y Album anticlérical 
(dessins comiques de Pépin sur le texte de Léo Taxil) elle 
a son vrai nom : la petite sœur qui quête... 

C'était pendant le carême, l’aumônier du couvent prêcha 
un sermon tout à fait pathétique sur les larmes que font 
verser au Christ les péchés des humains. 

Les larmes du Christ pleurant sur les fautes des hommes, 
VOUS devinez comme cela prête aux commentaires crapu¬ 
leux... La sœur Marie des Anges boit du lacryma christi, elle 
est solde à rouler, clic est raccrochée par un rapin, elle est 
mise au violon et au bout de neuf mois nous la retrouvons 
dans le dessin final avec un énorme bedon quelle étale. 

Il a empoigné le nonce somnolent de sa forte main, 
il le met debout, mol et blême, face à l'égout crevé : 



Le. bienheureux Un Taxi! 


201 


Il nous faut poursuivre encore, surmonter un dégoût qui 
se traduit d'une façon tout à fait physique. En circulant à 
travers cette sentine, on croit à chaque instant être arrivé 
aux derniers hoquets ; on sc trompe. Il y a encore un nou¬ 
veau monceau d'excréments, une nouvelle flaque de déjec¬ 
tions. 

Courage, Excellence ! 

La vie de Jésus-Christ qui traîne sur les quais est peut- 
être cc qu’on peut imaginer de plus ignoble dans cette 
œuvre où l'ignoble est partout. 

La Vierge est couverte d’immondices. Tout ce qui la 
concerne est d'ailleurs le développement d’une calomnie 
abjecte du Talmud que j’ai déjà flétrie et qui nous montre la 
Vierge accoupleuse de femmes et cngrossce par un soldat 
nommé Panther. 

« Tandis que Joseph parlait, Marion avait repris conte¬ 
nance : elle essaya d'amadouer son fiancé, esquissa une 
moue câline pour lui faire avaler la pilule. 

— Joseph , mon gros lapin ... 

— Ta ta ta, je ne prends pas des vessies pour des lanter¬ 
nes... Qui donc, si ce n'est un homme, vous a mise dans 
cette fichue position ? 

— C’est le pigeon, Joseph... » 

La plume tremble dans la main, mais il faut que ces salo¬ 
peries soient transcrites, afin qu’on sache bien que le misé¬ 
rable qui a vomi ces saloperies a pu se lever contre moi et 
dire qu’il me blâmait au nom du haut clergé sans qu'une 
voix autorisée se soit fait entendre pour protester. 

Seulement Léo Taxil avait peut-être un autre titre 
encore à l'indulgence du haut clergé, aux faveurs du 
nonce Rotelli... Ancien élève du séminaire, initié à 
certains traités spéciaux, véritables manuels de clini¬ 
que à l’usage des futurs confesseurs, il s'était fait un 
jour leur éditeur bénévole, les traduisant du latin en 
français, et lançant grâce à la publicité de Im Lanterne 
les fameux Livres secrets des confesseurs dévoilés aux 
pères de famille — « seule édition complète publiée 
par Léo Taxil et contenant les Diaconales de Mgr Bou¬ 
vier, le Compendium et la Mœchialogie ou Cours de 
luxure, traité des péchés d’impuretés et de toutes les 



202 


Démission de la France 


questions matrimoniales par le R.P. Debreyne, reli¬ 
gieux trappiste ». 

Dans cette œuvre de scélératesse, Taxil fut véritablement 
infernal. À cinq francs, le volume lui semblait encore trop 
cher : pour arriver jusqu'aux petits et leur révéler tous les 
secrets de la débauche, il publia un volume à un franc cin¬ 
quante, et il en inonda la France : «Les Pomographes 
sacrés : La Confession et les Confesseurs, par Léo Taxil. en 
vente chez l'auteur et chez tous les libraires. » 

Mais ici la grande voix du vieux maître va s’enfler, 
passer, insensiblement, du ton de mépris tranquille à 
cette espèce d’accent qui est le frémissement même 
du génie, ingenium, la vibration immortelle que rien 
n’arrête, l’espace ni le temps — la parole de justice où 
la colère même s’est tue. De tels mots ne sortent pas 
d'un cœur d’homme sans le déchirer : malheur à qui 
reçoit en pleine face, pour en être marqué à jamais, 
le jet du sang vermeil ! 

Voulez-vous savoir ce que pense de l'homme qui a cor¬ 
rompu tant d'êtres, le représentant du pape, le nonce apos¬ 
tolique, Mgr Rotelli, archevêque de Pharsale ? Lisez La 
France chrétienne, du 12 juin 1890, qui rend compte de la 
conférence laite contre l'antisémitisme à la salle des Capu¬ 
cines. 

« Le lendemain de la conférence, S.C. le Nonce apostolique 
a fait déposer sa carte chez M. Léo Taxil ! » 

C'est là un trait tout à fait « fin de siècle » et qui confirme 
ce que nous avons dit de l’allure frivole, extravagante, cari¬ 
caturale et bouffonne que prennent les sociétés qui finis¬ 
sent. 

Quand on songe à ces innombrables petites filles de l’ate¬ 
lier ou de la campagne souillées par ces lectures immondes 
et qu’on voit Rotelli fraterniser avec l'auteur de toutes ces 
cochonneries, il ne faut désespérer de rien. Nous pouvons 
nous attendre à voir quelque jour le nonce apostolique 
avec ses fines dentelles et son camail violet, sc promener 
bras-dessus, bras-dessous avec les imitateurs de Vodable 
ou de Menesclou. 

Encore la comparaison n’est-elle qu'à moitié juste. Les 
malheureux, qui commettent ces crimes qui épouvantent 



Le bienheureux Léo Taxil 


203 


Paris, appartiennent, pour la plupart, plus au médecin qu au 
bourreau ; ce sont des brutes irresponsables ; ils ont les 
méninges en bouillie ; ils portent le poids de toutes les héré¬ 
dités fatales. Ici, c'est le crime intellectuel : l’élève du sémi¬ 
naire qui se dit froidement : « Je vais gagner de l’argent en 
souillant l’âme des petites filles et des petits garçons. » 

Alors, le nonce lui envoie sa carte. 

\ ce point, ce qui restait de sourire dans la barbe 
emmêlée s’efface, le regard se fixe sans durcir, atten¬ 
tif, tel que le rencontra tant de fois, par des matins 
blêmes, le regard de l’adversaire, et les longues phra¬ 
ses admirablement articulées, puissantes et souples, 
se succèdent, à la même cadence, comme à l'issue 
d'un duel à mort : 

Si ces pages lui tombent sous les yeux, Rotelli ne com¬ 
prendra même pas en quoi sa conduite est honteuse : il a 
une obnubilation complète du sens moral. La vertu, pour 
lui, consiste à paver fidèlement son terme à Calmann-Lévy, 
chez lequel il avait élu domicile en attendant que la mar¬ 
quise de Plessis-Bellière eût déshérité ses parents pour lui 
léguer un hôtel. Telle est la morale de ce nonce. 

« Il n’est pas politique, ce Français, murmurera-t-il peut- 
être en me lisant ; il n’a pas compris la combinazione. Léo 
Taxil est bien avec Son Excellence M. le baron de Roth¬ 
schild, et M. le baron de Rothschild est bien bon ; il m a 
fait faire des petites affaires. » „ 

Ils sont tous comme ça, dans ce pays-là, et 1 archevêque 
de Pharsale n’a pas plus de scrupule à faire sa cour aux 
juifs, que Migra n'en éprouvait à faire le rizotto de 1 Impéra¬ 
trice dans une casserole en argent. 

Rotelli serait môme cardinal depuis un an si 1 on navait 
voulu laisser l’oubli se faire autour d’un procès qui s est 
déroulé à la cour d'assises de Pérouse au mois de mars 
1890. Il s’agissait d’un pharmacien que Rotelli connaît tort 
bien, et qui avait assassiné son frère à coups de couteau ; 
le frère était un chanoine, que Rotelli connaît bien aussi. 

On a craint que, dans le Sacré-Collège moderne, le repré¬ 
sentant d’une race de fratricides ne parût un peu trop 
xvi e siècle ; on a appréhendé aussi que la nouvelle Emi¬ 
nence n éprouvât quelque embarras pour prêcher aux 
impies l’exercice des vertus de famille. 

Vous savez, Excellence, que je ne suis pas comme votre 



204 


Démission de la France 


ami Taxil, et que, lorsque j’affirme un fait, c'est qu’il est 
absolument vrai. 

On entend les derniers mots siffler comme des bal¬ 
les. Et l’incomparable lutteur reprend, après tin 
silence : 


Pour les femmes comme pour les hommes de ce 
monde, qui ont été élevés dans des établissements 
congréganistes, les rapports avec l’idée divine, le devoir 
accompli envers Dieu par la prière, l'assistance aux offi¬ 
ces, a commencé par être une corvée, un pensum. Ce 
devoir est devenu ensuite une habitude, et maintenant il 
est pour la plupart une attitude, une tenue, une pratique, 
en un mot. Ils en sont tous arrivés plus ou moins au 
moulin à prières du Japon ; ils sont dans le simulacre, 
dont parle Carlyle, dans l'idolâtrie, c’est-à-dire dans l’ado¬ 
ration tout à fait machinale de l’image peinte, du mor¬ 
ceau de bois doré ; ils ne pénètrent plus dans l’essence 
du christianisme; ils ne se doutent même pas des tradi¬ 
tions que certaines figures de saints représentent pour 
des âmes françaises. 

C'est un sens qui manque à ces classes-là. Songez que 
c’est VŒuvre de Saint-Michel qui se charge d’imprimer les 
journaux de Taxil 1 que ce sont des frères, les frères de 
l'école Saint-Nicolas, qui composent le journal d’un 
homme qui a traîné dans l’égout les malheureux institu¬ 
teurs religieux, qui les avait réduits à ne plus oser se mon¬ 
trer dans les rues dans la crainte de s’entendre traiter de 
sodomites... Évidemment, ces pauvres frères restent quand 
même des gens estimables, mais il est visible qu’ils n’ont 
pas la notion de leur dignité d’hommes, ce sentiment du 
respect de soi qui doit subsister quand même chez le reli¬ 
gieux. Ce ne sont pas des mâles ayant dompté leurs sens 
pour pratiquer une chasteté héroïque ; ce sont des neutres 
embrassant ceux qui les ont couverts de fange et hostiles 
au fond à ceux qui les ont défendus. 

Demandez à voir l’Œuvre de Saint-Michel. Vous trouverez 
des frères en train de lever la lettre devant la copie d’un 
Taxil et riant sans doute des scatologies d'autrefois : « La 
cheville dans le trou... Cinq contre un... La veuve Poi¬ 
gnet... » Pouah ! 

Au milieu de tout cela, le pauvre saint Michel, qu’on 
aperçoit sur la vignette de l'Œuvre, portant la cuirasse 



Le bienheureux Léo Taxil 


205 


squamée d'or et brandissant l'épée flamboyante, fait une 
drôle de figure. Qui s ut Dcus ? dit la devise. 


On dira : pourquoi souffler sur ces tisons noircis, 
pourquoi en tirer de nouveau le feu de la haine ? 
Mais, qui croit reconnaître ici la haine, démontre seu¬ 
lement la frivolité de son cœur, ou sa bassesse. Le cri 
de douleur, le gémissement profond et sourd qui sort 
de ces pages et qui en sortira toujours, tant que les 
années ne les auront pas réduites en poussière, est 
celui d’un homme libre, que l’injustice, partout pré¬ 
sente, a frappé une fois à quelque point vital, et 
comme au défaut de l’armure de lame. Qu’on ne s’y 
trompe pas ! L’un des principaux responsables, le seul 
responsable peut-être, de l’avilissement des âmes — 
et par là il faut entendre cette apathie, au sens propre, 
cette perte de la faculté de souffrir, mille fois plus 
redoutable que la pire ivresse des sens — est le prêtre 
médiocre. Sans doute a-t-on connu en tous temps 
cette espèce de prêtre — encore que les ridicules pré¬ 
tentions de l’esprit moderne qui tend à détruire toute 
culture générale, en substituant la notion à la 
connaissance, aient donné à cette médiocrité, comme 
au reste, un caractère d’extravagance particulière. 
Mais le plus grand péril n’est pas là. On voit trop bien 
qu’une timidité grandissante à 1 egard d'erreurs tou¬ 
jours condamnées mais dont le triomphe sous une 
forme ou sous une autre leur paraît désormais inévi¬ 
table, un parti pris de concession hypocritement qua¬ 
lifiés de noms sonores qui ne font illusion qu’au trou¬ 
peau, les nécessités enfin d'un ralliement général, 
d’une ruée vers la société nouvelle, ont donné à ces 
médiocres une importance croissante, ou, pour 
mieux dire, les ont mis peu à peu au premier rang, 
comme des intermédiaires indispensables. À cette 
place, ils se permettent tout. 




X 

GOGO IDÉALISTE, 

ou 

LES CADAVRES DANS LE REMBLAI 


Quel avantage Drumont eût-il tiré dune entrée, 
même triomphale, au conseil municipal de la ville de 
Paris ? On se le demande. Au lieu qu’un échec pres¬ 
que humiliant — 613 voix, alors que le candidat des 
droites, aux dernières élections legislatives, en avait 
obtenu près de 1500 — l’éclairait sur la nécessité de 
plus en plus urgente, non pas d'assainir le suffrage 
universel, mais de le déshonorer. 

Le 20 avril 1892 pan.it le premier numéro de La 
Libre Parole, « société en commandite, sous la raison 
sociale : Gaston Wiallard et Cie » au capital de trois 
cent mille francs. M. Gaston Wiallard était juif... 

Mais quoi ! Trois cent mille francs pour ce petit-fils 
de paysans, habitué à tenir sur un carnet relié de toile 
cirée le compte de ses fiacres, avec l'horreur de la 
pièce de vingt sous inutilement dépensée, la crainte 
presque maladive des dettes, tous les souvenirs de 
l'enfant pauvre qui n'a pas oublié ce que c’est qu'une 
fin de mois ! Wiallard était juif, oui. Mais baptisé ! 
D'ailleurs qu’importe? Nul doute qua ce moment 
l’auteur de La France juive ne se crut le temps mesuré. 
Assassinat, duel, émeute — sa certitude était de 



Gogo idéaliste 


207 


mourir, il courait à son destin. Après lui, la société en 
commandite s'en tirerait comme elle pourrait. Et déjà 
il ne songeait plus qu'à engager la bataille, à porter le 
premier coup. 

Une vingtaine de jours, l'incomparable polémiste, 
comme un peu à 1 étroit dans les colonnes d'un jour¬ 
nal, prend méthodiquement ses distances, tâte le fer. 
Puis tout à coup, à propos d’un projet de loi sur le 
renouvellement du privilège de la Banque de France, 
qui risquait de mettre réellement la presque totalité 
de la fortune nationale entre les mains des Roth¬ 
schild, il fonce sur le ministre Burdeau avec une féro¬ 
cité calculée à laquelle le Parquet ne peut rester 
insensible. Traduit en cour d’assises, il est condamné 
à cent mille francs de dommages et d’insertions, à 
trois mois d'emprisonnement. Puis il respire. La 
brèche est ouverte. Il a fait son devoir de chef, essuyé 
le premier feu. Le nombre des abonnés du journal 
triple en quelques semaines, la petite troupe des col¬ 
laborateurs se serre amoureusement autour du maî¬ 
tre deux fois frappé. 

Raphaël Viau a essayé de peindre ces fameux 
bureaux du boulevard Montmartre, noircis par la 
fumée des pipes, tout sonores de jeunes rires intrépi¬ 
des, avec le garçon de bureau ventru, cravaté de 
blanc, impavide, la foule des visiteurs — vieux mili¬ 
taires à barbiche, curés de campagne, parlementaires 
à la poignée de main trop cordiale, dénonciateurs 
juifs, moines polis et furtifs, femmes bavardes — et 
ccttc clientèle de maniaques, d’obsédés qu'attire toute 
nouvelle aventure, ainsi que le faisceau d’un phare, 
enfin, au milieu de cette cohue, le garçon de calé rose 
et suant, portant en équilibre, à bout de bras, par¬ 
dessus les têtes, le plateau surchargé de demis écu- 
mants... Il y a là, dans une petite pièce au plafond 
bas, où s'enfle la rumeur du boulevard — ce ronron¬ 
nement à la fois doux et terrible, ce battement régu¬ 
lier du cœur de Paris que nous avons connu, que per¬ 
sonne ne connaîtra plus jamais, que broient 
désormais, entre mille clameurs, les tramways, les 
autobus, les voitures tirées par des moteurs puissants 



208 


Démission de la France 


comme des locomotives, le gémissement inhumain 
des mécaniques surmenées — il y a là Georges Duval, 
le camarade d Aurélien Scholl. le dernier des journa¬ 
listes boulevardiers, un monocle à l'œil, la joue droite 
que plisse et déplisse un tic étemel ; l’ancien chartiste 
Boisandré, Iroid, distant, d’une violence courtoise, 
ami fidèle, fidèle ennemi ; le cocasse Jean Drault, spé¬ 
cialiste du vaudeville militaire, créateur du soldat 
Chapuzot, fabricant d’innombrables bons romans ; 
Félicien Pascal, l’avocat déjà célèbre ; Émile de Saint- 
Auban, grâce à Dieu toujours vivant, aussi jeune d'al¬ 
lure et de courage qu’au temps où sa voix si nette, 
acérée, faisait passer un frisson sur les épaules des 
mauvais juges, et qui signait Ccelio les articles de tête, 
O. Divy la critique musicale, App les comptes rendus 
des tribunaux ; Demachy, l’écrivain financier, ennemi 
personnel et d’ailleurs inoffensif de la famille de 
Rothschild ; Paquelin, l’inventeur du thermocautère ; 
le docteur Dupouy d'Auch, et enfin le maître futur des 
destinées du journal, alors simple chef des faits 
divers, Gaston Mery, personnage ridicule, avec on ne 
sait quelle nuance de tragique assez bas, grand diable 
blond au sourire fugace, ancien compagnon du caba- 
retier Salis, féru d'occultisme et de magic, fasciné par 
les médiums, les filles à miracle et les prêtres sus¬ 
pects. Après lui, en serre-file, Papillaud, le mystérieux 
Papillaud, l’informateur de la Chambre, avec son rire 
hennissant, dangereux commensal des parlementai¬ 
res et des ministres, confident de chacun des huis¬ 
siers de la Chambre ou du Sénat, collectionneur 
voluptueux de « petits papiers », de scandales, dont il 
gardait jalousement pour lui le secret, à moins qu’il 
ne le révélât tout à coup, furieusement, férocement, 
dans un style de goujat, mais de goujat sans peur : 
Raphaël Viaud nous a conservé telle péroraison d’un 
de ces articles qui fit sans doute frémir la barbiche de 
plus d'un vieux capitaine en retraite, devant le verre 
de vermouth matinal : « Quant à ce sinistre drôle, s’il 
m arrivait un jour de lui envoyer des témoins avec 
mon mépris, je prendrais ces témoins dans la gendar¬ 
merie. » 



Gogo idéaliste 


209 


Des témoins ! Des rencontres ! La salle basse, 
pleine d’une âcre odeur de sueur et de poussière, où 
ces messieurs, sous le regard extasié de 1 appariteur à 
cravate blanche, s'entraînaient au fleuret avec des 
« hé là ! hé là ! » de vieux moniteurs. Aujourd’hui per¬ 
sonne ne comprend plus. Mais personne ne com¬ 
prend rien. Et d'ailleurs il est possible, il semble pro¬ 
bable que ces anciens usages à présent démodés, 
paraîtront demain frivoles, ou stupides, ou cruels. On 
a bien pu tourner en dérision, dès avant 1914, « l’ac¬ 
tualité » classique qui passait comme rituellement 
chaque semaine sur l’écran des salles de cinéma : les 
deux hommes au torse blanc, qu’encadrent cinq ou 
six bonshommes noirs, se poursuivant mollement, 
lepée à la main, devant l’appareil de prises de vues, 
ou plus solennels encore, le bras tendu, le col de la 
redingote relevé sur le faux col, tout à coup environ¬ 
nés de fumée... Mais à ce moment déjà le duel n’était 
plus : l’abus du cinéma l'avait tué. Reste qu’aux envi¬ 
rons de 1892, un journal ponant le titre de La Libre 
Parole devait rompre d’abord le premier barrage 
opposé alors à toute parole libre, pourvu qu elle pré¬ 
tendît se faire entendre de tous, aller jusqu’au grand 
public, coûte que coûte. Tel ou tel pieux paroissien, 
ou meme dévot, qui réveille le médecin pour un 
cauchemar ou une colique, tel marguillier enfin sou¬ 
rira ici dans sa barbe, et, devant sa géniture attentive, 
déjà dressée aux durs combats de l’argent, couvrira 
de ridicule ces spadassins bénévoles, à cent cin¬ 
quante francs par mois, qui risquaient leur peau par 
gloriole... Mais personne, non plus, n’a jamais 
entendu dire qu’un pays ait été sauvé par ses marguil- 
liers et ses chantres. 

Car le préjugé du duel est un préjugé comme un 
autre. Toutes les raisons du monde ne peuvent rien 
contre lui tant qu’il existe. Après quoi les moralistes 
ont beau jeu. Ridicule ou non, la crainte d’une affaire 
rien a pas moins tenu en respect, trop souvent, au 
cours du dernier siècle, des polémistes bien-pensants 
qui s'en donnent aujourd’hui à cœur joie contre 
M. Maurras ou M. Léon Daudet. Et, sans doute, nous 



210 


Démission de la France 


voulons bien que le seul amour de Dieu ou du 
prochain leur inspirât jadis ce style incolore, ces allu¬ 
sions prudentes où le venin est dosé avec tant d art, 
ces rosseries académiques, en apparence inoffensi¬ 
ves, délices des professeurs et des chanoines. Avouons 
simplement qu’il est permis de s'y tromper, qu’un 
malentendu est toujours possible, et qu'il convient de 
le pardonner d’avance à des journalistes moins édi¬ 
fiants. J'ajoute que pour les chrétiens de bonne foi, le 
mérite n'en est que plus grand, et que c'est l’honneur 
d'un Léon Bloy, par exemple, du vieux soldat de 
Cathelineau, d'avoir un jour consenti à passer pour 
un lâche aux yeux de ces bigots qu'il méprisait, et 
qui n'en maintinrent pas moins, d’ailleurs, contre le 
réfractaire, leur condamnation sans appel au silence 
et à la faim. 

xMais la magnifique jeunesse qui remplissait de ses 
rires et de ses cris, parfois du son des trompes et des 
cors de chasse, la maison du boulevard Montmartre 
se sentait à présent un chef digne d'elle. Un seul 
regard de ces veux myopes dans leur broussaille de 
poils eût donné de l’élan au plus engourdi. L'heure de 
répondre à l'adversaire, blessure pour blessure, com¬ 
bien de temps l'avait-il attendue, le journaliste soli¬ 
taire qui, bien des années auparavant, pour son coup 
d’essai, s'était jeté sur le plus redouté des chefs de 
la gauche ? 

Ce qu'il y a de curieux, en effet, c’est qu’à une époque 
comme la nôtre, où l’entourage n'épargne personne, Cle¬ 
menceau ait pu s’arranger, grâce à ses attitudes de mata¬ 
more, pour attaquer tout le monde, et netre insulté à fond 
par personne. On connaît son histoire : il a succédé, au su 
de tous, dans l'alcôve d’une cocotte célèbre à une altesse 
académicienne ; il passe sa vie dans les coulisses de 
l'Opéra ; il a mangé sa légitime et même écorné le bien 
d’un vieux père qui habite à Sainte-Hermine — comme il 
convient au père d’un républicain aussi immaculé. Enfin il 
en est aux expédients, et sa cavalerie, puisque c'est ainsi 
qu'on appelle les billets difficiles à escompter, commence 
à courir. Il a par surcroît le plus coûteux des vices : un 
journal qu’on s’obstine à ne pas lire, et dans ce journal Cor- 



211 


Gogo idéaliste 

nelius Herz et son syndicat financier ont versé des sommes 
énormes. Personne, cependant, n'a écrit un mot sur Cle¬ 
menceau à propos des récents scandales. 

Pourquoi ? 

C’est qu’il a trompé tous ses collègues à la Chambre. Il 
leur est apparu comme Chocquard lui-même, le légendaire 
garde du corps, la terreur des estaminets, l'admiration des 
dames du comptoir. « Jeune homme, prenez garde, vous 
avez failli me marcher sur le pied. — Je vous jure que je 
n’avais pas ccttc intention. Très bien, j’accepte vos excu¬ 
ses, mais ne recommencez plus. » Et la dame du comptoir 
frissonnait, subjuguée. 

N’importe ! 

Paysan, notre gaillard est resté, mais il est surtout pro¬ 
vincial, malgré scs allures viveuses, comme la plupart des 
gens de son groupe. Il y a du Pourceaugnac chez tous ces 
avocats et ces carabins radicaux, déserteurs de quelque 
honnête lit, qui mangent le bien conjugal à courir après les 
gueuses connues... Cependant les couloirs de la Chambre 
sont le triomphe de Chocquard : il y fait belle jambe, il 
déploie des élégances de clown, il roule des yeux blancs, 
il hérisse sa moustache japonaise, puis il s’humanise. Il a 
épouvanté, médusé, sidéré, tous ces gens à l’imagination 
desquels il apparaît comme un personnage terrible : « Vous 
savez qu’au pistolet il tire à un, et qu’il trace un anneau 
parfait dans une pièce de cinq francs qu'on lance en l'air. » 

Enfin, cinq ou six pages plus loin, après un admira¬ 
ble portrait de Cornélius Herz, la provocation 
furieuse, écrite sur le même ton de bonhomie tran¬ 
quille, mais sans doute avec quelle brûlure au creux 
de la poitrine, quel enthousiasme enfantin ! 

La maladie des conservateurs, la tare du cerveau qui 
paralyse tous leurs mouvements et déséquilibre toutes 
leurs facultés, c’est une idée fixe qui est entrée peu à peu 
dans la trame de leur système nerveux, l’idée fixe qu’ils sont 
nés pour être molestés et insultés. 

Je l'ai expliqué déjà, je n'aime pas les monopoles, je ne 



212 


Démission de la France 


veux pas plus du monopole de l'égout collecteur que des 
autres ; partageons fraternellement l’égout, ô Laguerre, ô 
Lockroy, et toi-même, arbitre de l’honneur ! Vous nous 
avez tous traînés dans le bran de La Lanterne à propos de 
l’affaire de Cîteaux, permets, ô Clemenceau, homme 
farouche et redouté de tes semblables pour ton habileté au 
pistolet, que nous ne soyons pas embrenés seuls et que je 
prenne un peu de ce bran pour en astiquer ta menaçante 
moustache en guise de pommade hongroise. Cela te fera 
un succès, ce soir, à l’Opéra. 

Maintenant 1 écrivain autrefois isolé touchait le 
but, ou croyait le toucher. Comme un de ces 
prud'hommes du Moyen Age, qu’il aimait tant, il sen¬ 
tait autour de lui son ost. Nul n eût pu se vanter de 
l’atteindre désormais qui n’eût d’abord à passer sur le 
ventre de serviteurs dévoués jusqu a la mort, de ces 
simples compagnons qui tapent dur, ne desserrent la 
mâchoire qu’au dernier coup, ne rendent l’âme qu’à 
bon escient. 

Vieux maître ! Vieux maître ! N’est-ce pas que vous 
l’entendez encore, chez les Ombres, la porte qui bat 
contre le mur, poussée d’un poing joyeux, et Morès 
sur le seuil, tenant attachée au poignet sa fameuse 
canne de sept livres à boule de bronze, avec son 
visage dur, escorté d une poignée de ses fanatiques, 
Guérin, Lamase, Cœsti, le charpentier Vallée, ou les 
bouchers de la Villette qui sentent l'empois de leur 
blouse des dimanches et le sang frais, chiens fidèles, 
jaloux d’un regard de leur jeune chef, le suivant de 
ville en ville, jetant devant lui, le moment venu, 
contre le barrage qui plie, les tueurs vermeils et les 
garçons d’échaudoir ! Et lui, l’aventurier, dans tout 
l’éclat de sa force, rayonnant d’audace, et déjà mar¬ 
qué du signe tragique, du signe éblouissant d’une 
mort épique que ces hommes simples, ces êtres 
d’instinct et de pressentiment, voyaient, sans le 
reconnaître, sur le visage adoré ! 

Mais qui l’eût imaginé alors, étendu sur le dos, 
immobile, vide de sang sous le soleil, dans un nuage 
de mouches, l’ancien cuirassier si vivant, l’auteur de 



213 


Gogo idéaliste 

ces farces énormes dont le souvenir fait encore la joie 
des mess, l'intime ami de cet indisciplinable qui 
devait lui aussi mourir au désert, le lieutenant de 
Foucauld ? Les rédacteurs du journal le voyaient 
entrer chaque jour à n'importe quelle heure, du 
même pas rapide qui faisait ployer les lames du par¬ 
quet, gagner le premier pupitre venu, y couvrir 
debout deux ou trois feuillets de sa large écriture, 
puis s'en aller, comme il était venu, avec le même sou¬ 
rire têtu. Et les lecteurs de La Libre Parole trouvaient 
le lendemain, à la place ordinaire, un de ces courts 
entrefilets, d’un accent de violence inouïe, d’ailleurs 
glacée, suivi de la signature fameuse : Morès et ses 
amis. 

Sous le titre général : Les Officiers juifs dans I ar¬ 
mée, il avait commencé, en effet, une campagne 
féroce qui devait se terminer par une mort d'homme. 
Les duels se multipliaient. Le directeur de La Nation, 
Camille Dreyfus, recevait une balle dans le bras, à 
quelques centimètres du cœur, isaac trois coups 
d’épée en pleine poitrine. Le capitaine de dragons, 
Crémieu Foa, prenant fait et cause pour ses coreli¬ 
gionnaires, sommait Drumont d'interrompre sa cam¬ 
pagne, et l'auteur de La France juive lui répondait par 
une lettre dont ce passage donnera le ton : 

Monsieur, 

Tl esl impossible, à mon grand regret, de vous reconnaî¬ 
tre le droit de parler au nom des officiers juifs de l’armée 
française : vous n’ave? pas reçu de mandat, et vous n'êtes 
pas le plus ancien. 

De plus, je ne saurais intervenir le premier dans ce 
débat : les articles sont signés. 

M. de Mores me prie néanmoins de vous faire la proposi¬ 
tion suivante : choisissez parmi vos amis le nombre que 
vous voudrez de représentants : quel que soit ce nombre, 
nous leur opposerons un nombre égal depées françaises. 

Quant à vous, juif, si vous me provoquez, vous me trou¬ 
verez à votre disposition. 

Quelques jours plus tard les deux adversaires, selon 
la parole d'un des témoins, fonçaient l’un sur I autre 



214 


Démission de la France 


comme de véritables sauvages et s’enterraient 
mutuellement ; puis c était le tour du jeune et char¬ 
mant marquis Pradel de Lamase ; enfin le capitaine 
juif Armand Mayer, d'ailleurs officier irréprochable, 
escrimeur célèbre, appelait à son tour Morès, qui 
d'un de ces terribles coups de parade-riposte fourni 
avec toute la force d'un homme qui s'entraîne quoti¬ 
diennement aux armes avec un sabre de cavalerie, 
traversait son adversaire d’outre en outre, « la pointe, 
dit le procès-verbal, ressortant de plusieurs centimè¬ 
tres dans le dos ». 

Oui comparerait ce temps au nôtre prouverait seu¬ 
lement qu'il manque totalement d’imagination. Le 
même peuple qui aujourd'hui, pour la dernière fois 
peut-être, joue sa chance et fixe du regard le tapis vert 
où court son destin sans réussir à craindre ou à espé¬ 
rer quoi que ce soit, à hâter d’une seule pulsation le 
battement régulier de ses artères, présentait alors 
tous les symptômes d'une extrême nervosité. Déjà 
incapable d'agir, du moins d'agir à fond, de l’action 
qui sauve, il en était à cette période convulsive qui 
précède, hélas ! les grandes crises de dépression. 

Ce n’est pas d’ailleurs au hasard, mais avec une 
sorte de méthode très sûre que furent portés un à un, 
au cours de ccs étranges années, les coups successifs 
qui atteignirent noire peuple comme au bulbe, para¬ 
lysèrent sa moelle. En somme, le nouveau régime ne 
date réellement que du jour de l’effondrement de la 
République conservatrice, qui n était rien elle-même, 
sous ce nom trompeur, qu’une attente sans objet, une 
rémission, un sursis. Comme 1 écrivait jadis fort juste¬ 
ment Georges Clemenceau, la démocratie se doit 
d’être, comme le traité de Versailles, son œuvre, le 
véritable fruit de ses entrailles, une création continue. 
Le secret de sa prodigieuse fortune auprès de ce que 
M. de Kérillis appelle les masses — comme on disait 
jadis, avec la même ferveur goujate, les humbles — 
est justement de tirer parti, de réaliser financière¬ 
ment, de changer en or et en devises, de jeter enfin 
sur le marché des banques, l'immense réserve d’illu- 



Gogo idéaliste 


215 


sions, d’espérances confuses, de désirs informulés, 
dont aucune tyrannie n’avait su entreprendre l'exploi¬ 
tation rationnelle — tout le trésor des misérables. Sa 
faute est d ailleurs de croire ces réserves inépuisables, 
alors que sa philosophie du progrès, son matéria¬ 
lisme sommaire, risquent de tarir peu à peu dans les 
âmes, avec le sens religieux, la faculté du rêve.^ la 
source même de l'espérance. M'importe ! Elle n'en 
devra pas moins obéir jusqu a la fin à sa loi profonde : 
échapper à toute définition qui limite, n'être qu’un cri 
de foi vers l'avenir... À chaque problème posé, sa force 
est justement de tout remettre en question, et jusqu’à 
la nature des choses. 

Mais ce n'est là, on le sent bien, que le principe 
de sa prodigieuse spéculation. Un cynique mépris des 
réalités, une idéologie tout ensemble doucereuse et 
féroce, résumée en un petit nombre d’images som¬ 
maires qui prennent l'homme simple aux entrailles, 
remuent en lui le meilleur comme le pire, tour à tour 
exaltent son sentiment de la justice ou font écumer 
son envie, une espèce d’évangile enfin, mais ramené 
à la mesure de singes supérieurs, reste sans doute 
toujours capable de bouleverser la terre, d'y creuser 
de nouveaux et plus profonds charniers. Pour faire 
du Sermon sur la montagne l’hymne brûlant de la sau¬ 
vagerie. il suffit d'en changer les termes par cette 
inversion diabolique dont le vieux Gide semble pour¬ 
suivre le secret à quatre pattes, de livre en livre, pres¬ 
sant contre la terre un nez carnassier. La difficulté 
commence dès qu'il s’agit d'utiliser l’explosif. 

Un Gambetta, un Constans, un Rouvier, qui se pro¬ 
clament devant l'électeur les fils légitimes de la Révo¬ 
lution, le sont en effet, mais au même titre que les 
marchands d’ex-voto de Lourdes, les héritiers de la 
Sainte Vierge. Pour ces joviaux entrepreneurs de poli¬ 
tique, organiser la démocratie, c’est entretenir du 
fanatisme égalitaire ce qu'il en faut pour ne pas lais¬ 
ser s éteindre la lutte des partis — cette révolution 
larvée, chronique, cette sorte de chaleur malsaine où 
les ministres poussent en une nuit comme les bam¬ 
bous à Ceylan. L'anarchie dans les esprits, l’ordre 



216 


Démission de la France 


dans la rue. Trois millions de petits bourgeois rouges, 
sans Dieu ni maître, de cœur avec les plus abjects 
révoltés de l’histoire, baptisant volontiers Spartacus 
ou Marat la rare géniture échappée par miracle à leur 
fureur malthusienne, et pourtant citoyens dociles, 
contribuables ingénus, souscripteurs à tous les 
emprunts, tels enfin que je les voudrais voir sculptés 
dans le marbre, leur bonne face rondouillarde levée 
vers le ciel, y bravant du regard la foudre, mais atten¬ 
tifs à ne pas heurter de la jambe le seau de l'employé 
du fisc occupé à les traire — oh ! l'incomparable, la 
magnifique gageure ! Protégée par cette épaisse mate- 
lassure, la République peut gouverner, c'est-à-dire 
poursuivre le cycle de ses expériences démagogiques, 
au moins jusqu’à ce que la dure loi de l’argent ait 
rejeté au creuset — au cœur même du prolétariat — 
une classe moyenne appauvrie. Car c’est par ce biais 
que finira par l'emporter sans doute l'inflexible nature 
des choses : à la longue les promesses elles-mêmes 
coûtent cher. Et c’est à la bourgeoisie devenue répu¬ 
blicaine que la démocratie prétend faire supporter la 
plus grosse part de ses frais de publicité. Ainsi risque- 
t-elle de détruire, ainsi détruit-elle sûrement l’unique 
gage qui lui reste, pour se trouver bientôt les mains 
vides, entre le capital et le travail également voraces, 
entre la double anarchie de l'or et du nombre. 

J’écrivais tout à l'heure que la République conser¬ 
vatrice, telle que lavaient rêvée les gros paysans 
finauds de l'Assemblée nationale, n’était au plus 
qu’une rémission, un sursis. On en pourrait dire 
autant de la République tout court. Nul doute qu’un 
Gambetta vieillissant, par exemple, n’ait prévu le 
jour, où démunie de tout objet de troc ou d'échange, 
ne disposant plus que de thèmes épuisés, désormais 
sans vertu, elle devrait enfin laisser échapper son 
secret, avouer quelle n’a servi qu’à masquer, sous des 
noms divers adroitement choisis, la liquidation du 
capital intellectuel et moral du pays entreprise par 
la classe moyenne menacée, dans le fol espoir, sinon 
d'empêcher, du moins de retarder indéfiniment une 
autre liquidation, celle des fortunes privées, le triom- 



217 


Gogo idéaliste 

plie du socialisme d’État, l'avènement d’un maître 
mille fois plus impitoyable qu'aucun des tyrans 
débonnaires quelle avait sacrifiés jadis d’un cœur 
léger, à ses intérêts, à ses rancunes, ou seulement à 
sa vanité. Mais aux environs de 1880, qui donc eut 
imaginé avec Drumont, que le radicalisme serait si 
tôt vidé de sa substance, qu’il suffirait de quelques 
années de gaspillage pour compromettre jusqu'au 
principe même de la vie nationale, l’idée de patrie, et 
que l’ombre d’un Babeuf, du précurseur jadis écrasé 
par la bourgeoisie victorieuse, allait réapparaître, 
un siècle plus tard, gigantesque, sur l'immense écran 
de milliers de lieues carrées, du Volga aux frontières 
de1 Inde? 

On comprend l’illusion de ces politiciens du Midi, 
de ces gros garçons optimistes auxquels le hasard met 
tout à coup dans la main l’épargne de dix siècles. 
Comme la France est riche ! Et sans doute ils souhai¬ 
tent la servir de leur mieux, mais il faut s’installer 
d’abord, il faut durer. Que réaliser de l'énorme héri¬ 
tage, comment couvrir les premiers frais ? Ainsi le 
nouveau régime à peine né tourne déjà timidement la 
tête vers les banques, éprouve la puissance et la féro¬ 
cité de l'argent. 

Les vieux renards de l’Empire déchu, les aventu¬ 
riers coriaces de l’école d’un Mornv, les roués à tête 
chauve experts en toute corruption, mais attentifs à 
garder la tradition du grand style, et qui savent qu’en 
matière de finance ou d’amour, il importe première¬ 
ment de ne pas flancher, attendaient la jeune républi¬ 
que à ce retour. Ils escomptaient le scandale finan¬ 
cier, un chantage en règle qui prendrait ces hommes 
nouveaux à l'improviste, emporterait le régime 
comme un fétu. Le scandale vint à son heure. Et si la 
jeune république n’y périt pas, c’est qu’il éclata beau¬ 
coup trop tard, alors qu'une propagande perfide, les 
déceptions du Boulangisme et l’entreprise du rallie¬ 
ment avaient porté au comble le désordre des 
consciences. C'est ainsi que trois hommes se partagè¬ 
rent la tâche de sauver par une intervention heureuse, 
et à quelques années d'intervalle, le nouvel Etat au 



218 


Démission de la France 


cours de diverses crises de sa croissance : M. Georges 
Clemenceau, qui porta le fer rouge au flanc paresseux 
de l’opportunisme, Constans, vainqueur d’un général 
factieux, et enfin S.E. le cardinal Lavigerie. 

Mais l’affaire du Panama ne fut pas, dès le premier 
jour, une affaire d'État. Avant même d’être une affaire 
tout court, au sens où l'entendent les journaux finan¬ 
ciers, elle fut quelque chose comme une crise d'en¬ 
thousiasme, un accès convulsif de la vanité nationale, 
comparable au Boulangisme. 

On sait que dès l’année 1876 une société s’était 
constituée à Paris, sous la présidence du général Turr, 
en vue d’obtenir du gouvernement colombien la 
concession d’un canal à niveau, avec ou sans tunnel, 
à travers l’isthme de Panama. Satisfaction lui fut don¬ 
née deux ans plus tard, en 1878. Les concessionnaires 
vinrent alors offrir à M. de Lesseps la direction de 
l’entreprise. Le vainqueur de Suez, auquel l’opinion 
publique avait décerné le titre cocasse et touchant de 
Grand Français, ne doutait jamais de lui-même. Il 
commença par exiger la dissolution de la première 
société qui reçut, en retour, une indemnité de dix mil¬ 
lions. Puis, après un voyage en Amérique, dont les 
journaux à sa dévotion tirèrent un immense parti, 
l’infatigable vieillard lance une souscription publi¬ 
que, appuyée par un syndicat d’établissements finan¬ 
ciers — la Société Générale, le Crédit Lyonnais, le 
Canal de Suez, les Seligmann frères, le Crédit 
Industriel. Ce syndicat fut divisé en 59 parts, repré¬ 
sentant chacune 10 000 actions ; les syndicataires ver¬ 
saient 4 francs par titre, 40 000 francs par part, soit 
2 360 000 francs pour le tout. Si la société se consti¬ 
tuait, ils recevaient le remboursement de leurs 
40 000 francs, une prime de 200 000 francs, une part 
de fondateur, qui à un moment donné représenta 
50 000 francs — soit une rémunération totale de 
290 000 francs pour un versement de 40 000 francs... 

Dans ces conditions, écrit très bien Drumont, le triom¬ 
phe fut éclatant. La Presse gorgée jeta toutes ses fanfares. 



Gogo idéaliste 


219 


Lesseps devint l'homme surhumain, letre extraordinaire, 
l'éléphant blanc, une sorte d'idole majestueuse et glou¬ 
tonne, mangeant de 1 or au milieu d’un nuage d’encens, et 
rendant des excréments d'or que les journalistes se parta¬ 
geaient. 

La Société du Canal interocéanique avait été légale¬ 
ment constituée le 15 novembre 1880. En mars 1881, 
les entrepreneurs Couvreux et Hersent prenaient à 
forfait l’ensemble des travaux, mais dès la fin de 1882 
leur contrat était résilié, l’entreprise retirée aux pro¬ 
fessionnels pour être confiée à de simples agents de 
la Compagnie. Deux ans plus tard, Ferdinand de Les¬ 
seps annonçait à l’assemblée générale qu’il négociait 
avec les Chambres la prochaine émission de six cents 
millions de valeurs à lots. En pleine fièvre de spécula¬ 
tion, alors que la presse tout entière se raidissait dans 
le plus colossal effort de publicité qu’on ait jamais vu, 
l’entreprise était déjà frappée à mort. Les emprunts 
succèdent aux emprunts. Au début de l’année 1888, 
la Compagnie avait demandé un milliard. Elle n’en 
sollicitait pas moins presque aussitôt l’autorisation 
d’émettre un nouvel emprunt de sept cent vingt mil¬ 
lions, qui lui fut accordé par la Chambre, dans des 
circonstances ténébreuses, à une voix de majorité. 
Quelques mois après, le ministre des Finances, Pey- 
tral, présentait un nouveau projet de loi, dont le vote 
eût permis à la société moribonde d’ajourner le paie¬ 
ment de ses dettes. Mais les parlementaires sentaient 
gronder l’orage. Ils n'osèrent plus. 

On peut tout se permettre contre ce pays, à condi¬ 
tion de désarmer d’abord son enthousiasme, comme 
on confisque un browning à un malade nerveux. 
L’honnêteté de Poincaré, sa puissance de travail, son 
entêtement et jusqu’à sa suffisance appliquée, métho¬ 
dique, enchaîneront notre peuple dix ans, vingt ans, 
trente ans, à la façon d’un charme. Mais qui connaît 
le secret de le faire douter de soi-même, de son 
héroïsme, de sa grandeur, et le glace du ricanement 
impérieux, sans réplique, des scepticismes sommai¬ 
res, est plus sûr encore de le tenir en main. Telle 



220 


Démission de In France 


femme trop délicate, trop farouche, se trouve ainsi 
un jour la proie d'un brutal, subit la fascination d'une 
ironie trop grossière, trop agressive, qui rend toute 
résistance impossible, ridicule même, par une contra¬ 
diction bizarre de l’amour-propre, une véritable inhi¬ 
bition de la pudeur. L'irréparable faute des politiciens 
qui avaient vu très vite dans l’affaire du Panama, en 
même temps qu’une admirable machine à drainer 
l’épargne et la source d’honnêtes profits, l’occasion 
cherchée depuis dix ans d'une victoire à la mode 
républicaine et pacifique, fut de laisser se déchaîner 
la presse, en dépit des leçons du Boulangisme — tant 
leur hâte était grande de passer aux guichets des ban¬ 
ques. Ils mobilisèrent imprudemment l'opinion d’une 
petite bourgeoisie ensemencée par le cocasse chauvi¬ 
nisme humanitaire du vieil Hugo et qui, du fond de 
ses comptoirs, en face du mur lépreux où figuraient 
épinglés, côte à côte, le Prophète des Misérables, 
M. Raspail, et le général à barbe blonde, se cnit vrai¬ 
ment la mission de planter le drapeau tricolore au 
bord du rio Chagres, sans d’ailleurs quitter ses pan¬ 
toufles. Mais qui l’a mieux dit que Drumont : 

L’actionnaire du Panama est un type tout spécial. C’est 
Gogo sans doute, mais Gogo avec la bosse de l’idéal. Dans 
ce personnage coexistent en réalité deux êtres distincts : le 
premier est un être d’imagination et de fiction, plein d’aspi¬ 
rations hardies et d’instincts aventureux ; l’autre est un être 
très prosaïque et très pot-au-feu, qui a perdu les humeurs 
martiales qu'avait la race au temps jadis et les a remplacées 
par des qualités de Chinois : l’aptitude au travail et l’habi¬ 
tude de l’économie. 

Un de ces êtres passe sa vie à ruiner l’autre. Dès que le 
Chinois a réalisé quelques économies, l’être d’imagination 
les lui prend en lui disant qu’il est nécessaire d’étonner 
l’Europe... 

L’Affaire Dreyfus appartient déjà au cycle tragique 
dont la dernière guerre n’est sans doute pas encore le 
terme, hélas ! Elle aura ce même caractère inhumain, 
et, au milieu des passions déchaînées, des feux de la 
haine, on ne sait quel cœur dur et glacé. Au lieu que 



221 


Gogo idéaliste 

| aventure du Panama, comme celle du Boulangisme, 
déborde de magnificence et de cocasserie, sans 
oublier ces parties honteuses des ténèbres, dont aime 
à parler Daudet, après Shakespeare. Il v a là quelque 
chose qui rappelle, ainsi que l'ombre déformée d un 
beau marbre sur le sable de l’allée, la première croi¬ 
sade, celle de Pierre l'Ermite — les paysans armés de 
couteaux de fer, de bâtons, d’épieux, avec l'immense 
cortège d’enfants, de pillards, de juifs et de filles per¬ 
dues, déroulé à travers l’Europe sauvage, ainsi qu’un 
serpent fabuleux. Qu’on y songe ! Ici, entre la Bastille 
et le canal Saint-Martin, le petit boutiquier avaricieux 
mais chimérique, la tête penchée sur son livre de 
caisse, recommence vingt fois ses additions et 
s'acharne à retrouver une erreur de dix centimes 
avant d’aller porter cent mille francs à une entreprise 
qu'il ne connaît absolument que par les placards de 
publicité — et, à l’autre bout du monde, le Chaos ; 
non plus le Chaos des premiers jours du monde, mais 
un Chaos du xix e siècle : des ingénieurs, des cabare- 
tiers, des teneurs de maisons publiques, des décavés 
venus de partout, des ouvriers de tous les pays s’agi¬ 
tant pêle-mêle, travaillant sans aucun plan, et recom¬ 
mençant indéfiniment le même travail ; pour cadre, 
un pays léthifère, où se multiplient, dans une fermen¬ 
tation de fange, des animaux funestes, des pythons 
sortis de la boue du déluge, des crabes gros comme 
des tables, d’énormes caïmans — sept mois de pluie 
torrentielle, un ciel marécageux, d’où suinte presque 
continuellement un brouillard empesté. Quand la 
nature ne détruit pas sous ses moisissures la machine 
aux cuivres étincelants, l'homme, la rencontrant sur 
son chemin, et dans l’impossibilité de déplacer ce 
poids énorme et inutile, cet amas de rouille, la recou¬ 
vre de déblais... 

Ainsi l’œuvre colossale que l’imagination toujours 
jeune du « Grand Français » avait admirablement 
conçue, mais que les États-Unis ne réaliseront qu’à 
grand-peine, trente ans plus tard, sur les plans du 
vieil ingénieur génial, avec le maximum de moyens, 
fut entreprise au petit bonheur, dans une sorte de 



222 


Démission de la France 


délire d'enthousiasme et de spéculation. Des milliers 
d'hommes partirent là-bas, sur la foi des prospectus 
d'émission, rêvant d’un pays étrange comme en osent 
imaginer seuls les commerçants de la rue Sentier, un 
pays où vivre tout nus, sous les palmes, en compagnie 
des singes et perroquets. Or ce pays est un des plus 
malsains du monde ; les pauvres diables y meurent 
comme des mouches, à raison de 60 pour 100 : 

VAnnuaire de l’École Centrale constate que sur 27 ingé¬ 
nieurs de l’École, entrés à la Compagnie en 1885 et 1886, 
11 étaient morts en 1887. Lorsque tous les cimetières de 
Panama furent remplis, on crut faire assez en construisant 
trois cimetières géants sur la côte du Pacifique. Puis on 
finit par jeter les ouvriers morts dans le remblai : un train 
de décharge arrivait, et les cadavres avaient du coup cin¬ 
quante centimètres de terre sur la figure. L'islhme est 
devenu, grâce à ces cadavres anonymes, un ossuaire qui 
donnera plus tard l’idée d’un champ de bataille où l'on 
retrouvera tous les types de la race humaine. 

Au bord de ces marais dont la saison sèche fait un 
lac de boue, ravitaillés en apéritifs, mais sans eau 
potable, payant soixante-quinze centimes la bouteille 
d'eau de Saint-Galmier et trente ou quarante francs 
le moindre légume vert, démoralisés par un travail 
absurde que chacun, de l’ingénieur au dernier 
manœuvre, sait déjà sans but ni terme, les meilleurs 
renoncent, s’abandonnent, avec cette espèce de fata¬ 
lisme cynique propre aux hommes blancs vaincus par 
un climat ennemi. « De Colon à Panama, le pays 
n était qu'une vaste maison de jeu. Les jours de paie, 
dans un hameau de quatre-vingts mètres carrés, on 
comptait jusqu’à soixante tables de roulette et de bac- 
cara. » Des natures simples, des ingénieurs des Ponts 
et Chaussées, des personnages de Georges Ohnet, pris 
de vertige, manifestaient tout à coup des fantaisies de 
satrape, comme ce pauvre Dingler, directeur général 
qui ne se déplaçait que par train spécial, ainsi qu'un 
vice-roi des Indes, payait un million de piastres — 
cinq millions de francs une maison de campagne 
que ses employés nommaient entre eux la « Folie Din- 



223 


Gogo idéaliste 

gler » ou «le Poulailler de Madame», faisait 
construire à son usage exclusif la route de Corozal, 
qui coûta cinquante-deux mille piastres à la Compa¬ 
gnie et qu’on dut racheter d’ailleurs presque aussitôt 
soixante mille piastres au véritable propriétaire du 
terrain, pour que la directrice générale pût continuer 
à faire rouler, sur quelques kilomètres de terrain plat, 
une Victoria attelée d une paire de chevaux de vingt- 
cinq mille francs, offerte par M. Gadpaille de la 
Jamaïque comme épingles d'un marché pour l’impor¬ 
tation des nègres... 

Toutes ces folies étaient naturellement payées en 
bons de tâches. « Le bon de tâche suffisait à tout, 
répondait à tout. Dès qu’une dépense n’était pas justi¬ 
fiée, on disait : “Mettons cela au cube." L’obsession 
du travail inutile, détruit à mesure, de l’effort donné 
en vain, avait fini par tourner les têtes. « Des milliers 
d’hommes venus de tous les pays, ne sachant pas au 
juste pourquoi ils étaient là, ne comprenant rien à 
ce qui se passait, volaient tant qu’ils pouvaient, sur 
l'emplacement même où ils se trouvaient campés. » 
Un ancien officier de l’armée, qui avait fait la guerre 
clans toutes les pallies du monde disait à un visiteur : 
« J’ai vu la guerre coloniale, j’ai assisté à ses prises 
d’assaut suivies d’un pillage militaire systématique ; 
jamais je n’ai rien vu de comparable à ce qui se passe 
ici. » En somme, le ressort des énergies est brisé, les 
instincts se délivrent. À quoi bon ? répètent les chefs 
surmenés. Le fameux rio Chagres, qui n’est qu’un 
ruisselet dans la saison sèche, monte brusquement de 
700, parfois de 2 000 mètres cubes à la seconde et 
balaie tout. Le flot passé, on recommence, dans la 
boue, au milieu des ferrailles tordues et des cadavres 
d’alligators. Il s'agit de justifier les bons de tâche, de 
durer le plus longtemps possible, jusqu'à l’effondre¬ 
ment inévitable. La progression des dépenses est 
inouïe, touche au cauchemar. En 1883 le bulletin de 
la Compagnie évaluait à huit millions le coût de la 
construction d’un barrage à Gamboa, puis a quinze 
millions le 1 er avril 1885, et enfin, le 1 er mai 1886 à 
cent millions. 



224 


Démission de la France 


Cependant, sur les rives de la Seine, le petit bouti¬ 
quier tricolore, imperturbable, continuait à supputer 
le chiffre de ses dividendes futurs. Le puissant gueu- 
loir de la presse, en mesure de couvrir n’importe 
quelle parole de vérité, fonctionnait sans relâche. 
Drumont écrit férocement : « Ce système de réclame 
à outrance dura près de huit ans. Un des ingénieurs 
les plus expérimentés de ce temps, qui fut mêlé au 
Panama et qui en sortit vite, comparait devant moi 
ce régime à la Terreur. La comparaison était assez 
exacte. Comme sous la Terreur, on activait de plus en 
plus la machine à mesure qu'il semblait plus difficile 
de l'arrêter ; plus on se sentait dans l'inconnu, plus 
on jetait de l’or aux journaux, comme on jetait des 
têtes au peuple en 93. » Seulement, en dépit des pré¬ 
cautions prises, chaque salle de rédaction laissait 
échapper ses secrets. Bien avant que l’odeur du cada¬ 
vre fût parvenue au fond des boutiques du Marais ou 
du Sentier, ou dans les tranquilles maisons de pro¬ 
vince, les charognards du Parlement l'avaient flairée 
à travers l’espace, et déjà se rassemblaient autour de 
leur proie. 



XI 

L’ORGIE DES CONSULAIRES 


En 1888, les sommes versées par les souscripteurs 
deux ans plus tôt dévorées, la Compagnie était aux 
abois. Trente millions de mètres cubes de terrasse¬ 
ment avaient sans doute été exécutés çà et là dans 
l'isthme, mais il en avait coûté un milliard et demi 
de francs, la destruction d’un matériel énorme et 1 ef¬ 
fectif d’un corps d’armée. Les deux tiers de la besogne 
restaient à faire, sans parler des dix écluses monu¬ 
mentales comme il n’en existait alors nulle part, du 
poids d’un millier de tonnes, et dont la réalisation 
semblait impossible à beaucoup d’ingénieurs. Conve¬ 
nait-il d’arrêter brusquement les hais ? N’était-il pas 
déjà trop tard ? On imagine plutôt l’intervention d un 
gouvernement honnête et fort, les sanctions discrètes, 
impitoyables, la résistance opposée à la panique, un 
contrôle sévère et de nouveaux crédits. Jusqu’alors les 
plus graves fautes commises n'avaient été que les 
conséquences presque inévitables de grossières 
erreurs de corruption, d’une légèreté criminelle qu il 
est toujours périlleux de déférer à la justice, mais 
qu’un prince peut châtier. Après tout, 1 entreprise 
coloniale du Congo belge connut jadis de pires scan¬ 
dales. Et, s’il eût dépendu des sautes d'humeur ou de 
l’avidité dune assemblée, on devine assez le sort du 
magnifique Empire africain. 

Au pis aller, l’échec n'eût été, en 1888, que la liqui- 



226 


Démission de la France 


dation d’un grand rêve, dont la fortune et la vanité 
nationales eussent fait les frais, mais qui n’eût pas 
engagé du moins l’honneur français. Malheureuse¬ 
ment la Compagnie n’était plus maîtresse de son pro¬ 
pre destin. Esclave d’une presse quelle avait gorgée 
sans réussir à la rassasier, affolée de menaces et de 
chantages, elle ne songeait qua jeter chaque jour un 
morceau de sa chair dans ces formidables mâchoires. 
Il lui fallait désormais corrompre ou mourir. La 
presse coûtant décidément trop cher, elle crut, non 
sans raison, avoir les Chambres à meilleur prix, et sc 
paya cent cinquante députés d’un seul coup. 

Calcul ingénu ! Illusion d’un cœur encore pur ! Dès 
les premiers pourparlers, le vieillard légendaire, 
indomptable, qui, du creux de son fauteuil, enroulé 
dans les couvertures, grelottant d’un tremblement 
sénile mais riche d’une hideuse expérience de la cor¬ 
ruption, essayait de faire face au destin, comprit qu'il 
allait être la proie d'intermédiaires dont il imaginait 
à peine l'audace et la voracité. 

Il est vrai qu'un moins expert eût pu d'abord se faire 
illusion. Du 19 avril 1888, lorsque fut emporté in extre¬ 
mis, par un changement de front inattendu, le rôle de 
la proposition Alfred Michel, jusqu a 1890, le marché 
des consciences parlementaires parut se tenir ouverte¬ 
ment, publiquement, sous le regard gouailleur des 
journalistes. On se repassait sans façon le nom des 
chéquards et le chiffre demandé. Tous ces gros gar¬ 
çons besogneux, faits aux usages des foires de leurs 
chefs-lieux de canton, n’y mettaient pas de vergogne et 
discutaient de leur prix d’achat, comme ils l’eussent 
fait de celui dune vache ou d’un veau. Mais ils 
croyaient bien ne rien risquer. L’isthme construit, on 
les aurait vu solliciter aussi simplement une gratifica¬ 
tion supplémentaire, avec l’hommage et la reconnais¬ 
sance de la patrie. Quand s’annonça la menace de la 
déconfiture, l'ignoble troupeau s’affola, creva les bar¬ 
rières et, perdant jusqu'à l’instinct de conservation, 
dans l'affolement de la peur, se retourna contre l’entre¬ 
prise qui l’avait nourri, piétina ses maîtres dans la 



L’orgie des consulaires 


227 


houe. L'erreur d’un Lesseps, d’un Cottu, fut d’acheter 
loi me une marchandise faite pour être louée. Cette 
imprudence les avait mis, dès le premier jour, à la 
merci des intermédiaires juifs qui, fixant eux-mêmes 
le prix de la denrée parlementaire, les tenaient par la 
menace d’un effondrement des cours. 

L'histoire des intermédiaires est toute l’histoire du 
Panama et, vraisemblablement, toute l’histoire du 
régime au cours des années troublées qui voient la 
lutte des deux partis rivaux pour la conquête de la 
République. Rien ne saurait donner aujourd'hui l'idée 
de celte guerre inexpiable : l’Opportunisme, héritier 
de la tradition gambettiste, vainqueur du Seize-Mai 
et de la faction boulangiste, adversaire en apparence 
redoutable, animal puissant mais repu, somnolent, et 
qui traîne, attaché à lui, la petite bête agile aux yeux 
rouges, cramponnée à sa veine jugulaire, Georges 
Clemenceau. 

Deux ou trois faces livides, déformées par la féro¬ 
cité ou la peur, apparaissent seulement à la surface 
des ténèbres, puis s'évanouissent. Pour suivre le 
remous de certains squales dans les eaux profondes, 
il faudrait que le regard portât loin, jusqu a ce dernier 
recès où les polices d’État mûrissent l'événement 
dont quelque bavard se fera honneur devant la posté¬ 
rité. Car l’exemple d’un Cornélius Herz prouve assez 
que le dernier mot de l’affaire des chèques, comme 
celui de l'Affaire Dreyfus, se trouve aux archives 
secrètes de Londres, de Pétrograd et de Berlin. 

Des que Ferdinand de Lesseps eut résolu d entre¬ 
prendre le monde parlementaire, en 1886, il trouva sur 
sa route un juif allemand, baron italien, naturalisé de 
fraîche date! Jacques Reinach, dit de Reinach. Si l’on 
en croit le ministre Rouvier lui-même, ce juif au passé 
sinistre fut dix ans le conseiller occulte des finances 
françaises, et notamment l'inventeur du 3 % amortis¬ 
sable, qui remplit les caisses du nouveau régime à un 
moment difficile. Son influence parlementaire, dit 
Barrés, tenait le plus souvent à des secrets surpris, à 
des complicités antérieures. Au chantage, il joignait 
l'escroquerie. Dans les fournitures militaires, dans les 



228 


Démission de la France 


chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer, 
et toujours avec un caractère d'infamie. 

L’équipe du baron, c’était les rédacteurs de La 
République française , la troupe opportuniste des 
Devès, des Antonin Proust, des Jules Roche, des Rou- 
vier. Par eux, il manœuvrait une bande de deux cents 
parlementaires environ. D'autre part il assurait tenir 
en main le Crédit Foncier. La Compagnie lui versa 
d’abord six millions. Elle devait lui en verser cinq 
autres quelques mois plus tard. 

Car autour du pillard qui dégorge le trop-plein de 
sa lippée, le flot déjà écume, la vague se creuse, et 
une autre gueule émerge, plus puissamment armée. 
Un juif est propriétaire du parti opportuniste. Un 
autre juif possède le parti radical ; Clemenceau et 
Ranc sont ses hommes ; il dispose de La Justice , jour¬ 
nal sans lecteurs, mais, grâce au talent de Clemen¬ 
ceau, admirable instrument de chantage parlemen¬ 
taire qu’il s’est approprié moyennant deux millions : 
Cornélius Herz... 

D’où vient-il, celui-là ? C’est le fils d’un pauvre petit 
relieur bavarois. Né à Besançon, par hasard, il va 
chercher fortune en Amérique, y fait une courte et ful¬ 
gurante carrière d'aventurier, avec des épisodes burles¬ 
ques, rentre à Paris, s’y donne comme le principal 
représentant de la maison Edison, lance le journal La 
Lumière électrique, crée une Société d’éclairage qu’il 
réussit à faire fusionner avec la Société des bougies 
Jablochhof l et avec la Société des lampes Jamin ; l'ef¬ 
fondrement de l’affaire l’enrichit, car il s’est fait payer 
en actions libérées. Puis il fonde au capital de vingt- 
cinq millions la Société fermière d’exploitation des 
téléphones, organise en 1881 l'exposition d'électricité 
au palais de l'Industrie, s'associe au baron Reinach, 
auquel il recède des marchés de fourniture. Son 
influence politique, dont l’origine reste neanmoins 
obscure, suit l’ascension du parti radical dans lequel il 
a flairé, du premier coup, le futur vainqueur. Il sait 
qu'un mot de lui déchaîne Clemenceau sur n’importe 
quel adversaire, brise un ministre comme un fétu. En 
six ans, ce « gros homme court, d'allure commune, 



L'orgie des consulaires 


229 


toujours agité avec un petit œil noir qui ne fixe jamais 
personne », ce juif allemand à l'origine ignoble, au 
passé ténébreux, est devenu l’une des puissances secrè¬ 
tes du régime et, chose plus incroyable encore, grand 
officier de la Légion d'honneur. Il semble d'ailleurs cer¬ 
tain qu’une part des fonds immenses qu’il a toujours 
sous la main au moment utile lui est fournie par le 
gouvernement anglais, dont il est l’indicateur. « Tout 
l’argent des étrangers, dit très bien Maurice Barrés, ne 
leur servirait de rien, s'ils n'avaient dans la place des 
Cornélius Herz et des Reinach pour en diriger la distri¬ 
bution. Ces trafics sont d’autant plus aisés que le cor¬ 
rupteur, c’est l’enfance de l'art, épargne au corrompu 
la gêne de tout savoir, et qu’un politicien aux abois 
trouve tou jours des arguments patriotiques pour justi¬ 
fier dans sa conscience la thèse anglaise, allemande, 
italienne ou turque, que ses bailleurs de fonds lui com¬ 
mandent. » 

Quatre ans les gros garçons parlementaires jouè¬ 
rent ainsi la fable de l'âne chargé de reliques, s’agitè¬ 
rent dans les antichambres, rédigèrent des télégram¬ 
mes chiffrés, se firent téléphoner les cours — se 
crurent enfin de fameux cyniques, et tout pareils à 
des personnages de M. Eugène Sue. Mais déjà les 
puissants rivaux venaient de s’affronter dans l'ombre, 
et les faibles chéquarts n'étaient plus entre leurs 
mains que les cartes d’une partie décisive dont l’enjeu 
était le secret d'un petit nombre. Qui l'emporterait, 
de Reinach ou de Cornélius, de l’écurie opportuniste 
ou de l'écurie radicale ? 

Un temps seulement s'équilibrèrent les chances. 
Chacun deux gardait dans son coffre les petits 
papiers, les talons de chèque, les preuves terribles et 
fragiles qui, du jour au lendemain, précipitent un 
homme, font d'un ministre un pauvre diable fripé par 
une nuit sans sommeil, les veux bouffis, le teint hui¬ 
leux, sans faux col et sans lacet, dans une blême cellule 
de Mazas. Reinach s’est payé Rouvier, Cornélius a eu 
Baihaut, ministre des Travaux publics pour un mil¬ 
lion, dont il ne versera que trois cent mille francs. Mais 
Reinach est un poltron, de l’espèce — dit Barrés — 



230 


Démission de la France 


des polirons gras. Il est vaniteux, bavard, ne cesse de 
geindre que pour menacer. La ville entière connaît 
l'appartement secret qu’il a loué Chaussée-d'Antin, et 
qu’assiègent tous les aigrefins de la capitale. De plus, 
il aime tendrement son neveu et gendre, Joseph, à la 
carrière duquel il craint de nuire s’il ne ménage jus¬ 
qu'au bout l’implacable Clemenceau. Par ce dernier, 
Cornélius pèse de plus en plus sur le gros homme 
affolé, lui arrache quelques-unes des pièces maîtresses 
de son dossier, au point que le malheureux devra 
confier ce qui reste au petit juif Aaron, dit Alton, qui 
s'empressera de mettre la Manche entre lui et son 
ennemi, s'évanouira comme une fumée. Pourtant Rei- 
nach cède encore, il cède toujours. Ce ne sont plus 
maintenant des secrets, c’est de l’or qui coule à flots 
de la panse trouée. Il a obtenu de la Compagnie, c'est- 
à-dire de Lesseps, pour son « infernal parasite » cinq 
millions. Quelques semaines plus tard il versera lui- 
même la somme énorme de 9 972 175 F, et telle est la 
puissance de Herz qu’il extorque encore au malheu¬ 
reux un nouvel engagement, un bon de deux millions. 
« La magnificence de ces ignobles mystères, écrit l'au¬ 
teur de Leurs Figures dans son admirable langage, c’est 
que l’œil en s'y appliquant voit se multiplier el s’engen¬ 
drer les crimes, et, comme le microscope révèle que la 
vermine elle-même a sa vermine, une analyse un peu 
prolongée nous montre ici le parasite engraissant le 
parasite. On distingue qu’à chaque fois que Reinach 
s'est gorgé, un Cornélius Herz le pompe et le lait 
dégorger. » 

Le monde parlementaire sent qu'il n’esi plus maître 
de rien, qu’on le joue décidément quelque part, à 
quitte ou double. Dans leur terreur ces petits avocats, 
ces fils de notaires ou de paysans aisés, se reconnais¬ 
sent pour ce qu'ils sont : de simples tripoteurs, des 
carottiers. Capables de tout, certes, mais d’accord avec 
la Loi, grâce à quelque détour finaud, quelque artifice 
de procédure. Ils ont empoché le chèque et refusent le 
risque aussi naturellement, ingénument, qu’un être de 
grande race trouve dans le péril, même abject, son 
plaisir et son rachat. Les couloirs de la Chambre, les 



L'orgie des consulaires 


231 


salles de rédaction, les cafés retentissent du bourdon¬ 
nement des confidences, des dénonciations sournoises 
et de ces sortes d'aveux qui soulagent moins la cons¬ 
cience que les entrailles. La panique gagne la masse, 
jusqu'alors hésitante, des obligataires, bailleurs les 
événements se précipitent. En trois ans la gigantesque 
entreprise a croulé pan par pan. Pris à la gorge, Ferdi¬ 
nand de Lesseps demande la nomination d’administra¬ 
teurs provisoires; le 4 février 1889 le tribunal pro¬ 
nonce la dissolution de la Société. Le 11 mai 1891, le 
président Q. de Beaurepaire ordonne l’ouverture d'une 
instruction contre Ferdinand et Ch. de Lesseps, 
Marius Fontane, Eiffel et le baron Cottu. La baronne 
Cottu témoignera plus tard qu’à la demande d’un cer¬ 
tain Goliard, et par l’intermédiaire du commissaire de 
police Nicolle, elle avait été reçue dans le bureau 
meme du directeur de la Sûreté générale, Soinoury. Ce 
haut fonctionnaire lui promit de rendre la libellé à son 
mari, pourvu quelle voulût bien lui livrer un docu¬ 
ment quelconque compromettant pour un membre de 
la droite. Mais la terrible machine est lancée. Bien que 
toutes les forces du régime pesassent désespérément 
sur le frein, elle ne devait s’arrêter que quelques mois 
plus tard, dégouttante de sang et de pus. 

Sous l’irrésistible poussée, la jeune République se 
replie lentement, compte ses hommes. Une chance lui 
reste : faire hardiment la part de l’ennemi, sans 
amour-propre, laisser des gages. Mais lesquels? Une 
liste des corrompus est entre les mains de Loubet, 
place de Beauveau : ce n'est qu'une épreuve photo¬ 
graphique arrachée par l'ancien ministre Constans à 
la naïveté du baron Cottu. L'original circule librement 
depuis des mois, et d’ailleurs Jacques Reinach l’a 
vraisemblablement communiqué à Cornélius. Et der¬ 
rière Cornélius, il y a Georges Clemenceau, l'aventu¬ 
rier de grande race, qu’aucune menace n'entamera 
jamais, regard tranquille, cœur dur. Impossible de 
choisir sur une telle liste, dont M. Émile Loubet dira 
un jour au procureur Quesnay de Beaurepaire quelle 
« est toute républicaine » — avec l’accent de Montéli- 



232 


Démission de la France 


mar. Que sait au juste la presse ? Qu’ignore-t-elle ? 
Que veut-elle? Impossible de le savoir Gorgée elle- 
même depuis cinq ans par les rabatteurs de la Com¬ 
pagnie, elle ne cherche dans le scandale parlemen¬ 
taire qu’un alibi à son propre déshonneur. D’autre 
part Hcrz est son homme. Il la tient. Des deux juifs, 
Jacques Reinach semble le moins dangereux. Que 
pèse uri Joseph Reinach et tous les opportunistes 
falots de La République française contre un seul Cle¬ 
menceau ? 11 s'agit seulement d’aller prudemment, de 
tâter, d'éprouver les forces de la victime désignée, de 
prévoir la roideur de ses dernières ruades. Le bruit 
d'une arrestation sensationnelle court le boulevard, 
les salons, les cercles, rattrape le malheureux dans les 
coulisses des petits théâtres, au milieu de scs pauvres 
loisirs. Chaque matin la presse inspirée mesure atten¬ 
tivement du poison ce qu’il faut pour briser sournoi¬ 
sement la résistance du vieux corsaire déchu. Visible¬ 
ment, ces cannibales le poussent au suicide, pas à 
pas, avec la sagacité des sauvages. Tombera-t-il à 
temps ? Une fois abattu, on compte bien que le drame 
effacera le scandale, pourvu que Cornélius se taise et 
ferme la bouche du petit juif Aaron, dit Arton, que la 
police fait semblant de poursuivre à travers l'Europe. 
Après quoi l'opinion républicaine devra sc satisfaire 
d'une condamnation retentissante des Lesseps, des 
Cottu ou d’un petit nombre de députés obscurs, pris 
sur le fait, impossibles à défendre. Déjà le régime 
s’apprête à faire passer au premier rang, pour rassu¬ 
rer une bourgeoisie un peu inquiète, les Poincaré du 
temps, les bonshommes noirs et studieux, débordants 
de respectabilité, les Casimir Périer, les Cavaignac. 
Mais il a mieux encore à opposer aux dégoûtes : 
l’Église. 

Mous ne faisons pas ici l'histoire du ralliement. 
Bonne ou mauvaise la politique romaine a souvent ce 
caractère ostentatoire un peu niais, cette cordialité 
bruyante et facile, aussi proche du rire que des lar¬ 
mes, dont la comédie italienne a toujours su tirer un 
merveilleux parti, mais qui embarrasse un public 
français, blesse son goût inné de la mesure. Impossi- 



L'orgie des consulaires 


233 


ble de ne pas imaginer ces prélats italiens, experts en 
magnifiques et courtoises grimaces, jouant du blanc 
de l’œil et roulant les r en gesticulant au bas de l'esca¬ 
lier d’un monsieur en habit noir, très froid, et qui ne 
se presse pas de leur faire signe de monter. Mais, en 
somme, la faillite d’une politique ne prouve rien. Le 
vrai malheur est qu'un échec si cuisant ait mis a vit 
la vanité d’un clergé pris lui-même à son propre jeu, 
au point de tourner sa rancune contre d'anciens amis 
seulement coupables d’avoir été spectateurs d’une 
inutile humiliation. 

Quoi qu’on fasse pour le dissimuler aux regards pro¬ 
fanes, il y a dans cet épisode de notre histoire une 
force comique, d'une qualité d’ailleurs assez amère. En 
se proclamant républicains, ces prêtres échauffés ne 
criaient si fort que pour échapper à la nécessité de dire 
clairement ce qu’ils entendaient par là — grosse 
malice scolaire à laquelle la République opposait avec 
sérénité sa propre définition du républicain. Car on 
peut rendre à des adversaires ce témoignage qu’en 
agréant les bons offices de tant de nouveaux et 
bruyants amis, le régime maintint fermement les prin¬ 
cipes. « La Révolution est un bloc ! » s'écriait orgueil¬ 
leusement Georges Clemenceau en 1891. On n'en a 
rien distrait, en effet. Les plus hardis entrepreneurs du 
ralliement s’appelaient en 1890, Georges Goyau ou 
M. le comte Albert de Mun. Ils se nomment 
aujourd'hui Trochu ou Cornilleau. Mais la République 
impassible exige des prêtres rouges exactement ce 
quelle exigeait jadis des académiciens peints en rose. 
Elle ne s’agrège réellement que les renégats. 

Nul doute cependant que la troupe décimée de l’op¬ 
portunisme, affolée par le scandale des chèques, et qui 
sentait gronder un nouveau boulangisme, n’accueillît 
avec un immense soûlas, comme une diversion bien 
supérieure aux faits divers baroques que le ministre de 
l’Intérieur tient en réserve et distribue à sa presse en 
des cas moins désespérés, la douloureuse et truculente 
mise en scène du cardinal Lavigerie. Ce Béarnais 
magnifique, aux épaules cordiales, au geste envelop¬ 
pant, à la voix chaude, irrésistible sous la pourpre, 



234 


Démission de la France 


avec les belles mains souples des hommes de sa race, 
généreux à sa manière, toujours fougueusement 
tourné vers l'avenir grâce à un optimisme orgueilleux, 
imperturbable, et par un naturel et naïf oubli des ami¬ 
tiés passées, demi-apôtre et demi-tribun, devait se pas¬ 
sionner pour un pape qui aurait mérité detre béarnais, 
s’il ne fût né italien, et pour une politique faite à leur 
double visage, à la fois très puérile et très compliquée, 
aussi favorable aux plus ingénieuses conceptions de 
l’intrigue que facile à exprimer en formules grandio¬ 
ses, en quelques gestes retentissants. Le 12 novembre 
1890 à l’issue d’un banquet offert à l’état-major de l'es¬ 
cadre de la Méditerranée, il porta solennellement la 
santé de la République parlementaire, « forme de gou¬ 
vernement qui n’a rien en soi de contraire aux princi¬ 
pes qui seuls font vivre les nations chrétiennes et civili¬ 
sées ». Ajoutons d’ailleurs que le Béarnais chaleureux 
en fut pour ses frais déloquence, ses effets de manches 
et les risques d’une congestion, car aucun applaudisse¬ 
ment n’accueillit ses paroles, et l'amiral Duperré y 
répliqua froidement par un toast au cardinal et au 
clergé d’Algérie. La musique des Pères blancs entonna 
la Marseillaise au milieu d’un silence glacial. 

La réponse ne se fit pas attendre. Elle fut donnée 
presque aussitôt par Jules Ferry, devant les délégués 
sénatoriaux des Vosges. Avec les Méline et les Spuller, 
le vieil ennemi du radicalisme était pourtant l'un des 
inspirateurs et probablement le principal négociateur 
d’une politique religieuse qui allait désarmer l’opposi¬ 
tion de droite. Néanmoins, une fois de plus, il crut 
devoir affirmer, en face du péril couru par les lois sco¬ 
laires, la solidarité républicaine : « Je ne puis admet¬ 
tre, s'écriait-il, que l’on touche au principe de ces lois. 
Elles ne constituent pas des expédients passagers, des 
instruments de règne, des caprices ministériels : elles 
sont l ame de la démocratie que nous avons fondée. 
On nous dit : "Passez-nous les lois scolaires, et nous 
vous passerons la République." C’est trop cher, mes¬ 
sieurs, et nous ne ferons pas le marché ! » Aujourd’hui 
comme hier, car le mot cruel du sénateur des Vosges 
s’est retrouvé plus d’une fois dans la bouche du séna- 



235 


L’orgie des consulaires 

leur cle la Meuse, Raymond Poincaré, face aux entre¬ 
prises désespérées, à l’agitation convulsive de certains 
entremetteurs, la République fournit l’exemple d une 
volonté sûre d’elle-même, que contribue sans doute a 
maintenir au point favorable de tension, un mépris 
trop visible pour des adversaires insaisissables que 
Pie X a jugés d'un mot : les âmes fuyantes. 

Quelles que fussent les chances futures de la nou¬ 
velle politique inaugurée par le cardinal, il est donc 
pei-mis de dire que l’heure n'était pas des plus favora¬ 
bles à un tel renversement des alliances. La masse clés 
petits actionnaires du Panama, c’est-à-dire 1 ensemble 
du pays, violemment excitée contre les parlementaires, 
n’v vit qu’un marchandage un peu cynique entre deux 
puissances également intéressées à l'équilibre du bud¬ 
get. Aussi parut-elle se divertir médiocrement au spec¬ 
tacle d'une de ces agitations factices, comme excelle à 
en créer le parti clérical et qui finit par sombrer dans 
l’indifférence générale, au point que Léon XIII lui- 
même, désespérant de réveiller l’attention d un public 
assommé par les querelles byzantines d’orateurs sans 
auditoire et de journaux sans lecteurs, dut se resigner 
à l’emploi d’un des procédés de publicité les plus 
modernes, celui qui avait rendu jadis tant de services 
au « Grand Français » et à la Compagnie, 1 interview. 
Le 17 février 1892, sur le ton de pauvre bonhomie et 
d’improvisation calculée propre à ce genre littéraire, il 
exposa longuement, par le tmehement d un journaliste 
alors peu connu, Ernest Judet, ses intentions aux six 
cent mille lecteurs du Petit Journal. Dix jours api es 
l'événement, le 27 février, la Chambre prononçait 
« lurgence sur le projet de loi relatif aux Associations » 
et se disait, à une énorme majorité « convaincue de la 
nécessité de poursuivre la lutte du pouvoir civil contre 
la faction cléricale ». 

En apparence du moins, le régime un moment 
ébranlé reprenait donc son équilibre, se retournait 
déjà menaçant contre son vieil ennemi Mais ce 
n'était là sans doute qu'une sorte de défi desespére. 
Pour tirer parti des circonstances favorables, il eut 
fallu apaiser d'abord une opinion publique devenue 



236 


Démission de la France 


si nerveuse qu’un scandale de plus, pourvu qu'il écla¬ 
tât tout à coup, aurait jeté par terre n'importe quel 
gouvernement, bien avant qu’il lût seulement possi¬ 
ble d'esquisser la moindre contre-manœuvre de 
police ou de presse. 11 est vrai que l'annonce des pour¬ 
suites avait paru calmer les esprits. Mais la Républi¬ 
que n était plus sûre de ses magistrats. Une fois la 
porte entrouverte d'une nouvelle Chambre ardente, 
elle risquait d'y passer tout entière, n'emportant que 
le maigre butin des sympathies épiscopales déjà prê¬ 
tes pour un nouveau maître. 

En de telles conjonctures le péril ne vient pas, pour 
le gouvernement menacé, d'un public dont un 
ministre ingénieux finit toujours par satisfaire, d’une 
manière ou d’une autre, le goût de l’épisode théâtral, 
de la scène à faire, comme disait le vieux Sarcev, ni 
d’une presse qui frappe au hasard, avec le seul souci 
de l'information sensationnelle. Encore moins des 
rivaux soucieux de ménager l'opposition future. Tou¬ 
tes ces curiosités ou ces ambitions ensemble ne font 
qu'un péril médiocre, si quelque ennemi solitaire, 
quelque homme libre ne se rencontre pour les exploi¬ 
ter avec le véritable désintéressement de la haine. 
Drumont fut cet homme-là. 

Vingt jours après la fondation du journal en ce 
printemps orageux de 1892, on l’avait vu, prenant 
prétexte du renouvellement du privilège de la Ban¬ 
que, se jeter sur le ministre Burdeau avec une vio¬ 
lence dont la raison secrète ne sera connue que plus 
tard. Puis il se tient coi quelques semaines, repris par 
cette passion d’observer, de comprendre, d'entrer à 
fond dans les événements et dans les êtres... Quelle 
merveilleuse aventure ! Pour toucher juste, au milieu 
du troupeau affolé, il n'est plus que de lancer son 
coup. Vraie ou fausse, l’accusation finit toujours par 
atteindre un coupable, rencontrer une poitrine. 

Barrés a décrit « ces couloirs de la Chambre où les 
députés se jettent à trois heures sur La Cocarde, 
comme au réveil ils se sont jetés sur La Libre Parole, 
pour savoir si on les dénonçait ». 



L'orgie des consulaires 237 

« C’était, dit-il encore, la panique des animaux 
quand, à des signes multiples, ils pressentent un trem¬ 
blement de terre, et quand le sol commence à man¬ 
quer sous leurs pas. » La veille encore, Vlorès ne jetait- 
il pas à la face austère du président Floquet le mot 
grotesque et terrible que le chœur féroce répète aussi¬ 
tôt avec un éclat de rire ?... Mais lui, Drumont, au fond 
de la me silencieuse, vers les lointains Invalides, dans 
le désordre de son immense bibliothèque où les secré¬ 
taires négligents mettent les livres en tas comme des 
briques, lui. le guerrier au poil déjà gris, aussi insensi¬ 
ble à la gloriole qu'à la peur, entre sa vieille servante, 
Mme Alîiaud, et son maître d’armes Ildefonse, laisse 
tranquillement s’ébattre cette jeunesse. Qu’importe un 
scandale financier de plus ou de moins ? Il s agit de 
briser le front ennemi, de transformer tout à coup le 
scandale financier en scandale parlementaire. Or il 
sent bien que le point faible est là, entre Reinach et 
Cornélius, devenus ennemis, là, comme à l’articulation 
même de la grande affaire de comiption. Lesseps ne 
parlera pas, mais Reinach ? Reinach que Clemenceau 
serre à la gorge, tandis que Cornélius à Ranc passe le 
couteau... “Reinach se décidera-t-il à rendre coup 
pour coup ? 

Il s’y décide en effet. «Je ne crèverai pas seul », 
avoue-t-il à ses intimes. Contre la meute parlemen¬ 
taire qui guide le Vendéen aux pommettes mongoles, 
il n’y a qu’un homme à Paris capable de faire front. 
Le 28 octobre, le malheureux baron communiquait à 
La Libre Parole par l’intermédiaire de son rédacteur 
en chef, Georges Duval, la première partie des docu¬ 
ments dont la publication eût abouti à l’écrasement 
du parti radical, et sans doute à celui du régime, si !e 
juif n’eût disparu à temps, tué par la peur. Il y a long¬ 
temps déjà que son terrible associé Cornélius lui a 
télégraphié en clair la phrase célèbre : « Il faut payer, 
ou vous sauterez, vous et vos amis. » Le moment est 
venu de sauter. Après une journée d agonie au cours 
de laquelle « rouge à crever, les yeux hors de la tête », 
il va menacer Cornélius, supplier Rouvier, Clemen¬ 
ceau, il échoue chez Constans, où le directeur de 1m 



238 


Démission de la France 


Justice l'a vu « renversé sur un canapé, les talons éta¬ 
lés sur le parquet, loin de la tête, le regard en l’air » ; 
il rentre chez lui exténué, les poches vides, dans un 
fiacre payé par Constans. « Frivole et grossier, écrit 
Barrés, ce joueur cynique, ce porc du boulevard, ce 
Jacques de Reinach, a tout de même des entrailles 
humaines, familiales. » Il sait que derrière lui le radi¬ 
calisme cherche à atteindre Joseph Reinach. son gen¬ 
dre et son neveu, l’espoir de la tribu, le jeune chef 
opportuniste à la carrière duquel il a déjà tant sacri¬ 
fié... 11 demande un verre d’eau, vide coup sur coup 
deux carafes, s’enferme. Le dimanche matin. 
Hébrard, directeur du Temps, accourait chez Corné¬ 
lius et lui disait tout essoufflé : « Reinach est mort ! 
— Mais les papiers ! » s’écrie Cornélius. Hébrard 
répondit : « Depuis six heures. Joseph bride. » 
Drumont venait d’entrer à Sainte-Pélagie pour y 
purger sa condamnation à trois mois de prison du pro¬ 
cès Burdeau. Ménager des documents qui lui res¬ 
tent— puisque hélas ! l'informateur n’est plus! — il 
les livre maintenant un par un. il empoisonne goutte à 
goutte, selon le mot de Barrés, le festin parlementaire. 
Chaque jour sa vieille domestique apporte dans son 
oanier à provisions les notes mystérieuses « qui font 
rémir Floquet à la présidence. Rouvier au ministère 
des Finances, Burdeau à la Marine, Freycinet à la 
Guerre, tout le Parlement. En même temps elles allu¬ 
ment la curiosité et peu à peu la férocité des lecteurs 
de Im Libre Parole, multipliés par centaines de mille. » 
Le 21 novembre, Jules Delahaye a fait voter l'en¬ 
quête, tirant son foudroyant réquisitoire d’un dossier 
aux trois quarts vide, par un coup de chance et d'au¬ 
dace qui ne sera jamais dépassé. Drumont fonce aussi¬ 
tôt dans la nouvelle brèche, lorsqu’il accuse le député 
Proust d'avoir vendu, pour 50 000 francs, et le séna¬ 
teur Beval, pour une somme assez ronde, leur vote à 
Jacques Reinach. « la France, dit encore Barrés, se 
penche tout entière pour entendre la réplique, la 
preuve et la contre-réplique ». Antonin Proust essaie 
de faire tête, intente un procès. Huit jours après La 
Libre Parole publie le fac-similé d'une lettre adressée 



L'orgie des consulaires 


239 


au plaignant par le défunt baron, et qui lui annonce 
l’envoi de mille obligations. Le document avait été 
apporté au journal par un inconnu. Il Put reconnu 
exact. 

Le 20 décembre suivant, la Chambre, littéralement 
disloquée par ces terribles manœuvres, votait les pour¬ 
suites contre cinq de ses membres : Rouvier, Jules 
Roche, Àntonin Proust, Emmanuel Arène, Dugué de 
la Fauconnerie. Cent quarante-cinq chéquarts respirè¬ 
rent, et Clemenceau put se croire, ce jour-là, le vain¬ 
queur réel, car « c’est de sa lointaine intrigue que 
périssent Roche et Rouvier » — ce Georges Clemen¬ 
ceau dont Herz dira bientôt : « Je le considérais 
comme un fils, il a grandi à mes côtés, il a etc associé 
à ma foitune et à mes actes, nourri de mes pensées et 
de mes projets, et il m’a donné en échange toute son 
éloquence et tout son cerveau. » Mais l’heure sonnera 
aussi pour le jeune chef féroce. Déroulède, sous pré¬ 
texte d’interpeller sur la promotion du puissant patron 
juif au grade de grand officier de la Légion d’honneur, 
tourne court, le 20 décembre, et se jette sur le fils 
adoptif du juif, qui écoute l’apostrophe célèbre, debout 
à son banc, livide, déjà délaissé de tous, les rudes 
moustaches tombantes, la face déformée par un 
affreux rictus de haine et de défi : 

« Sans patronage et sans soutien, le petit juif alle¬ 
mand n’aurait pas fait de telles enjambées sur la 
route des honneurs, il n aurait pas mis si peu d'an¬ 
nées à sortir complètement de son bas-fond. Je le 
répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur 
pour lui ouvrir toutes les portes et tous les mondes, 
le monde politique surtout... Or ce complaisant, ce 
dévoué, cet infatigable intermédiaire, si actif et si 
dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur 
toutes nos lèvres, mais pas un de vous pourtant ne 
le nommerait, car il est trois choses en lui que vous 
redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. Hé bien 
moi, je brave les trois et je le nomme ! c’est M. Cle¬ 
menceau ! Dans une journée pareille, où la faulx de 
la Justice a déjà atteint tant de têtes, il ma semblé 



240 


Démission de la France 


inique que celle-là lût respectée, et j’ai cru nécessaire 
sinon de l’atteindre, du moins de le marquer. » 

Les bras croisés, le regard insulteur, la « figure 
verte », l’exécuté cherche un moment son soûl fie, et 
bégaie : « Vous en avez menti ! » A quoi Déroulède, se 
détournant dédaigneusement de la victime désormais 
hors de combat, riposte : « Nous réglerons ailleurs 
qu’à cette tribune les oui et les non. » 

De telles séances déclenchaient au Parlement on ne 
sait quelle crise hystérique, qui finissait par confon¬ 
dre, dans la même inavouable transe, le coupable et 
l’innocent, tiraient d’eux les mêmes mensonges, ainsi 
qu’un flot de larmes. Mais de ces duels le public 
ignore tout, sinon le compte rendu trop bref de son 
journal quotidien. D'ailleurs l’éloquence n'ébranle 
qu'un moment les nerfs, brutale secousse que suit de 
près l'accès de dépression. Au lieu que la terrible 
presse (« avec une presse pareille, impossible de gou¬ 
verner un pays civilisé ! >» criait un jour, a l’oreille du 
procureur Quesnav de Beaurepaire, un peu sourd, le 
ministre Emile Loubet) mesurait savamment sa 
strychnine, augmentait chaque jour la dose. 

Je suis là-dedans jusqu'au cou — écrit Drumonl du fond 
de sa cellule. J’y suis parce que je m'y suis mis. Je sais 
beaucoup de choses parce qu’on a cru que je les savais. J’ai 
devine des secrets terribles. Tous ces gens que vous enten¬ 
dez. successivement, dans les cérémonies funèbres, pro¬ 
noncer des harangues pompeuses et comparer le collègue, 
dont la mort vient de les débarrasser, aux plus vertueux 
citoyens de l’Antiquité et des temps modernes, se considè¬ 
rent mutuellement comme des crapules et se haïssent, 
comme des damnés. C’est la Teneur, avec de la boue, au 
lieu de sang. Ils n ont qu’un rêve : se couvrir eux-mêmes et 
perdre un rival abhorré. 

Seulement, ils font parfois comme les Borgia : ils se 
trompent de fiole et s’empoisonnent avec le poison qu’ils 
destinaient à leurs amis. Moi, je suis comme l'esclave chré¬ 
tien qui, au sortir clu repas des catacombes, assistait à l’or¬ 
gie des consulaires et des porteurs de laticlaves. Je fais cir¬ 
culer à la ronde les coupes myrrhines, et sachant bien ce 
qu'il y a au fond, je m’attends à ce que certains convives 
roulent foudroyés sur le triclinium. 



XII 

LE SILENCE SE FAIT DANS LE TROUPEAU 


Au plein de cette crise, alors que dans les mornes 
salons de l’Élysée, Sadi-Carnot lui-même, expression 
si parfaite de l’opulente bourgeoisie révolutionnaire 
qu’aucune émeute n'a jamais fait seulement frémir 
sur sa solide assise, commençait à désespérer non 
seulement de la République, mais de la destinée 
meme de sa classe, l’opinion parut s’essouffler tout à 
coup. Avec un immense soulagement, le monde parle¬ 
mentaire se sentit glisser peu à peu hors des dange¬ 
reux remous de la fureur populaire, retomber dans le 
mépris, ainsi que dans un moelleux lit de boue. 

Cette brusque défaillance de l'opinion s’explique. 
Une fois de plus le régime avait su attendre, dévorer 
l'injure, et, évitant de tenir tête à la masse électorale, 
la manœuvrait savamment, puissamment, par les éli¬ 
tes, sûr que, tôt ou tard, lasse de se chercher des 
chefs, elle se retournerait d elle-même, satisfaite ou 
non, vers le gouvernement qui (ait les rentes. D’ail¬ 
leurs, depuis la chute du Boulangisme, ces élites plus 
ou moins rivales, ne songeaient réellement qu'au 
repos, à une paix avantageuse. La plus puissante de 
toutes, le parti clérical, enivré de l’espérance d'un 
prochain partage à l'amiable du pouvoir qui n eût 
rien coûté à sa paresse abjecte, n’eût compromis que 
son honneur, rebutait le public par des disputes 
inanes, des flatteries grossières, les averses dune 



242 


Démission de la France 


théologie mise en hâte à la portée des chantres élec¬ 
teurs. Mais il n'en accomplissait pas moins sa tâche 
et la seule besogne dont on l’ait jamais cru capable, 
en faisant humblement diversion au scandale encore 
trop frais. Telle quelle, cette diversion frappait 
momentanément d’impuissance une partie des jour¬ 
naux de l'opposition. Malheureusement, déjà usé par 
quinze années d'intrigues, d’alliances secrètes, de 
menaces enfantines toujours suivies dcchecs reten¬ 
tissants, le crédit de ces modestes collaborateurs l es¬ 
tait petit. Pour rallier à son drapeau c'est-à-dire au 
drapeau de sa gendarmerie, les diverses fractions de 
la classe bourgeoise, cléricale ou non. de droite ou de 
gauche, la République trouva mieux. Aux moutons en 
fureur, elle montra le loup. Instantanément le silence 
sc fit dans le troupeau. 

Il serait puéril d'écrire que la campagne anarchiste 
de 1890 à 1894 fut exclusivement policière, bien qu’on 
sache aujourd’hui par exemple, et sans discussion 
possible, au témoignage même du chef de la Sûreté, 
que l’attentat de Vaillant ait été l’œuvre d’agents pro¬ 
vocateurs qui fournirent jusqu'à la dynamite néces¬ 
saire à la confection de l’engin. Vers 1880, les salons 
littéraires avaient mis le nihilisme à la mode. De belles 
dames, non découragées de l'amour par les tourments 
de la ménopause, mais friandes d'excitants, se pas¬ 
saient de main en main les journaux prétendus inter¬ 
dits, Révolte de Jean Grave, à laquelle collaborèrent 
Elisée Reclus et le prince Kropotkine, Le Libertaire du 
dangereux érotomane Sébastien Faure, L'Attaque de 
Charles Malato, Le Père Peinard d’Émile Rouget, La 
Revue anarchiste de Charles Chatel et André Ibels. Des 
écrivains célèbres, comme Octave Mirbeau ou Lucien 
Descaves signaient dans L’En-dehors de Zo d'Axa des 
articles au vitriol, et le juif Bernard Lazare publiait 
ses étranges, et d’ailleurs admirables Entretiens. Ainsi 
la littérature d’avant-garde et le naissant vélocipède se 
partagèrent un temps l’admiration des fils de la bour¬ 
geoisie. Mais les papas bourgeois tressaillirent aux 
premiers éclatements des bombes. Bombe à Levallois, 
bombe à Clichv, bombe rue Saint-Dominique, boule- 



Le silence se faii 


243 


vard Saint-Germain, à la caserne Lobau... La police 
Iraque de quartier en quartier l’insaisissable Ravachol, 
et finit par l’arrêter grâce au propriétaire dune 
modeste gargote du boulevard Magenta, M. Very. La 
veille de la comparution du coupable devant la cour 
d'assises, le restaurant Very sautait à son tour, et quel¬ 
ques semaines plus tard le commissariat même de la 
me des Bons-Enfants, avec son commissaire. Il 
convient de noter que cette demi-douzaine d’attentats 
vont s'échelonnant de décembre 1891 à décembre 
1893, et que deux d'entre eux seulement firent des vic¬ 
times. Mais une savante campagne de presse — analo¬ 
gue à celle que déclenchait rituellement à chaque pre¬ 
mier mai d avant-guerre, et d'ailleurs aux mêmes fins, 
ce Georges Clemenceau qui, avant de recevoir du pays 
le nom de Père la Victoire, s'était donné en pleine 
Chambre le titre moins glorieux de Premier des 
Flics — portait au cœur d’une classe particulièrement 
éprouvée par le Panama une sorte d épouvanté capa¬ 
ble d'y étouffer peu à peu jusqu’au souvenir des capi¬ 
taux engloutis. Déjà l’austère silhouette de M. Sadi 
Carnot, popularisée par les calendriers illustrés des 
P.T.T.. retrouvait son prestige, et le geste inoffensit, 
mais théâtral, de Vaillant allait réhabiliter le Parle¬ 
ment. Ce naïf ébéniste s'offrit à jeter du haut des tribu¬ 
nes un pétard au milieu des députés. Après l’indul¬ 
gence plénière accordée par le clergé du Ralliement, 
les chéquarts venaient de recevoir le baptême du feu. 

Tandis que les Déroulcde, les Marcel Habert enflent 
leurs jabots et promènent encore sur la scène leur 
vanité tracassière, Drumont a mesuré le désastre. Une 
fois de plus, le peuple a préféré des maîtres tarés, 
mais cyniques, à ces Acceptants, ces Respectueux, 
dont parle Veuillot, car s'il lui arrive de culbuter par¬ 
fois d’un revers de main quelque écorcheur trop 
effronté, il ne tarde pas à leur rire au nez, bonnement, 
car il ne hait au fond que les modérés. Son prétendu 
anticléricalisme s’explique, pourvu qu’on veuille bien 
penser que tenu loin du prêtre, du moine surtout, il 
ne fonde son jugement que sur l’expérience, hélas ! 
quotidienne, du bedeau, du sacristain, de la chaisière, 



244 


Démission de la France 


des dévotes à roquet ou à matou, du bon jeune 
homme pâli de pratiques secrètes, ou du marguillier 
libidineux, types divers auxquels sa justice sommaire 
impose le nom de calot ins... 

Un instant peut-être, à l'heure la plus tragique du 
Panama, il a regardé plus curieusement que d’habi¬ 
tude vers ces bonshommes étranges, alors tout grouil¬ 
lants d’indignation vertueuse, et qui, prétendant au 
privilège du bien-penser, se nomment eux-mêmes les 
bien-pensants. « Après tout, sait-on jamais ? C’est 
qu’ils n’ont pas l’air content, les frères !... » Hélas ! il 
n’a fallu que six bombes pour que ces justiciers dispa¬ 
russent, regagnassent à toutes jambes le giron dif¬ 
famé mais tutélaire du régime maudit, plantant là 
leurs glaives et leurs balances... Coup sur coup, la 
Chambre presque unanime, droite et gauche réconci¬ 
liées, vota les fameuses lois d'exception — loi sur la 
presse, loi sur la détention des matières explosives, 
loi sur les associations de malfaiteurs, nouveaux cré¬ 
dits à la police... Ainsi s'accomplit la parole prophéti¬ 
que, comique et désespérée, du vieux Veuilloi : 
« Nous avons du sergent de ville pour longtemps ! » 

Depuis plusieurs mois l'auteur de La France juive a 
quitte sa cellule de Sainte-Pélagie, repris sa place au 
journal. Le tirage de La Libre Parole monte toujours. 
Mais au milieu de ses collaborateurs enthousiastes, 
en plein triomphe, le maître du désespoir lucide a 
senti ce nouveau fléchissement du cœur français. Que 
d’autres manœuvrent pour recueillir les débris des 
vieux partis de droite, éparpillés par la terreur : lui ne 
parlera jamais qu’aux siens, et dans le même langage, 
si âpre et si dur, aussi dur que son génie. A cet accent 
nouveau, la presse conservatrice se tait d'abord, puis 
gronde, enfin s’indigne contre le Français rétif, ce 
transfuge : elle l’accuse de « faire le jeu de 
l’anarchie ». Que lui importe ? Comme toujours il ne 
songe qu’à frapper le plus fort possible, qu’à porter 
ses coups à fond. La vérité ! La vérité ! Comme le pro¬ 
consul romain tourné vers ses licteurs, criait : « Les 
verges ! Les verges ! » Le lendemain de l’attentat de 



Le silence se fait 


245 


Vaillant l’immense public de La Libre Parole écoute 
monter déjà sa voix tranquille : 

Il s'est trouve un scélérat de plus qui n'a rien compris 
aux enseignements de lu Société nouvelle. On lui avait 
enseigné qu'il n v a pas de Dieu, que le vol mérite les plus 
hautes distinctions de la Légion d'honneur, on lui avait 
montré des coquins rentrant triomphalement au Palais- 
Bourbon pour y faire des lois. 

Les lois ainsi faites n’ont pas paru respectables à cet 
homme insuffisamment intelligent. Toutes ces notions un 
peu bizarres se sont embrouillées dans la cervelle de cet 
être rudimentaire. Un choc s'est fait dans le chaos de cette 
tête et hier il jetait une bombe du haut de la tribune. 

Le Figaro, par la plume de son directeur Maynard, 
riposte en citant la phrase de Ravachol à ses juges : 

« Il n'y a pas d’innocents parmi les bourgeois . » — Que 
dit M. Drumont, de celte déclaration de canniba¬ 
les ?... — Ne la blâmez pas trop, mon cher Maynard : 
vous pourriez, en vous imaginant frapper sur des 
anarchistes, atteindre un personnage auguste dans 
ses souvenirs de famille. » Et l'auteur de La France 
juive va chercher — parmi ses livres amoncelés en tas 
comme des briques — les Mélanges du général comte 
de Ségur, l'historien de la campagne de Russie. Il l'ou¬ 
vre à la page qu’il faut, relit le récit poignant fait par 
un vieux serviteur des Lévis, qui, en 1793, pour sau¬ 
ver la vie des deux filles du maréchal, Mme de Vinti- 
mille et Mme de Bérenger, condamnées à mort par le 
Tribunal révolutionnaire, est allé se jeter aux pieds 
d’un ancien protégé de la famille, reçu jadis à la table 
du gouverneur de l’Artois bien que simple petit offi¬ 
cier d’artillerie, « devenu un grand chef parmi les 
assassins et qui siège au comité de salut public, entre 
Barrèrc et Collot d'Herbois ». Aux supplications du 
bonhomme en faveur de ces jeunes femmes innocen¬ 
tes, l’autre répond, textuellement : « Il n'y a pas d’in¬ 
nocents parmi les aristocrates. » 

Quel est donc le Ravachol qui a prononcé cette phrase 
atroce ? Ne cherchez pas longtemps, mon cher Maynard ; 



246 


Démission de la France 


c’est le grand-père du président de la République actuel, 
c'est le Carnot qui plus heureux que Ravachol a été le fon¬ 
dateur d’une dynastie républicaine qui a produit des dépu¬ 
tés, des ingénieurs des ponts et chaussées, des préfets, des 
substituts qui jouissent tous de l’estime générale et qui ont 
tous du bien au soleil. 


Justitiae Dei suni rectae. Le bourgeois révolution¬ 
naire qui a fait du régime sa chose, qui a corrompu 
le peuple pour mieux l'exploiter, trouve devant lui 
l'anarchiste qui s'exprime absolument comme le 
bourgeois de 89. 

L’Église s’en mêle aujourd’hui. Four obtenir de l’avance¬ 
ment, pour toucher un traitement plus élevé, pour avoir un 
bibelot de plus à leur mitre, des évêques comme Mgr Lécol 
louent publiquement, devant son petit-fils l’ancêtre Carnot, 
le Terroriste. Un évêque louant ce Carnot qui félicitait 
Joseph Lebon et encourageait Carrier, quel spectacle pour 
la conscience humaine ! 

Un journal conservateur, d’ailleurs obscur, Le. Jour¬ 
nal de Saône-et-Loire l'accusc à son tour de pactiser 
avec l'anarchie. C’est l’occasion d’un de ces plus 
admirables articles, au titre féroce : Son Excellence le 
duc de Ravachol, grand croix de la IJgion d'honneur. 

Fouché ne valait assurément pas mieux que Ravachol. 
A-t-il laissé un nom maudit ? Le bloc-notes du royaliste 
Gaulois va nous renseigner sur ce point. 

La fille née du premier mariage de Fouché — c'est-à-dire 
des noces d’une religieuse et d’un moine, tous deux apos¬ 
tats — épouse le comte de Thermes, gentilhomme attaché 
à la Cour. Les filles furent la comtesse Émeric de Saint- 
Roman et Henriette de Castelbajac. Des trois fils, l’un 
épousa Mlle de Sunv, fille du directeur des Monnaies, ce 
qui l'apparenta avec les familles de Lovs, d'Estournel et de 
Sainte-Aulaire. Son frère cadet, Armand, duc d'Otrante, 
alla s’établir en Suède, où il mourut aide de camp de 
Charles XIV. Son arrière-petit-fils est aujourd’hui premier 
écuyer du roi Oscar IL 

D'ailleurs, lorsque l’Ancêtre lui-même mourut, il était 
ministre secrétaire d'Etat, grand-croix des ordres de la 



Le silence se fait 


247 


Légion d'honneur, de Léopold d'Autriche et de Wurtemberg, 
ancien gouverneur de Rome. Le roi Louis XVIII en per¬ 
sonne avait daigné signer à son contrat de mariage lorsque 
devenu veuf, l’ex-oratorien avait épousé Mlle de Castellane... 

Me condamnez pas Vaillant à mort, messieurs les jurés ! 
Vous avez déjà vu M. Humbert, condamné jadis aux tra¬ 
vaux forcés à perpétuité recevoir l’amiral russe Avellan 
comme président du conseil municipal de Paris. Vous ver¬ 
rez peut-être dans quelques années Vaillant épouser dans 
la chapelle de la nonciature une parente du duc de Dou- 
deauville, avec Rothschild et Toumadre comme témoins. 

« Dans la chapelle de la nonciature »... À ces raille¬ 
ries féroces le Ralliement tout entier tremblait de 
fureur. Non pas que la République ait jamais célé son 
origine, ni renoncé à la tradition révolutionnaire dont 
elle tire le meilleur de sa force. Mais le jeu du parti 
clérical était justement de feindre ignorer Lune et 
l’autre. D’ailleurs l'offensive désespérée du chef de 
l'antisémitisme le surprenait au moment le plus criti¬ 
que, ou pour mieux dire en pleine déroute. Après un 
visible effort pour surmonter, un moment du moins, 
ses répugnances, le vieux parti républicain ne prenait 
meme plus la peine de cacher son dégoût à ses 
encombrants alliés. Les élections législatives de 1893 
marquent le triomphe du radicalisme et l'écrasement 
des ralliés : Jacques Piou, le comte de Mua, Etienne 
Lamy. la plupart des chefs du mouvement mordent 
la poussière. La troupe décimée, réduite à quelques 
escouades, ne s’en efforçait pas moins de donner 
satisfaction à scs maîtres ; elle votait les lois contre la 
presse. « Il y a un semblant d’idée juste au fond de 
ces projets imbéciles, continuait de railler Drumont. 
Il est clair que si on pouvait supprimer tout ce qui a 
été écrit, tout ce qui a été dit, tout ce qui a été 
imprimé depuis deux cents ans, effacer des cerveaux 
toutes les impressions qu’ils ont reçues, on aurait 
affaire à des âmes plus respectueuses et plus dociles. 
L’opération paraît d’une exécution difficile, puisqu'il 
y a dans les librairies populaires, sur les quais ou 
dans les mansardes de prolétaires, des montagnes de 
blasphèmes, d’appels à l'insurrection et d’outrages à 



248 


Démission de la France 


l'autorité. C'est la bourgeoisie écrivante qui précisé¬ 
ment a constitué cette bibliothèque que les torches de 
cinquante Omar seraient impuissantes à brûler. » 

Il est vrai que dans cette besogne de répression le 
bourgeois libre-penseur a trouvé un allié dans le 
député de la droite, « le personnage bien élevé, solen¬ 
nel, banal et content de lui que vous connaissez tous, 
qui de son éducation dans un établissement religieux 
a gardé des sentiments de déférence pour Jésus- 
Christ et d'adoration pour Rothschild ». Drumont 
nous le montre à son foyer, au retour d'une visite à 
Raynal, pérorant auprès de sa femme « royaliste, 
duchesse, marquise ou comtesse qui a eu jadis des 
parents tués un peu partout en Vendée, à Quiberon, 
en Bretagne » et qui lit Les Chouans de Balzac, tandis 
que son mari poursuit son monologue : 

« Nous avons été vigoureux î Nous avons voté sans les 
discuter, sans même les lire toutes les lois que nous a 
demandées le juif Raynal. Est-ce suffisant ? On vient 
encore de découvrir une boîte à sardines suspecte... Je ne 
serai tranquille que lorsqu'il y aura derrière tout citoyen un 
sergot pour le surveiller, et derrière tout sergot, un agent de 
la Sûreté générale pour l’espionner. » 

« Comme tu es lâche, mon ami ! » pense la femme 
qui continue sa lecture. Mais le défenseur du Trône 
et de l'Autel a vu Raynal. 

« C’est plus qu’un homme, ce Raynal ! s'écrie-t-il, c'est le 
juif providentiel... Figurez-vous, chère amie, qu'il s’imagi¬ 
nait que mes amis et moi ferions des difficultés, que nous 
réclamerions au moins des garanties. Je l’ai détrompé. Je 
lui ai dit : “Demandez-nous tout ce que vous voudrez, nous 
vous accorderons encore davantage !" En me quit¬ 
tant il m’a donné une petite tape amicale sur la joue, et il 
a daigné ajouter : “N’ayez plus peur, mon cher collègue, je 
suis là... Que les bons se rassurent et que les méchants 
tremblent !” » 

Alors le sang de la fille des Chouans bouillonne dans ses 
veines ; elle jette le livre de Balzac avec fureur, et, en pen¬ 
sant à son mari et à ses amis, elle prononce un mot qu’on 
n'entend pas très bien et que le domestique qui écoutait 



fj; silence se fuit 


249 


n'a certainement pas compris, car il n'a pu être prononcé 
ainsi par une femme élevée au couvent des Oiseaux : las 
de J... F... ! 

Mais les jours de David Raynal étaient eux-mêmes 
comptés. Le Ralliement, furieux et stupide, pareil à 
un énorme dindon saignant de la caroncule, croyait 
avoir son homme au ministère, dans la personne d'un 
politicien obscur, du nom d'Eugène Spuller. Il finit 
par obtenir de ce ministre des Cultes une déclaration 
publique où, se proclamant néanmoins le « défenseur 
fidèle de la philosophie et de la libre-pensée » il faisait 
allusion à un certain « esprit nouveau ». La Presse 
bien-pensante rassasiée d’amertume et de désillu¬ 
sions, s’empara aussitôt de la bienheureuse formule, 
et lui fit un si retentissant écho à travers le pays que 
le parti radical jugea le moment venu de remettre à 
la diète ces affamés, en renversant le ministère. Mais 
quelques semaines plus tard, le 23 juin 1894, le presi¬ 
dent de la République Sadi Carnot était assassiné à 
Lyon par un ouvrier boulanger lombard, du nom de 

Caserio. . 

À ce nouveau coup, les débris des partis de droite 
achèvent de perdre pied, s'effarent. Oui oserait rappe¬ 
ler le passé devant le cadavre d'un martyr ? Le monde 
entier s'incline respectueusement devant le régime 
qui vient de recevoir le baptême du sang : le roi Hum¬ 
bert associe l’Italie au deuil de la France, Guil¬ 
laume II, empereur d’Allemagne, écrit que la victime 
est tombée en soldat et gracie deux officiers de 
marine français détenus pour espionnage dans une 
forteresse. L'opposition parlementaire n'ose plus faire 
un mouvement de peur de s'entendre accuser de com¬ 
plicité avec l’anarchie. Tout se lait, ou s’efforce de 
perdre sa propre voix dans 1 universel concei t de 
louanges, tout — à l'exception d'une seule parole 
libre, la même : 

Il v a cent ans, des milliers d'innocents étaient égorgés à 
Lyon en vertu d'un décret du Comité de Salut public, au 
bas duquel était la signature de Lazare Carnot. 



250 


Démission de la France 


« La ville de Lyon scia détruite, disait l’article 3 de ce 
décret. Tout ce qui a été habité par les riches sera démoli. » 

Cent ans après le petit-fils de Carnot fait son entrée 
solennelle dans la ville pavoisée. Tontes les autorités vien¬ 
nent se prosterner devant lui ; l'archevêque qui ne serait 
pas fâché d'être cardinal ne craint pas de louer ce chef 
d’Etat qui a d'ailleurs approuvé toutes les lois contre 
l’Eglise. 

Soudain l'assassin se dresse et frappe cet homme qui, 
personnellement, est intègre, qui dans sa vie privée est sans 
reproches. Qui a suscité cc scélérat ? Qui lui a inspiré ce 
détestable dessein ? L’assassin est sorti d'un germe révolu¬ 
tionnaire laissé là par les tueurs de 93. Le terroriste a 
enfanté l'anarchiste, et l'anarchiste tue celui qui l’a engen¬ 
dré. 

Et plus loin ; 

Les Conservateurs de la Chambre sont les seuls dans ce 
pays à ne pas voir des évidences. Ils lèchent les bottes des 
assassins devenus gendarmes, et en se mettant cynique¬ 
ment du côté des ennemis de l'Église, en déclarant que le 
succès justifie tout, ils achèvent de dépraver profondément 
la conscience publique : « Il nous faut des arrestations, des 
commissaires de police, des agents, beaucoup d'agents... » 
crient les Doudcauvillc, les Reille, les Lanjuinais... 

Mais les Doudeauvilie, les Reille, les Lanjuinais se 
sentaient déjà dans le ventre le couteau de Caserio, et 
couraient à la recherche d’un candidat de la droite 
pour le prochain Congrès. Leur choix tomba sur le 
général Février, dont le nom fut tenu secret jusqu'au 
dernier moment par un prodige de discrétion et de 
prudence conservatrices que le Parlement récompen¬ 
sera bien mal en donnant à ce martial militaire, 
grand chancelier de la Légion d’honneur, 52 suffrages 
sur un total de 895 voix. Casimir-Périer l'emporta 
finalement sur M. Henri Brisson. Avec le nouvel élu 
« démocrate quarante fois millionnaire, favori cies 
Rothschild et ami de tous les exploiteurs fameux », 
triomphait la plus haute bourgeoisie républicaine, 
celle des mines d'Anzin et des premiers chemins de 
fer. On parla aussitôt d’aggraver certaines disposi- 



Le silence se fait 


2.51 


lions de la loi sur la Presse, qui visaient manifeste¬ 
ment le directeur de Lm Libre Parole, en attendant la 
réunion dune prochaine Haute-Cour. De tous les 
hommes politiques d’ailleurs, « l'opulent marchand 
d’esclaves » était peut-être celui que Drumont abhor¬ 
rait le plus ; les lecteurs du journal antisémite appri¬ 
rent donc, sans surprise, le 15 juillet 1894, que leur 
leader était allé passer ses vacances en Belgique. 

Je ne vous cache pas que l'histoire de ce malheureux 
Anglais qu’on a arrêté pour avoir regardé le ministère des 
Affaires étrangères m'a donné à réfléchir. C’était un tou¬ 
riste prévoyant, puisqu’il avait emporté avec lui une petite 
gourde de café que des agents pleins d épouvante ont versé 
dans un baquet d'eau ; mais il n'avait certainement pas 
prévu le dénouement de son voyage. 

Ce fils d’Albion ne sachant pas un mot de français, n'a pu 
manifester son étonnement, mais il s’est hâté de repasser 
la Manche, et c'était certainement ce qu’il avait de mieux 
à faire. 

C’est un cas intéressant encore que celui de cct infortuné 
qu’on a envoyé au dépôt pour s’être écrié, en regardant une 
photographie de Casimir-Périer : « Il a une binette qui ne 
me plaît pas. » 

Étant de ceux auxquels la binette de Casimir-Périer ne 
plaît qu’à moitié, je crois que j ai sagement agi en venant 
voir à Bruxelles la procession de Sainte-Gugule. 

Le 25 septembre suivant, maître Saint-Éloi, huissier 
près le Tribunal de la Seine, déposait contre le direc¬ 
teur de La Libre Parole et le gérant Mi Ilot un mandat 
de comparution leur enjoignant d’avoir à se présenter 
le 11 octobre devant la cour d'assises, pour y répondre 
du crime d'outrages envers des magistrats. 

Drumont fut condamné à trois mois de prison. Il 
s était installé à Bruxelles au numéro 15 de la rue de 
Spa, dans une petite maison qu'il ne devait quitter, 
pour rentrer à Paris, qu'au début de l'année suivante. 
Mais déjà, à l’insu de tous, la France d’avant-guerre 
entamait sa suprême partie, dont quinze cent mille 
morts seraient l'enjeu : les dés venaient de rouler sans 
bruit sur la table. Par un triste soir de novembre 



252 


Démission de la France 


1894, tandis que la pluie — cette fine pluie belge 
pareille à un brouillard plus dense — ruisselait sur le 
lierre du minuscule jardin, Fauteur prophétique de La 
Fin d'nn monde avait pu entendre au téléphone — 
l’appareil renforcé à double fil que l’administration 
des postes avait mis gracieusement à sa disposition 
pour lui permettre de rester en communication cons¬ 
tante avec le journal lointain — la bonne voix émue, 
un peu tremblante, de son collaborateur le comman¬ 
dant Biot, rédacteur futur de L'Action française , lui 
annonçant l'arrestation d’un capitaine juif d’état- 
major, du nom d’Alfred Dreyfus, par le commandant 
du Paty de Clam. 

À la fin de septembre 1894, le bureau des renseigne¬ 
ments au ministère de la Guerre recevait un docu¬ 
ment adressé à l’attaché militaire d une ambassade 
étrangère et soustrait par une personne désignée sous 
le nom de « voie ordinaire » ; remis au commandant 
Henry, ce document, lettre écrite sur papier pelure, et 
appelée couramment depuis le bordereau, fut reconnu 
émaner d'un officier d’artillerie appartenant sûre¬ 
ment à l’état-major et au courant de certains travaux 
spéciaux effectués à l’administration centrale. Procé¬ 
dant par comparaison d'écritures, on en vint rapide¬ 
ment à soupçonner le capitaine Dreyfus. Des cinq 
expeits choisis, trois se prononcèrent pour l’attribu¬ 
tion du bordereau à cet officier. Le 19 décembre 1 894 
commença, devant le premier conseil de guerre, le 
procès qui, de rebondissement en rebondissement, 
allait se poursuivre des années, détruirait, pour 
jamais peut-être, l’unité morale du pays. Par cinq voix 
sur cinq, le capitaine Dreyfus fut reconnu coupable, 
et condamné à la déportation à vie dans une enceinte 
fortifiée ainsi qu'à la dégradation militaire. Les 
débc\ts avaient duré quatre séances et avant été 
ordonné, conformément aux réquisitions du commis¬ 
saire de gouvernement Brisset, le ministre de la 
Guerre avait fait communiquer aux juges, parle com¬ 
mandant du Paty de Clam, un dossier secret. 

L’opinion accueillit la nouvelle de l’arrestation de 



U silence se fait 


253 


Dreyfus avec une espèce de stupeur. Comme la plupart 
des journaux, La Libre Parole relata simplement les 
faits, sans nul commentaire injurieux. Les jeunes gens 
se feraient difficilement aujourd’hui l'idée des senti¬ 
ments du public de 1894 à 1 egard d’une armée, qui 
était pourtant l'armée des vaincus. On l'adorait. Adora¬ 
tion naïve, et même triviale, débordant de vanité satis¬ 
faite, d’égoïsme, de sentimentalité un peu canaille — 
nos pioupious, soldats d’un sou — cabotine. La 
silhouette du troubade avec ses guêtres blanches, son 
grotesque pompon, son tire-jus multicolore et sa 
payse, enchantait le public des cafés-concert. Après 
cinq ou six refrains laborieux, le couplet final en l’hon¬ 
neur de l'Alsace-Lorraine faisait sortir de plus d'un 
manchon le petit mouchoir brodé... Mais que dire des 
revues, des revues chantées par l’immortel Paulus, le 
Ilot humain s’écoulant des faubourgs à cinq heures du 
matin, les gosses sur 1 épaulé de papa, la femme avec 
le panier à provisions, les papiers gras, les litres vides 
sur les vastes étendues de gazon, et cette rumeur 
furieuse qui s'enfle, décroît, rebondit terrible et s'arrête 
net, foudroyée, tandis que la dernière charge étince¬ 
lante au pied de la tribune présidentielle fait encore 
trembler la terre ?... Culte de l’armée, religion patrioti¬ 
que à peu près vidée de sa substance, et qui donnait 
encore, à la majorité des Français, l’illusion d'une 
unité spirituelle déjà détruite dans les cerveaux, enta¬ 
mée dans les cœurs. Au reste, depuis Gambetta, la 
République assistait sans déplaisir à la lerne métamor¬ 
phose de l'esprit national (dont le loyalisme monarchi¬ 
que avait été sans doute la plus haute expression), 
réduit peu à peu à la superstition pure, au fétichisme 
des midinettes, à une espèce de toquade, de béguin 
pour les militaires. L’opposition de droite elle-même 
réagissait faiblement contre un tel avilissement de 
l’idée de patrie. Peut-être même l'eût-elle, secrètement 
du moins, favorisé : ralliée presque tout entière, ouver¬ 
tement ou non, au régime désormais nourricier, 
condamnée à se renier elle-même, son intérêt le plus 
pressant n'était-il pas d’entretenir cette sentimentalité 
confuse qui la dispensait de toute déclaration de 



254 


Démission de la France 


principe — qu elle eût été d'ailleurs bien incapable de 
formuler — déguisant ainsi son opportunisme hon¬ 
teux ? A la veille de la crise dreyfusienne, l’idolâtrie 
du petit soldat, comme celle du Poilu inconnu, autre 
invention de la démocratie, semble bien avoir présenté 
tous les caractères de ces écœurants accès de sensible¬ 
rie qui préludent à la plupart des profondes défaillan¬ 
ces morales. 

L'opinion publique parut d’abord vouloir faire le 
silence autour de cette honteuse affaire de famille : la 
trahison d'un officier français. Elle attendait le spec¬ 
tacle de la dégradation militaire du condamné, pro¬ 
mise pour le 5 janvier 1895, avec plus de curiosité 
que de colère. Il fallait pour l'émouvoir une interven¬ 
tion de Jean Jaurès à la tribune de la Chambre. Avec 
son habituel à-propos, le chef du parti socialiste 
accusa le conseil de guerre d’avoir épargné, en ce 
jeune juif opulent dont tous les rapports signalaient 
les habitudes de jeu et l'inconduite, un fils de privilé¬ 
gié de la bourgeoisie, alors que les dispositions de 
notre législation eussent permis de lui appliquer la 
« peine de mort qui seule répond à l'énormité du 
crime ». La séance dut être suspendue, et l’orateur 
trappe de censure, avec exclusion temporaire. 

Quinze jours plus tard, un message de Casimir- 
Périer aux Chambres annonçait la démission du pré¬ 
sident de la République. « Vingt années de dévoue¬ 
ment à la démocratie n’ont pas suffi à convaincre les 
républicains de la sincérité de ma foi politique, ni à 
désabuser des adversaires qui croient ou affectent de 
croire que je me ferai l’instrument de leurs passions 
ou de leurs espérances. » À ces accents plaintifs, la 
bourgeoisie conservatrice, une fois de plus déçue, 
répondit par un gémissement. « Est-ce à moi que tu 
parles ainsi, Casimir?» sanglotait la vieille amou¬ 
reuse. Et toute en larmes, elle se jetait au cou de Wal- 
deck-Rousseau, quelle rêvait d’opposer au radical 
Brisson. Le Parlement élut Félix Faure, fils d’un ébé¬ 
niste du faubourg Saint-Antoine, gars magnifique, 
vanité ingénue, cœur solide, reins généreux, qui 



Le silence se fait 


255 


devait bientôt mourir d’une mort de sous-lieutenant 
fêtard, entre les bras d’une aventurière — mais 
d'abord amoureux passionné de son pays... Drumont, 
amnistié, rentre en France. 

Qui se souvient de cette rentrée triomphale ? La 
démission de Casimir-Périer, la défaite du candidat 
radical, et celle mieux accueillie encore de l’homme 
du Ralliement, 1 élection d’un patriote, les premiers 
frémissements de l'agitation dreyfusarde, l’insolence 
désespérée du parti juif, déjà prêt à jouer quitte ou 
double, enfin mille rumeurs suspectes avaient donné 
la fièvre à Paris. Un immense applaudissement 
accueillit à la gare du Nord le mage barbu, aux livres 
prophétiques, et dont tous les coups, depuis dix-huit 
mois, portés à fond, semblaient avoir touché le 
régime en plein cœur. Il y avait là Barrés, Georges 
Thiébaud, Millevoye, Jules Guérin, Séverine... Napo¬ 
léon Havard, le chef des camelots parisiens, la che¬ 
mise ouverte sur sa poitrine velue, couleur lie-de-vin, 
dominait de sa voix formidable le chœur des camara¬ 
des hurlant le titre du journal. Quelques privilégiés 
virent Drumont « fondre comme un obus » sur Séve¬ 
rine et l'embrasser frénétiquement. Le fiacre, au petit 
pas, parmi les lanternes vénitiennes et les feux de 
Bengale, mit une heure pour atteindre le 14 du boule¬ 
vard Montmartre. Toute la nuit la foule assiégea la 
haute maison, couronnée, à son faîte, d’énormes bal¬ 
lons lumineux dont le reflet rouge ruisselait des murs 
jusqu’au trottoir, en une mare de sang. L'Affaire Drey¬ 
fus commençait. 

Nul encore pourtant n’eût su le dire. La presse de 
droite ou de gauche n’imprimait plus que rarement 
le nom du capitaine juif. Des brefs débats du conseil 
de guerre l’opinion ne retenait que le dénouement, 
quelle jugeait d'ailleurs inique. Un fait surtout venait 
de la soulever contre les juges : quelques semaines 
après le départ d’Alfred Dreyfus pour l’île du Diable, 
villégiature monotone mais confortable (on sait avec 
quel soin le condamne y faisait préparer ses menus), 
un malheureux jeune soldat avait été fusillé pour 



256 


Démission Je la France 


avoir jeté un bouton de tunique à la tête du président 
du conseil de guerre. Déjà l'indulgence de la loi 
envers un Judas à trois galons lui était apparue, 
comme à Jaurès, incompréhensible : elle ne fut pas 
loin de juger ignoble la si prompte et implacable 
revanche contre un malheureux sans défense... Au 
cours des années qui vont suivre (pourquoi le nier?) 
les états-majors affolés, en dépit des attitudes, passe¬ 
ront trop souvent tour à tour de la brutalité féroce à 
des accès de servilisme, coupés de véritables crises de 
démence causées par la terreur enfantine du civil, la 
phobie du ministre, du secrétaire d’État, ou même du 
simple chef de bureau. En somme, l'armée de l’Af¬ 
faire Dreyfus vaut le clergé des inventaires. Ici et là 
on retrouve la même rancune obscure contre les 
magnifiques pekins suspects de servir plus passionné¬ 
ment encore que les privilèges et le prestige, la 
conscience et l'honneur français. 

À La Libre Parole, comme pour remplir le vide de 
ces jours d’attente, les duels succédaient aux duels : 
Albert Monniot contre André Spire, puis contre 
M. Sabatié, Raphaël Viau contre le préfet Verelst et 
contre Maxime Dreyfus qui, renouvelant le geste 
fameux du directeur du Gaulois, saisit à pleines 
mains, dans un moment difficile, lcpcc de son adver¬ 
saire, Gaston Méry contre Rogier, puis encore 
Raphaël Viau contre Francis Bloch, et le lendemain 
contre Germain Mayer. Une fois de plus le terrible 
journal venait de frapper l’ennemi au point faible : le 
scandale des chemins de fer du Sud risquait de rallu¬ 
mer l’incendie du Panama. Un conseiller général du 
Var était condamné à un an de prison pour avoir mis 
son influence politique au service de ses intérêts par¬ 
ticuliers, tandis qu’une instruction judiciaire hâtive¬ 
ment ouverte établissait que plusieurs membres du 
Parlement, dont le ministre refusa de livrer les noms, 
avaient participé au syndicat de garantie. La Cham¬ 
bre dut subir la honte d'un ordre du jour interdisant 
à ses membres une violation de la loi ne comportant 
malheureusement aucune sanction pénale. Après 
quoi, elle renversa haineusement les ministres. 



XIII 

TROIS BALLES À VINGT PAS 


Comme toujours, voyant grossir l’orage, la Républi¬ 
que $e repliait à gauche : Léon Bourgeois, après une 
vaine tentative de concentration, réussit à former un 
ministère radical homogène. Mais qu'est-ce qu’un tel 
ministère sans Clemenceau ? À chacun des terribles 
coups qui l’ont atteint depuis plus de trois années, le 
parti radical s'est ramassé sur lui-même, opposant à 
l’ennemi une masse compacte. Mais ce n'est là que 
pure défensive. Il n’a plus personne à jeter en avant. 
D’ailleurs quels que soient son amertume et ses 
regrets, il lui faut, sous le regard soupçonneux du 
pays, détourner les veux, comme par indifférence, de 
l’homme qui gigote au fond de sa fosse. Remontera- 
t-il jamais l'effroyable pente ? Suarez nous l'a montré, 
en pleine chute, poursuivant encore le mirage d’une 
impossible réhabilitation électorale, « conspué, bous¬ 
culé, déchiré, allant, sous les huées, de village en vil¬ 
lage, des rivages brûlés de l’Estérel aux pins de Mon- 
lauroux, de la vallée de Briançon au torrent de la 
Sorgue, sa voiture lapidée, les auberges prises d'as¬ 
saut, les cortèges haineux sous sa fenêtre, la violence 
des invectives débordant la région, gagnant la France 
entière ». — Depuis, le maître déchu, le rebelle qu’on 
disait prêt au suicide — à un suicide théâtral, stoïque, 
celui de Pétrone — s’est cramponné à la vie de ses dix 
griffes convulsives, comme un petit enfant qu’il est, 



258 


Démission de la France 


qu’il restera, ce cynique ! Il a payé les dettes de La 
Justice, quelques-unes des siennes, publié d'invrai¬ 
semblables bouquins, Le Grand Pan, Au fil des jours, 
construisant naïvement, pieusement, à coups de 
gérondifs et d’innombrables incidentes, cette philo¬ 
sophie de carabin de chef-lieu de canton qui s’étale 
dans son dernier livre, avec scs colonnes de faux 
marbre, tel que le palais de la Pensée d’une Exposi¬ 
tion universelle, éclairé par un soleil électrique. Bien¬ 
tôt Vaughan fondera L'Aurore. Ce que n'a pas voulu 
faire le parti radical, l’internationale juive l’osera : elle 
remettra bientôt debout le vaincu, à peine pâli, affiné 
par l'humiliation, plus goguenard et plus féroce que 
jamais, le chapeau sur l’oreille, avec une haine toute 
neuve. 

Dans son petit bureau du boulevard Montmartre 
qu'assiègent des amis, des curieux, des espions, des 
maniaques, mais dont la porte s’ouvre rarement aux 
inconnus, le directeur de La Libre Parole n était assu¬ 
rément pas dupe de sa trop facile victoire ; sur l'arène 
pleine aujourd’hui de figurants, de comparses, il 
attend de voir apparaître de nouveau son vieil 
ennemi, le seul peut-être en qui son instinct ait 
reconnu aussitôt, selon sa formule favorite, l'homme 
de grande race celte, impossible à déshonorer à fond, 
qu’un mépris cynique de la vie préservera toujours 
d’une ceitainc espèce d’avilissement. Il l’attend avec 
son éternel sourire, les lèvres entrouvertes, qui laisse¬ 
ront échapper tout à l’heure la phrase magique où il 
a renfermé tant de courage et d'amertume : « Mon 
âmi, c’est fâabuleux !... » Autour de lui ses jeunes col¬ 
laborateurs mâchent leur frein, s’étonnent : « Allons 
donc ! Maître, nous les tenons, nous les tenons 
tous ! » II laisse dire. On murmure qu’il surestime la 
force des uns, mais il n’estime qu a sa mesure la pué¬ 
rilité, l'incurie, la lâcheté intellectuelle des autres — 
les siens, hélas !... Sitôt qu’il a posé la plume, relu la 
dernière ligne de son article boutefeu, il s'échappe, il 
traverse les ponts dans la nuit close, laisse derrière 



Trois balles à vingt pas 


259 


lui la grande rumeur vaine, redevient l'auteur de La 
Fin d'un monde : 

Le seul mot juste qui ait été dit depuis longtemps est 
celui qui revient sans cesse dans les articles de M. Francis 
Magnard, ce mot qui ravit tant de gens parce qu'il répond 
aux perplexités vagues de leur intelligence, aux timides 
protestations de leur conscience : « Cela va tout de 
même ! » 

Si beaucoup de rouages sont cassés, si l’appareil rend 
un bruit de ferraille, la grande roue tourne toujours. Cette 
constitution de l'an VIII, que Taine nous montre à son pre¬ 
mier fonctionnement, a etc installée par une main si puis¬ 
sante qu’elle dure encore. 

L’organisation actuelle a d’ailleurs cette force pour elle 
quelle ne peut être ni restaurée ni améliorée, il faut la jeter 
bas ou s’y abriter comme on peut. 

Où voulez-vous qu’une idée élevée puisse prendre appui 
dans une société aussi pourrie ? Essayez de planter un clou 
dans une masure lézardée et rongée par l’humidité et le 
salpêtre, vous n’y réussirez pas : en enfonçant le clou vous 
ferez tomber des monceaux de plâtras et votre clou ne tien¬ 
dra jamais. 

Au milieu de ses compagnons, en pleine bataille, 
peut-être le dur polémiste ne voit-il un moment que 
l’ennemi. Mais qu’il s’éloigne un peu, qu’il prenne le 
recul nécessaire, clignant ses veux de myope, les siens 
non plus ne le tromperont pas... Déjà, pour combler 
les vides, la troupe fidèle doit serrer les rangs : Odelin, 
Wiellard, Jacques de Biez se sont écartés tour à tour. 
D’autres ont pris leur place, un Dcvos, un Monniot. 
Et Mores?... Ah! Mores! «Mon ami, c’est fâabu- 
leux... » 

Celui-là, Dru mont l'a aimé — à sa manière, bien 
entendu, avec on ne sait quelle arrière-pensée secrète, 
d’une amitié superstitieuse et jalouse, comme si ce 
jeune marquis eût été le gage du triomphe futur, un 
merveilleux présage. Toute sa vie, on peut dire jus¬ 
qu'au dernier moment, Dmmont a caressé ce rêve de 
grouper contre les puissances d’argent, autour des 



260 


Démission de la France 


antiques familles militaires restées pures, le petit peu¬ 
ple français. A la veille de sa mort, quand on le disait 
aigri, revenu de tout — probablement pour s'excuser 
de rabattre si tôt, sur la vieille face intrépide, les coins 
du suaire — il défendait encore cette idée d'un nou¬ 
veau Moyen Âge, d'une nouvelle chrétienté, dans une 
lettre à la duchesse d’Uzès, restée d'ailleurs sans 
réponse. Morès !... Que de campagnes téméraires, de 
démentis, de procès ! « Nous allons voir ! hurlait Dru- 
mont, hors de lui. C'est intolérable, messieurs ! Mais 
vous ne savez donc pas ce que c’est que Morès ? L'im¬ 
prudence même ! Si vous le laissez faire nous aurons 
tous les huissiers de Paris sut' le dos, il minera le jour¬ 
nal en six semaines, vous entendez : il rui-ne-ra le jour¬ 
nal !... » Mais sitôt qu’apparaissait l'enfant terrible, 
déjà pardonné, les yeux brillaient plus fort derrière les 
lunettes. «Alors, quoi, Morès? On se jette en avant 
tête baissée, comme un fou ; tant pis pour les gens de 
pied, hein, mon ami ? Est-ce que vous vous imaginez 
toujours à Crécy ou à Azincourt ? C'est inimaginable, 
c'est fabuleux ! » Et rentré dans son bureau, le regard 
encore rieur, un pli au front, il soufflait à l'oreille d'un 
ami, Boisandré ou Biot : « Quel type magnifique ! Où 
nous mènera-t-il ? Un roi viendrait peut-être à bout de 
lui, un grand prince ! Et encore il finirait sur l’écha¬ 
faud, en place de Grève... Dune manière ou d’une 
autre ils l'auront, mon pauvre ami... » 

Ils l’eurent, en effet. Au cours du procès Ducret- 
Norton, en pleine audience, Georges Clemenceau 
accusa Morès d’avoir emprunté vingt mille francs à 
Cornélius Herz pour payer une dette de jeu. Tout 
Paris attendit la réplique du chef de la Ligue antisé¬ 
mite, mais le lendemain Ui Libre Parole resta 
muette. Le surlendemain seulement, Le Figaro 
imprimait une longue lettre, pleine d'aveux : 
« J'avais à payer cette somme, je m'adressai à quel¬ 
ques amis. Andrieux me dit : “Je me suis informé. 
Un seul homme à Paris vous prêtera cet argent, 
c'est Cornélius Herz. Mais il a une idée fixe : il veut 
absolument que Drumont lui en fasse la demande." 



Trois balles à vingt pas 


261 


Drumont savait les sacrifices que j’avais consentis 
moi-même à sa cause et accepta. » 

Quand l’auteur de La France juive lut, en première 
page du journal, celte déclaration inouïe, sa colère fut 
indescriptible : « Du secrétariat, raconte Yiaud, nous 
l’entendions rugir, et lorsqu’il entra dans la salle de 
rédaction, il était livide. » Sa réponse n’est qu’un long 
cri de douleur et de colère : 

Au printemps de 1894, Mores avait perdu une assez forte 
somme au cercle de la rue Royale ; il ne pouvait payer ; il 
allait être affiché — ce qui, paraît-il est très grave dans ces 
endroits-là. Il parlait de sc brider la cervelle. Chacun, apres 
tout, organise sa vie comme il l'entend. Morès, avec la pro¬ 
digalité d’un patricien, a dévoré une fortune dans la vie 
charmante de jeune officier de cavalerie. Pendant ce 
temps, je restais quelquefois des journées entières sans 
manger, je ne savais pas souvent où dormir. Après avoir 
beaucoup travaillé, je ne serais pas fâché de mourir dans 
un lit qui m’appartienne, d’être enseveli dans un drap à 
moi et de laisser de quoi rétribuer le prêtre qui dira sur 
moi le libéra. Je n’ai pas envie de jeter vingt mille francs 
dans le gouffre du baccara. 


Ce fut alors qu’une fantaisie de millionnaire juif 
passa dans la tête de Cornélius Herz. Il dit à 
Andrieux : « Je veux bien obliger M. de Morès, mais 
il faut que M. Drumont vienne chez rnoi. » C'était le 
pendant de la visite de la baronne Hulot chez Crevel. 

Je dis à Morès : « J’aimerais mieux être fouetté que 
d’aller là. Je n'en ferais pas autant pour mon frère, si 
j'en avais un ; mais enfin, puisque vous vous êtes 
dévoué pour notre cause, je vais me dévouer aussi. » 

Je me transportai chez Cornélius et je dois dire 
qu'il fut très bien... et moi aussi. Il avait éloigné tous 
les domestiques pour qu'on ne m'annonçât pas, et les 
portes s’ouvraient toutes seules. 

Pourquoi, à la suite d'un tel article — se demande 
Raphaël Viaud — ces deux hommes qui avaient tant 
de fois affronté la mort en duel ne se rencontrèrent- 




262 


Démission de la France 


ils pas l'épée au poing ? C’est un secret que Drumont 
ne confiera sans doute jamais, ou que Morès a 
emporté dans la tombe. 

Dès lors « l'enfant terrible » ne reparut plus à La 
Libre Parole. Depuis plusieurs mois, en effet, l'infati¬ 
gable coureur d'aventures, l’ami du futur père de Fou- 
cauld, était occupé d'un projet magnifique, sans 
doute irréalisable, mais à la mesure de ses rêves : 
équiper une caravane au seuil du désert libyen, rallier 
les Touareg et les Senoussis, prendre leur tête et, dans 
le dos des Anglais, forcer les passages jusqu’au Nil. 
« Je me place sous la protection de Dieu », avait-il dit 
aux deux lieutenants qui, à Douz, étaient venus lui 
apporter le dernier salut de ceux de sa race. Vingt 
jours après, égaré par ses guides, déjà sûr de la trahi¬ 
son, il marchait on avant de ses assassins, au pas 
d'une chamelle boiteuse, n’attendant plus rien que la 
mort du soldat, mais impassible, la main sur la crosse 
de son revolver, l'œil au guet. « Une heure durant, 
dira plus tard El Kheïr, l’un des assassins, nous nous 
regardâmes les uns les autres, nous demandant com¬ 
ment nous nous y prendrions pour le désarmer, pour 
lui trancher la tête, et n'osant commencer l'attaque. » 

II faut lire tout entier, dans le beau livre de Jules 
Delahave, le récit de cette mort étrange fait d'après 
les aveux et les témoignages du procès de 1902. 

... Cependant la brousse s’épaississait sous les pieds de 
la chamelle de Morès. Un moment obligés de ralentir le 
pas, les sept gardiens sc pressèrent le long des flancs de la 
bête indocile. Tout à coup, d’un seul mouvement, Cheikh 
ben Abd el Kader, Béchaoui et Mohamed à sa droite se 
précipitèrent sur la bretelle de la carabine du marquis et 
réussirent à la rompre pendant qu'El Kheïr, M’nama ben 
Djibou et Yedda ben Henna le tiraient si violemment à eux 
qu’ils roulèrent ensemble aux pieds de la chamelle. 

Avant que Morès ail eu le temps de se redresser, Yedda 
ben Henna lui donna un coup de yatagan vertical sur le 
Front. Mais il avait déjà le revolver au poing. Il tue raide 
son agresseur. Surpris parla rapidité de la riposte, les ban¬ 
dits, auxquels s'était joint Karroud, le conducteur de la 
monture, le serrèrent de moins près. Il est debout. De 



Trois balles à vingt pas 


263 


nouveau, les six adversaires qui restent autour de lui 
s'efforcent de l'étreindre. De deux balles il abat M'nama 
ben Djibou et Karroud. Le cercle s'élargit. D'un bond 
extraordinaire. Mores le rompt et en sort. « On eût dit un 
djinn ! » a conté El Kheïr. Mais les Touareg qui les sui¬ 
vaient de plus près les ont déjà renforcés. La troupe revient 
sur lui. Il tire ses trois dernières balles. La première, éga¬ 
rée, renverse sa chamelle. Les deux autres couchent encore 
deux Touareg, deux des nouveaux venus, Abdclk Mcmmald 
et Agh el Mghadi. 

Il n'avait plus qu'une cartouche dans son arme. Seul 
contre tous, le géant inspire une telle terreur qu’il n'en 
reste pas moins le maître du champ de bataille. Il remonte 
à reculons la côte embroussaillée, puis, tournant le dos, se 
dirige au pas vers un arbre, éloigné de trois cents mètres 
environ, sans se presser, étanchant avec son mouchoir le 
sang qui coulait de son front, rechargeant son revolver et 
tournant parfois la tête pour suivre les mouvements de ses 
ennemis. Puis il se retranche derrière le zitaïa et s’abrite 
sous son ombre. 

...Ce jour-là on jouait Hamlet au Théâtre-Français ; 
au Gymnase, Le Bonheur des Dames. Jules Simon, à 
quatre-vingt-trois ans, rendait le dernier soupir. Ana¬ 
tole France annonçait au Figaro le début dans les let¬ 
tres d’un jeune homme qui « excelle à conter les dou¬ 
leurs élégantes, les souffrances artificielles, et qui a en 
lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone 
ingénu ». Ce jeune homme s'appelait Marcel Proust... 
C'était un de ces soirs du Paris d'autrefois, avec ses 
arbres encore verts, le claquement rythmé du fer des 
chevaux sur les pavés de bois, les coupés plus brillants 
que des miroirs, l’éclat des cuivres et des nickels sur les 
belles croupes dansantes, le grincement des harnais, 
l'odeur des cuirs... Un de ces soirs qu'il avait tant 
aimés, quand, le large chapeau gris sur l'oreille on le 
voyait descendre les boulevards dorés jusqu'au jour¬ 
nal, ou balancé aux cahots d'un fiacre s’acheminer vers 
quelque rendez-vous hasardeux, une réunion de la 
Ligue, un duel. N'importe où qu'apparut ce jeune 
Français, en Amérique ou en Indochine, au cercle de 
la rue Royale comme à Charonne, il entrait avec sa 



264 


Démission de la France 


légende. El il l’avait emportée avec lui, là-bas, de l'au¬ 
tre côté de la mer, elle était sûrement présente à son 
côté, ce dernier soir, devant l’horizon nu et sauvage, 
dans le sable brillant où il appuyait fermement ses 
genoux, le bras levé, un doigt sur la détente... Mais qui 
peut mieux que le désert garder une légende ? 

Comme semble bien le prouver Jules Delahaye 
dans un livre bourre de faits, de documents, de témoi¬ 
gnages et aussi d’aveux, la police anglaise, cet Intelli¬ 
gence Service qui nous a coûté tant de morts en Syrie, 
monta soigneusement le scénario de la tragédie d'El- 
Ouatia. Eut-elle pour complice, comme le veut aussi 
Delahaye, le gouvernement français qui du moins — 
cela est sûr — fit faire par ses agents tunisiens le vide 
autour du téméraire marquis, et le sacrifice une lois 
consommé, renouvela le geste de Ponce-Pilate ? Ce 
qu'on peut dire, en tout cas, c’est que, bien avant le 
poignard du traître Chambâa, la dénonciation de Cle¬ 
menceau avait touché Mores en pleine poitrine. 

De mois en mois, en effet, le politicien déchu 
remontait la pente. Devenu l’homme probablement le 
plus impopulaire de France, il achevait de mûrir dans 
une solitude effrayante, mortelle pour tout autre que 
lui, ce mépris de l’espèce, si profond, si total qu’il 
finira par apporter à son extrême vieillesse, non 
moins délaissée, une sorte de paix terrible, dont Dieu 
seul est aujourd’hui juge. Moins ambitieux de vérita¬ 
ble pouvoir que de domination, l'humilié n’espérait 
guère alors une revanche parfaite, souhaitait seule¬ 
ment de faire trembler de nouveau. Pour atteindre ce 
but, il ne lui manquait que l'instrument indispensa¬ 
ble : le journal. Ernest Vaughan le lui fournit quand 
il ne l’attendait plus. Au cours d’octobre 1897 des 
affiches signées Carrière annoncèrent l’apparition de 
L'Aurore, journal « exclusivement dévoué aux intérêts 
du peuple », avec la collaboration de Georges Cle¬ 
menceau, Lucien Descaves, Gustave Gefiroy, Georges 
Lecomte, Urbain Gohier. Dès le 1 er novembre, le 
dandy radical, bientôt sexagénaire, plus frais que 
jamais, a déjà fait le tour de sa chance. Depuis quel- 



Trois balles à vingt pas 


26 :> 


ques mois, un mouvement se dessine en faveur 
d’Alfred Dreyfus. Le vice-prcsident du Sénat, le juif 
Scheurer-Kestner, en est lame. Leternel raté du jour¬ 
nalisme, aujourd'hui oublié, Arthur Ranc, directeur 
de conscience du radicalisme orthodoxe, caresse en 
secret le naïf espoir d être le Voltaire d’un nouveau 
Calas. Dans la petite troupe encore hésitante, parta¬ 
gée, une place reste à prendre, la première. Clemen¬ 
ceau la gagne aussitôt, cyniquement, de ce petit pas 
pressé d’affronteur qui tient de celui du clown et du 
spadassin, qu’illustrera plus tard l'écran du cinémato¬ 
graphe. « Coup sur coup — remarque avec quelque 
candeur d’admiration notre confrère G. Suarez — 
l’affaire se déclenche, s'amplifie, s'exaspère. » Le parti 
de l’anti-France, gros de quinze années de discordes 
civiles et de la plus atroce des guerres, a désormais 
son ferment : une furie de revanche, qu'exaspère chez 
le vieil athée, l’idée du néant proche, du retour aux 
cornues de la Nature, passion sénile, véritable prurit 
de la moelle, à laquelle on n'a pas encore osé donner 
son vrai nom : un désespoir féroce. 

Lorsque parut le premier numéro de L’Aurore, à la 
fin de l'année 1897, la petite troupe merveilleusement 
active et secrète, sous les ordres de Mathieu Dreyfus 
et l'inspiration d’un prophète juif, Bernard Lazare, 
achevait de rassembler tous les éléments d’une révi¬ 
sion du procès d’Alfred Dreyfus. Non seulement les 
conjurés se croyaient en mesure de laire tomber la 
plus terrible des charges rassemblées contre l’accusé, 
le rapport de l’expert Bertillon attribuant au capitaine 
la paternité de ce fameux bordereau que l’illustre 
savant devait un jour, par un procédé d’une simplicité 
et dune ingéniosité magistrales, réussir à reconsti¬ 
tuer lettre par lettre, et comme mathématiquement, 
au tableau noir, sous les yeux des juges de Rennes ; 
mais ils disposaient encore d'un coupable, lacile à 
substituer au condamné de 1894, le commandant 
Esterhazy, officier en disponibilité, métèque hongrois 
perdu de dettes, ce même Walsin-Esterhazy qui avait 
servi de témoin au capitaine Crémieu-Foa, lors du 
duel de ce dernier avec Edouard Drumont. 



266 


Démission de la France 


C’est ici sans doute I épisode le plus obscur de cette 
ténébreuse histoire. Le commandant Picquart, suc¬ 
cesseur du colonel Sandherr au bureau des rensei¬ 
gnements, semble bien avoir été l'inventeur d’Es- 
terhazy. Du moins le dénonça-t-il à ses chefs, dès le 
mois d'août 1896, comme le véritable auteur du bor¬ 
dereau. Fut-il lui-même dupe ou complice du syndi¬ 
cat naissant ? Cet officier philosophe, poète et mélo¬ 
mane, qu'horripilaient jusqu’à la crise de nerfs les 
manières cinglantes ou bourrues, à la vérité un peu 
cocasses, de quelques-uns de ses collègues, détestait 
les juifs, et marqua depuis, en toutes circonstances, 
au capitaine Dreyfus, une sorte de mépris glacé. D’ail¬ 
leurs, dans son testament daté de Constantine (où le 
ministre le tenait en disgrâce à la suite de certaines 
manœuvres étranges, notamment de la falsification 
probable d’une pièce connue sous le nom de petit 
bleu), l’enfant gâté des belles dreyfusardes dénonçait, 
avec Walsin-Esterhazy, un autre juif, Weil. 

Diabolique aventure ! Elle fait penser à ces drames 
veddish, d’une complication perverse, où perce de 
toutes parts, sous les symboles, la férocité de Dieu et 
des hommes, un sens effrayant de la solitude. Par 
quel miracle notre peuple s’est-il laissé prendre à un 
piège aussi grossier ? Comment l’a-t-on vu tant d’an¬ 
nées livré à de sales transports, bégayant, écumant, 
en proie au mal sacré ? Un officier, soupçonné de tra¬ 
hison, est jugé par ses pairs et reconnu coupable : qui 
ne souhaiterait qu'un drame aussi simple déroulât ses 
épisodes en pleine lumière, que la moralité s'en déga¬ 
geât d’elle-même, comme de l’une de ces tragédies, à 
la fois politiques et familiales, du vieux Corneille ? 
Mais on oublie trop vite, hélas ! que l'ignoble fruit de 
trahison a grossi, mûri, s’est finalement corrompu, 
non pas à l’air libre, mais au fond des services d’un 
contre-espionnage, dans une atmosphère empestée 
de mensonges, de vérités démarquées, de méfiances 
réciproques, qu'achève de rendre intolérable à certai¬ 
nes heures plus tragiques la présence, invisible mais 



Trois balles à vingt pas 


267 


certaine, de l’ennemi. Au premier coup d’œil jeté sur 
le bordereau dont les quatre notes (note sur le frein 
hydraulique, note sur le nouveau plan de mobilisa¬ 
tion, note sur les formations de l'artillerie, note rela¬ 
tive à Madagascar) traduisaient exactement, scion le 
mot du colonel Larpent, la vie même de l’état-major 
de l’armée pendant les mois de juillet et d'août 1894, 
chaque officier de la mystérieuse « section de Statisti¬ 
que » — ainsi nommée pour égarer les soupçons — y 
avait reconnu aussitôt la main d'un « maître et sei¬ 
gneur», d’un initié, serait senti frappé dans le dos. 
Entre de tels hommes qu’exalte un terrible jeu (mon 
réseau de 1 Est ! ma couverture ! mes armoires et mes 
secrets 1 [...) et ces avocats tonitruants, ces aigres pro¬ 
fesseurs, ces intellectuels anarchisants que le seul 
mot de contre-espionnage fait pouffer de rire, la par¬ 
tie n était évidemment pas égale. « On veut juger en 
plein air, sur la place publique., devant le monde 
entier, un procès de police militaire internationale 
qui met en jeu les secrets d’Etat », disait excellem¬ 
ment Anatole France, lorsque la popularité de 
M. Zola ne l’empêchait pas encore de dormir. 

En bref, la troupe dreyfusarde n’avait rien à ména¬ 
ger, ne ménagea rien. De 1895 à 1900, au contraire, 
l’état-major, incapable de faire face de tous les côtés 
à la fois, mais acharné à sauver ce qui restait du 
bureau des renseignements, son œuvre, aimcc à pro¬ 
portion des risques courus, des effroyables humilia¬ 
tions subies — aussi entêté d’ailleurs à garder, moins 
par devoir sans doute que par une sorte de vanité pro¬ 
fessionnelle, dans le désordre d'une véritable guerre 
civile, une attitude de loyalisme et de discipline à 
l'égard des ministres qui le poussaient tout douce¬ 
ment vers l’abattoir, sans égard pour ces marques 
extérieures de respect qu'un militaire préférera tou¬ 
jours au respect lui-même, et qu’il ne refuse jamais 
au pouvoir, de peur que celui-ci ne les lui mesure à 
son tour — l'état-major vécut dans le souvenir et 


1. Ch. Maurias 



268 


Démission de la France 


comme l'oppression de la célèbre nuit historique du 
12 décembre 1894, lorsque après l'arrestation du 
capitaine Dreyfus, le comte de Munster, ambassadeur 
d'Allemagne, mécontent du ton de la presse française, 
réclamait à M. Hanotaux, cloué au lit par la grippe, 
ses passeports, tandis que dans la pièce voisine le 
général Mercier, ministre de la Guerre, signait les 
télégrammes préparatoires d’une mobilisation qui 
nous eût surpris dans les circonstances les plus défa¬ 
vorables, en pleine réfection de notre matériel d’artil¬ 
lerie (Mercier venait d’adopter le 75) et quelques 
jours après la mort du tsar, notre unique allié. Voilà 
pourquoi, sans doute, au long de six années, le peuple 
français regardera sans comprendre, au milieu de 
leurs contradicteurs écumants, ces officiers corrects 
qu'exaspère visiblement la bruyante sympathie du 
public patriote, toujours plus embarrassés de leurs 
amis que de leurs ennemis, n'opposant aux cris de 
haine ou aux supplications pathétiques que des 
témoignages brefs, péremptoires, ou des silences livi¬ 
des... La foule avait envahi le sanctuaire, le saint des 
saints, et il y avait un cadavre dans chaque placard. 
Sur le palier, l’œil collé à la serrure, l’Ennemi. 

En 1897, le syndicat Dreyfus avait depuis long¬ 
temps constitué un nouveau dossier de l’affaire mais 
aucun de ses membres n’eût osé le plaider tel quel. 
La substitution d’Esterhazy au capitaine juif, relative¬ 
ment facile à imposer aux imaginations inquiètes 
qu’ébranlait déjà l’hypothèse d’une erreur judiciaire, 
d’ailleurs possible, n'eût pas été sans péril, faite en 
présence des juges, dans le calme d’une salle d’au¬ 
dience. Il est vrai que le métèque hongrois ne cachait 
pas à quelques-uns de ses intimes, notamment à sa 
maîtresse, Mme de Boulancy, son admiration pour 
l’Allemagne, sa haine des chefs français qui avaient 
brisé sa carrière. De plus, il était en bons termes avec- 
rat taché prussien, Schwartzkoppen, et son écriture 
ressemblait bizarrement à celle de Dreyfus, bien 
quelle reproduisît plus bizarrement encore, trait 
pour trait, l'unique fac-similé du bordereau que le 



Trois balles à vingt pas 


269 


syndical eût alors entre les mains, une photographie 
défectueuse publiée par le journal Le Malin, pleine 
d'anomalies graphiques dues au clichage. « Certaine 
déchirure mal recollée ayant coupe en deux tel point 
d’un i, le pauvre commandant — écrira Henri Roche- 
Ion — met consciencieusement depuis des trémas 
sur tous les i ! »... Mais d'ailleurs quelle apparence 
qu'un obscur officier d'infanterie en disponibilité, 
suspect d'escroqueries et de chantages, eût réussi à 
sc procurer des renseignements d'une telle impor¬ 
tance, et si jalousement gardés ? Comment lui faire 
soutenir cette fable, et courir ce risque ? Il fallut se 
contenter d'un scénario provisoire jusqu'à ce que le 
syndicat ayant fait passer son homme en conseil de 
guerre — où il fut acquitté le 11 janvier 1898 — l'im¬ 
payable tzigane à pantalon rouge, désormais sûr de 
ne plus être poursuivi pour le même crime, pût jouer 
son rôle sans dommage, à la satisfaction de l'imprésa¬ 
rio. En somme ni Mathieu, ni Scheurer n'avaient tra¬ 
vaillé pour des juges : ils possédaient seulement tous 
les éléments d’un beau drame assuré du succès, 
pourvu qu'on réussît à mettre à la mesure d’un public 
immense, par un simple grossissement de mise en 
scène, une intrigue et des personnages forcément un 
peu sommaires. 

Déjà, au début de 1895, Mathieu avait pressenti 
quelques politiciens ou journalistes en vue du lance¬ 
ment de l’Affaire. L’année suivante il faisait paraître 
à ses frais, dans un journal de Londres, « moyennant 
un bon prix », assure Joseph Reinach, la nouvelle sen¬ 
sationnelle d’une prétendue évasion de Dreyfus. 
Cependant la foule attendue n apparaissait toujours 
pas. « Nous avons déjà gaspillé pour Alfred la rançon 
d'une grande province », écrira haineusement, trois 
ans plus tard, un des membres du syndicat. Mais la 
puissance financière, capable de brasser si profondé¬ 
ment l'opinion, répugne à sc laisser surprendre dans 
les tâtonnements et les maladresses d’une première 
prise de contact. Trop de hâte, d’ailleurs, risquerait 
de nuire. Hissé au bord de sa fosse, toute roide 
encore de ses blessures, Clemenceau vient de flairer 



270 


Démission de la France 


brusquement l'issue tant désirée, trotte déjà sur la 
piste fraîche, allègrement, vers sa revanche. « Le poli¬ 
tique entrevoyait une furieuse bataille autour des 
hommes et des principes, l’artiste pressentait un beau 
drame ». écrit drôlement M. Suarez. En tout cas, le 
vieux chasseur prenait le vent, donnait prudemment 
de la voix, juste assez pour rallier la meute. Au public, 
il propose des énigmes, étale ses innocentes curiosi¬ 
tés : « Que se passe-t-il ? que dit-on ? S’il y a des traî¬ 
tres parmi nous, qu’on les cloue au poteau d’infamie, 
mais il n’est peut-être pas excessif de demander qu'on 
mette d'abord leur culpabilité en évidence. » Puis il 
feint de perdre patience, interpelle son copain Scheu- 
rer, avec une gravité bouffonne : « Le pays, le monde 
entier savent que le vice-président du Sénat se fait 
fort de prouver l’innocence de Dreyfus. Tous s'éton¬ 
nent qu'il y mette autant de circonspection et dater¬ 
moiement. » Après quoi, il prend sa tête mongole 
entre ses deux mains, verse un pleur : « Si Dreyfus 
avait été jugé comme tout le monde, rien de ce qui 
arrive aujourd’hui n’aurait pu se produire. » Enfin il 
gourmande les socialistes, Jaurès, Deville, Viviani, 
Millerand. Le gamin sexagénaire s’écrie, de cette voix 
faussement pathétique qui reprend la dernière 
syllabe, la renvoie dans la direction des tribunes, 
ainsi que l'assiette d’un jongleur : « La cause du droit 
humain ne se divise pas : il faut être pour ou contre. » 
Le boulevard, toujours bénévole, regardait curieu¬ 
sement s’agiter cet étrange avocat du droit humain. 
« N’y touchez pas, disait-on, laissons-lui sa chance : 
il revient de si loin ! » Parfois les bandes patriotes, 
conduites par Jules Guérin ou Déroulède, dévalent 
la rue Montmartre, jusqu’aux portes du journal 
L’Aurore. « Pa-na-ma !... Pa-na-ma !... » Alors le 
bonhomme exulte, se frappe les cuisses, accentue le 
rictus de sa bouche, remue de bas en haut ses sourcils 
de chien. Detre hué, quelle délivrance, lorsqu’on s’est 
senti une fois tomber tout vivant dans le silence, le 
noir oubli, comme une pierre ! L’entourage même de 
Drumont croit assister aux dernières culbutes du cro- 
quemitaine jadis redouté. Que craindre ? L'étroit 



Trois balles à vingt pas 


271 


escalier, l’antichambre, les bureaux du journal reten¬ 
tissent chaque soir du cliquetis des fourreaux de 
sabre, il traîne un képi sur toutes les tables. 
Esterhazv, la cuisse broyée par la sciatique, serré 
dans un long pardessus à taille de coupc militaire, 
promène de l’un à l’autre ses veux jaunes, et au seul 
nom de Picquart remonte ses babines tremblantes, 
fait siffler l’air entre ses dents, jure d'une voix brisée 
d'absinthe que le colonel ne mourra que de sa main, 
qu’il lui plantera son sabre dans les tripes, nom de 
Dieu ! Au deuxième procès Zola, par un radieux 
matin de juillet, il conduira lui-même la presse à Ver¬ 
sailles, dans un mail-coach canari sur lequel perche 
itn escogriffe vêtu de rouge, la face aussi pouipre que 
son habit, et qui sonne des appels dans une trompette 
immense... Oui : que craindre, lorsque le peuple de 
Paris accueille d’un éclat de rire fabuleux, irrésistible, 
le défilé de ccs dreyfusards qu’il ne hait même pas, 
qu’il méprise — proie décidément trop chétive pour 
une seule de ces pattes énormes qui ont renversé des 
trônes ? En revanche il a retrouvé l’armée, son armée, 
ainsi qu’un joujou colossal un moment oublié, il la 
presse sur son cœur, la pose à terre, recule pour 
mieux l’admirer, la saisit de nouveau, passe amoureu¬ 
sement sur les garances éclatantes, les bleus sombres 
et les ors, une langue de lion. Vive Vannée ! Vive Var - 
mée ! comme on criait jadis, hélas ! À Berlin ! À 
Berlin ! La guerre civile, à l'exemple de l'autre, débute 
aussi par des chansons. 

...Ô wagons fleuris sur toutes les routes qui ne 
mènent nulle part, adieux aux belles, refrains, baïon¬ 
nettes roses, ô Rosalie — matins blêmes, bile et vin 
aigre, cimetières ! 

Non, personne n oserait douter de la victoire des 
patriotes. Le syndicat dreyfusard n’aligne qu'un état- 
major, d’ailleurs moins odieux que cocasse de profes¬ 
seurs, d esthètes, de fonctionnaires — jaquettes sans 
formes, derrières étroits, épaules obliques qui passent 
de biais sous les huées. Quel fou ne préférerait aux 
cuistres sédentaires, à l’haleine aigrelette, les beaux 



272 


Démission de la France 


soldats cambrés, râbles, qui remplissent leurs panta¬ 
lons rouges? «Allons, Drumont, mon cher, s’écrie 
Rochefort de sa voix grinçante, nous jetterons quand 
il nous plaira, cent mille hommes dans la rue. » Cha¬ 
que soir, du haut de sa tour, l’ennemi personnel de 
Bonaparte, le brigand féodal — toupet raidi, barbiche 
au vent, regard glacé — lance au public, d’un air 
indifférent, sa petite bombe, et elle explose, éblouis¬ 
sante, dans une pluie d’étincelles. Que désirerait-il de 
plus ? Mais Drumont essuie soigneusement ses lunet¬ 
tes, hausse les épaules. Les beaux officiers dont la 
France est amoureuse vont la décevoir une fois de 
plus : s’ils gigotent entre ses bras, ce n’est pas de désir 
comme elle l’imagine — Dieu non ! — ils s’efforcent 
simplement de se glisser hors du lit, avant letreinte. 
Des coups d’État, fi donc ! Aucun règlement ne 
prescrit de sauver la France, mais le ministre se doit 
de rétablir le prestige de l’armée. Et le tableau d’avan¬ 
cement aussi, tonnerre de Dieu ! Pourquoi diantre 
Paris, cette sacrée ville, s’obstine-t-elle à vouloir faire 
deux, malgré eux, des libérateurs? En 71, parbleu, 
s’ils l’ont forcée sans douceur, c’est qu’ils avaient un 
ordre signé Thiers, dans la poche intérieure du dol- 
man, à la place du cœur. Aujourd’hui qu’on colle 
Dreyfus au bloc, et voilà tout. Il ny a pas d’Affaire 
Dreyfus. « On ne peut s’empêcher de tomber dans des 
réflexions, écrira Drumont vingt-trois ans plus tard, 
lorsqu’on songe que les officiers qui présidaient aux 
exécutions impitoyables des semaines sanglantes ont 
eu pour successeurs immédiats, d’autres officiers qui, 
en 1898, se sont laissé traîner dans la boue par une 
poignée de cosmopolites et de juifs sans un mouve¬ 
ment d’énergie, un éveil de virilité. » 

Les beaux militaires, depuis un siècle, remplissent 
merveilleusement leurs culottes, mais ils ne remplis¬ 
sent pas leurs destins. 

Ce nouveau boulangisme, que n’exalte même plus 
l’idée de revanche, déjà réduit à la défensive, aura 
vraisemblablement le sort du premier : aux convul¬ 
sions de l’enthousiasme succédera bientôt cette 



Trois halles à vingt pas 


273 


espèce de surprise hébétée avec laquelle le public 
accueille la résurrection d'ennemis qu’il croyait 
morts. Demain la finance juive, encore hésitante, la 
presse étrangère, toujours modérée par les chancelle¬ 
ries, se déchaîneront ensemble. À sept heures du 
matin, chaque petit bourgeois français qui trempe 
son croissant dans le café au lait, apprendra qu’il a 
perdu l’estime de l’univers, que tous les gouverne¬ 
ments du monde, sans excepter le Saint-Siège, sou¬ 
haitent contre lui — lui, chétif ! — l’avènement du 
Droit et de la Justice, l’avènement du royaume de 
Dieu, c'est-à-dire, en somme, la révision du procès de 
M. le capitaine Alfred Dreyfus. D’ailleurs, l’entreprise 
de chantage commence : à l’Académie, à l’Union pour 
l’action morale, à la Société des Droits de l’homme, 
on embauche les intellectuels. Des listes circulent. Il 
s’agit d opposer une première résistance au sentiment 
national, en attendant de le bloquer puis de l’investir. 
Mais qui, dans cc concert, donnera le ton ? Le syndi¬ 
cat dreyfusard, peu riche encore en hommes publics, 
ne dispose toujours que de Clemenceau. À ce nom, 
Déroulède souffle dans son nez de polichinelle, avec 
sa suffisance ordinaire. Rochefort s'esclaffe : « Celui- 
là, par exemple, quel toupet ! » Seulement l'ancien 
vaincu a depuis longtemps pesé Déroulède, et les 
meilleurs outils de Rochefort ne peuvent plus rien 
contre son cuir : le voilà maintenant qui tient enfin 
le scandale — son scandale. Dans la nuit du 12 au 
13 janvier, les rues de Paris se couvrent d’affiches 
annonçant la publication du manifeste d'Émile Zola : 
« J’accuse ». Le lendemain matin le public s’arrachait 
en quelques heures deux cent mille exemplaires de 
L'Aurore. Un coup terrible venait d'être porté au 
moral français. 

La presse antidreyfusarde y répondit en sommant le 
général-ministre Biilot de prendre la défense de l'état- 
major et de poursuivre l'auteur de Pot-Bouille. Mais 
Drumont, presque seul, n’attend pas grand-chose d’un 
verdict arraché par surprise au jury parisien, si ner¬ 
veux, si peu sûr. D’ailleurs, le romancier génois n’est 
visiblement ici que l’instrument du directeur de 



274 


Démission de la France 


L'Aurore. C’est derrière cet homme sans peur devant 
lequel le terrain s’est trouvé déblayé tout à coup, et qui 
baisse la tête pour foncer que la République recueille 
ses forces, s'apprête à mener la lutte jusqu'au bout, 
jusqu’à la destruction de l'esprit militaire, son vieil 
ennemi. « Victoire sans lendemain ! prédisent les Mil- 
levoye, les Habert, les Déroulède, l'armée aura sa 
revanche. » Qu'ils l'attendent donc ! Le vieux prophète 
de La France juive sait, lui, quelle ne viendra jamais, 
qu’un Clemenceau, devenu ministre, briserait comme 
un fétu, réimporte quel général factieux. Clemenceau 
ministre, quelle blague ! On verra bien. De jour en 
jour, Drumont, lui, voit se rapprocher du pouvoir le 
politicien têtu, incapable de pardon. En vain l'opportu¬ 
nisme, dans le dessein de le perdre, le dénonçait jadis 
comme un simple révolutionnaire, mais de l'espèce 
bourgeoise ou même rurale, une sorte de hobereau 
anarchiste. Aujourd'hui, dans cette furieuse bataille 
autour des principes, et un peu plus tard, au sein d’une 
démocratie victorieuse, pacifiée, au sein de la Républi¬ 
que des camarades, cet homme pourra tout, car il n’a 
rien à perdre, et il méprise profondément ce qu'il 
convoite. Il méprise le pouvoir, dont il se servira 
comme d'un journal, ou d’une paire de pistolets, pour 
jeter un ennemi par terre, déblayer, agrandir sa propre 
solitude, jusqu'à cette réussite dernière, fatale — la 
fuite cahotée d'un vieux corps, baignant dans le sang 
et l'humeur, à travers les routes nocturnes, et l’enfouis¬ 
sement hâtif, sous les yeux de rares témoins accourus, 
jaunis par la fatigue et l’insomnie, qui claquent des 
dents sous l'averse, — « hé bien, quoi ? qu'ils crè¬ 
vent ! » 

Au terme de l'épuisante campagne pour Dreyfus, 
on a pu se demander, en effet, si la République n’al¬ 
lait pas mourir d'une victoire payée trop cher 
Contrainte de subir la loi de ses alliés d'extrême 
gauche, prise insolemment en tutelle par Jean Jaurès, 
ridiculisée par Combes, André, Pelletan, ou réduite à 
mendier la protection de financiers déguisés en politi¬ 
ciens, les Étienne, les Thomson, les Bienvenu-Martin, 
ce ministère Rouvier dont le directeur de L'Aurore 



Trois balles à vingt pas 


275 


dira lui-même : « Ce n'est pas un ministère, c'est un 
conseil d'administration ! » elle a failli courir alors le 
risque auquel nous la voyons faire face aujourd’hui, 
d’ailleurs sans espoir de succès. La politique cynique 
de Clemenceau, ses procédés de police, la sauveront 
provisoirement du péril révolutionnaire, lui donne¬ 
ront dix années de répit, juste le temps d'achever 
l'œuvre de la séparation, d’assurer le triomphe du laï¬ 
cisme. En 1906, le chef du parti radical ne groupait- 
il pas déjà autour de lui, dans un même cabinet dit 
de concentration, Barthou, Poincaré, Briand, Bour¬ 
geois ? Ainsi le régime a beau renier le seul vrai maî¬ 
tre qu’il ait jamais connu : l’esprit du clemencisme est 
encore ce qui reste en lui de vivant. 

Drumont vit-il aussi nettement l’avenir ? Une fois 
de plus, du moins, il vit clairement l'adversaire, et 
marcha dessus. Bien avant, d'ailleurs, qu’il eût fait 
vers lui le premier pas, la rédaction tout entière de Im 
L ibre Parole avait lu cette résolution naissante dans 
les yeux du vieux maître toujours jeune, toujours eni¬ 
vré de sa force. « Il va venger Morès », disaient-ils. Un 
matin de janvier, Albert Monniot tendit silencieuse¬ 
ment à ses camarades le numéro de L'Aurore où ils 
lurent ensemble, à voix basse, avec une espèce de sou¬ 
lagement, quelques lignes haineuses. « Bonne affaire, 
s ecrièrent-ils. Maintenant le patron tient son duel : il 
aura le choix des armes. » Car Drumont, escrimeur 
passable et que sa folle imprudence sur le terrain ren¬ 
dait dangereux, était un tireur médiocre. De plus, sa 
myopie en faisait un tireur extrêmement lent, victime 
d’avance offerte à l’infaillible pistolet de Clemenceau. 
« Quelle veine, nom de Dieu ! répétait le commandant 
Biot, quelle veine ! » Seul, Raphaël Viau, anticlérical 
sournois, ricanait : « Vous verrez ça. Le patron va 
faire exprès de perdre la qualité d'offensé. Il va se 
faire foutre une balle dans la peau. » Soucieux, en 
effet, de ne transgresser qu’à la dernière extrémité les 
lois de l’Église, et par un distinguo naïf qui fera 
sourire sans doute plus d’un expert en théologie, 
familier d’une casuistique moins périlleuse, Drumont 



276 


Démission de la France 


n’acceptait jamais pour lui-même la responsabilité 
d’une rencontre. 


On connaît mes idées en matière de duel, a-t-il écrit dans 
son Testament. Je n'ai jamais envoyé de témoins à ceux qui 
m'avaient le plus violemment insulte. Je n'ai jamais refuse, 
je ne refuserai jamais une réparation à quelqu’un que j’au¬ 
rai attaqué. 

Je crois qu’à notre époque d’universel mensonge, il est 
necessaire de dire la vérité, et cette vérité, j'entends la dire 
à ma façon, mais il est clair que par le fait que je discute 
les actes de quelqu’un avec une certaine âpreté, je signe un 
billet à ordre sur moi, et que je serais comme Ferry « le 
dernier des lâches » si je ne faisais pas honneur à ma signa¬ 
ture. Tout le monde sait qu’il n’y a pas à Paris d’homme 
moins fanfaron que moi, moins capitaine Fracasse, moins 
estradier de salle d'armes ; personne ne doute non plus, 
j’espère, que pour défendre mes idées je suis très calme¬ 
ment décidé à tout. 


Lorsque l'auteur de La France juive fit son entrée, 
le même jour, vers cinq heures, dans la salle de rédac¬ 
tion du journal, il dit à scs collaborateurs en repliant 
soigneusement son foulard avant de le remettre dans 
la poche de son pardessus : « Je vais leur montrer 
comment on se tait tuer. » 

Un bel article, l’un des plus beaux qu’on puisse lire, 
d'une violence calculée, irrésistible, mais avec des 
zones de méditation, de silence, une sorte de retenue 
dans l'injure, un mépris plein de tristesse. Certes l’en¬ 
nemi visé n'est pas de ceux qu’on néglige et Déroulède 
avait peut-être frappé plus fort. Seulement ce n’est 
pas les coups que redoute un Georges Clemenceau ! 
Il semble que nous voyons ici le génie — ingenium — 
creuser autour de la victime écumante, avec sa force 
tranquille, une fosse à chaque instant plus profonde, 
l’investir de solitude. 

Je suis trop modeste, monsieur, pour pr étendre que mes 
services militaires égalent ceux de tant de généraux et de 
tant d'officiers d’élite que Zola traîne dans la boue aux 
applaudissements de votre bande. Ils me donnent le droit, 
cependant, d’exprimer mon mépris pour l'homme qui ne 



Trois balles à vingt pas 


277 


s’cst aperçu qu’il y avait une armée française que lorsqu’il 
a éprouvé le besoin de cracher dessus. 

A quelque opinion qu'on appartienne, il n’est pas un 
homme digne de ce nom qui ne trouve immonde l’écrivain 
qui outrage aujourd'hui les chefs les plus respectés de l'ar¬ 
mée, alors qu’en 1870 il était tranquillement à Marseille 
avec sa famille et son chien Bertrand. 

Ainsi que le disait spirituellement un de nos confrères, 
Zola aurait bien dû au moins nous envoyer le chien, il est 
certain qu'à la fin du siège nous l’aurions mangé avec plaisir. 

Je crois que si on vous posait une question analogue sur 
le rôle que vous avez joué en 1870 et 1871, vous seriez plus 
embarrassé que moi pour répondre. 

Vous vous êtes caché alors pour tripoter au fond de la 
mairie de Montmartre, et c’est grâce à votre lâcheté, ou 
plutôt à votre complicité, que l'on a pu. au 18 mars, assas¬ 
siner deux généraux qu'il aurait été facile de sauver. 

C’est le juif. Simon Mayer, capitaine au 169 e bataillon, 
qui opérait ce jour-là ; c’était lui qui devait, un mois après, 
monter sur la colonne Vendôme et jeter bas le drapeau aux 
trois couleurs avant que le monument de nos victoires ne 
s’écroulât sur un lit de fumier. 

Je dois reconnaître qu’on ne peut pas vous reprocher de 
ne pas avoir été logique avec vous-même et de n'avoir pas 
eu une certaine suite dans l'infamie. 

Maire de Montmartre, vous étiez le complice du juif 
Simon Mayer qui assassinait nos généraux et présidait au 
renversement de la Colonne devant les Prussiens qui 
l iaient, comme ils rient aujourd'hui. 

Député, vous étiez le commandité et l'homme à tout faire 
du juif allemand Cornélius Herz. 

Vomi par vos électeurs et redevenu journaliste, vous vous 
êtes fait le défenseur du traître Dreyfus. 

Vous êtes un misérable, évidemment, mais dans votre 
genre, vous avez au moins le mérite d’être complet. 

Édouard Drumont. 


Le soir même, Clemenceau dépêchait à Drumont 
deux témoins, Georges Périn et Ménard-Dori an. Bien 
avant de mourir, le bonhomme coriace verra, verra de 
ses yeux sans âge, son vieil ennemi oublié de tous, 
remâchant d'impuissantes rancunes, inoffensif. 




278 


Démission de la France 


En 1898, pourtant, de tous les chefs patriotes, cctait 
le seul qu’il redoutât, depuis que Déroulède avait 
donné la mesure de sa vanité cabotine. « Du cran, 
disait-il, des idées, mais trop livresque... Et puis, il est 
cerné par les imbéciles. » Sans doute. Mais en pleine 
guerre civile, nul n’est sûr du lendemain. « Celui-là 
m’embête, confia-t-il à Périn. Exige/, les conditions les 
plus dures : trois balles à vingt pas, au commande¬ 
ment. >» Le soir même, après une première entrevoie, 
Albert Monniot, l'un des témoins, dit à ses camarades 
de La Libre Parole : « Je viens de voir Vaulquin ; il 
paraît que le salaud est en pleine forme. À vingt pas il 
met sa balle dans une pièce de cent sous. Dmmont 
est moit. » 

Le duel eut lieu le 26 février, au Parc des Princes. 
Comme toujours, l’auteur de La France juive fut le 
premier au rendez-vous. Prié de vouloir bien fouiller 
ses poches, et d’en retirer tout objet dur qui eût risqué 
de faire dévier la balle, il remit en haussant les épau¬ 
les à Georges Périn son petit crucifix d'ébène incrusté 
d’argent. « A vingt pas, écrit Suarez, la silhouette de 
Clemenceau était si menue quelle semblait impossi¬ 
ble à saisir dans la ligne de mire. » Drumont s était 
placé tout de guingois ; il fallut que le directeur du 
combat guidât son regard jusqu'à ce qu’ayant penché 
sa tête chevelue à droite, puis à gauche, en clignant 
des yeux myopes, il avouât en souriant : « Je le distin¬ 
gue »... La première balle claqua juste à la hauteur de 
sa hanche. La seconde passa inaperçue. À la troi¬ 
sième qui ne fit qu'effleurer l'épaule et se perdit au 
loin, dans l'herbe, Clemenceau, les dents encore join¬ 
tes, rapprocha curieusement son pistolet, le flaira, et 
dit avec un sourire blême : « C'tépatant !... » 

Quel fut, ce jour-là, l’homme réellement servi par 
la chance ? Nul ne le saura jamais. Au fond, Dmmont 
souhaitait mourir. Ainsi du moins, l’opposition natio¬ 
nale eût-elle eu à jeter au syndicat de l'Étranger un 
autre cadavre que celui du colonel Henry. Derrière le 
cercueil du directeur de La Libre Parole, on voit très 
bien le Paris des grands jours, le terrible Paris silen¬ 
cieux, blessé dans son orgueil, et dont les cent mille 



Trois balles à vingt pas 


279 


poitrines font sauter tous les barrages... Hélas ! de 
semaine en semaine la foule patriote divisée, fanfa¬ 
ronne, d'ailleurs toujours fanatisée par les militaires 
roublards dont elle interprétait, selon son cœur, le 
silence prudent, épuisait ses réserves d’enthousiasme, 
multipliait les vantardises et les défis. Comme si la 
France ne s était levée que dans le seul but de défen¬ 
dre le prestige de l’uniforme, le gouvernement refu¬ 
sant de laisser examiner au fond le prétentieux mani¬ 
feste d'Emile Zola, un jury transformé en conseil de 
guerre fourra au bloc pour un an, avec le motif, l'écri¬ 
vain dont la réputation à l’étranger était immense. 
Vaine démonstration de force que la presse juive 
exploita aussitôt contre nous, d’un bout à l’autre de 
la planète, et dont le nationalisme lui-même ne réus¬ 
sit pas à tirer parti, puisque les élections de 1898 
ayant envoyé à la Chambre une majorité antidreyfu¬ 
sarde, l'inoffensif M. Méline, à la première interpella¬ 
tion, dut céder la place au pontife de la Maçonnerie : 
M. Henri Brisson, dreyfusard-né. 

Dès lors, moins décidés que jamais à sortir de la 
légalité, c’est-à-dire à en courir le risque, les beaux 
officiers à qui la France avait remis son destin et qui 
regardaient avec désespoir, entre leurs mains, ce dan¬ 
gereux fardeau dans le seul espoir de le déposer aussi¬ 
tôt que possible, sans être vus, à quelque tournant 
discret, ne chercheront plus que des revanches obli¬ 
ques, défendant contre des adversaires retors, leur 
dossier pouce à pouce, aveuglément, jusqu’à commet¬ 
tre, par une imprudence prodigieuse, un de ces coups 
de tête absurdes, impossibles, de ceux d’ailleurs qu’un 
malhonnête homme ne commet jamais, la fabrication 
d'une pièce fausse au moment le plus critique d’un 
procès, et pour ainsi dire sous les veux de l’ennemi. 
Convaincu de ce crime, l'infortuné colonel Henry se 
suicida presque aussitôt, dans sa petite cellule du 
Mont-Valérien. Ajoutons qu’une pièce datée de 1896 
n'avait évidemment pu entraîner la première 
condamnation de Dreyfus, prononcée en 1894. Mais 
autour du cadavre, quelle curée ! 



XIV 

ENVAHISSEMENT DE LA SOLITUDE 


Cependant l’incendie antisémite qui couvait sous la 
cendre à Paris venait de se rallumer brusquement à 
Alger. Au cours de la guerre de 1870, les fantassins 
arabes, dont la conduite fut héroïque, particulière¬ 
ment à Wissembourg et à Woerth, étaient devenus 
populaires sous le nom de turcos. Le nouveau régime 
se contenta de les démobiliser, mais l’affreux petit juif 
Benjamin Crémieux, membre du gouvernement pro¬ 
visoire et fondateur de l’Alliance Israélite Universelle, 
décida de naturaliser en bloc, par décret, tous les juifs 
d’Algérie, qui n’avaient pas donné un homme à la 
défense nationale. La qualité de Français, refusée à la 
race autochtone en dépit du sang versé, était octroyée 
brusquement à des usuriers devant lesquels une 
femme musulmane dédaigne de se couvrir la tête, et 
si méprisés qu’un vrai croyant ne les tue pas sans 
déshonneur. « À Bou-Saada, écrit Guy de Maupas- 
sant, on les voit accroupis en des tanières immondes, 
bouffis de graisse, sordides, guettant l'Arabe comme 
l’araignée guette la mouche. Ils l’appellent, essaient 
de lui prêter cent sous contre un billet qu’il signera. 
L’homme sent le danger, hésite, ne veut pas ; mais le 
désir de boire et d’autres désirs encore le travaillent : 
cent sous représentent pour lui tant de jouissances ! 
Il cède enfin, prend la pièce d’argent et signe le papier 
graisseux. Au bout de six mois il devra dix francs, 



Envahissement Je la solitude 


281 


vingt francs au bout d'un an, cent francs au bout de 
trois ans. Alors le juif fait vendre la terre s’il en a une 
ou, sinon, son chameau, son cheval, son bourricot, 
tout ce qu’il possède enfin. » Reclus avoue lui-même 
dans sa géographie de la Fiance et des colonies : « Les 
juifs algériens n avaient certes pas mérité cette faveur 
exceptionnelle, occupés qu’ils étaient uniquement de 
banque, de commerce, de courtage, de colportage et 
d'usure. Nul d’entre eux ne tient la charrue, n'arrose 
les jardins ou ne taille les vignes, et il y a très peu 
d’hommes de métier parmi ces arrière-neveux du sup- 
planteur d'Esaü. » Ajoutons qu’ils avaient abondam¬ 
ment fourni d’espions, durant la guerre, l'état-major 
prussien préoccupé d’entretenir l’agitation parmi les 
tribus insoumises du Sud. À l'annonce du désastre de 
Sedan, on avait vu cette foule cosmopolite éclater en 
transports de joie, traîner sur le pavé, au milieu des 
danses et des rires, le buste de l'empereur vaincu. 
Comment la population arabe cut-cllc accueilli sans 
révolte la provocation, à la vérité inconcevable, d’un 
sale petit yaoudi, pareil à ceux que les enfants maures 
guettent au coin des rues pour les bombarder de 
vieux citrons, et devenu, à Paris, grand vizir ? L’insur¬ 
rection éclata lorsqu en 1871 les Israélites commen¬ 
cèrent d’cxcrcer les fonctions de jures. Le kalife de la 
Medjana, Si Mokransi, le célèbre Bach-Aga qui pré¬ 
tendait descendre d'un Montmorency des Croisades, 
l’hôte de Napoléon III aux fêtes de Compiègne et de 
Fontainebleau, reçut courtoisement l’officier français 
chargé de lui transmettre et de lui commenter le texte 
de Ici loi de naturalisation, mais dès les premiers mots 
il lui retira doucement le décret des mains, cracha 
dessus et lui dit : « J’aime mieux mourir que de tolé¬ 
rer cet affront fait à ma race. » Le lendemain il ren¬ 
voyait sa décoration de la Légion d'honneur, prenait 
les armes, et se faisait tuer volontairement, quelques 
semaines après, en marchant à pied, au pas, sous un 
feu terrible, droit vers une compagnie de ces zouaves 
français qu’il avait tant aimés, de la main desquels il 
voulait mourir. 

L'Assemblée nationale hésita un moment à sanc- 



282 


Démission de la Fiance 


donner une mesure que rien ne justifiait. Le ministre 
Fou itou, l'homme du gouvernement de l'Ordre moral 
et des processions de réparations, avait d'abord écrit : 
« Rompre l’équilibre entre les juifs et les musulmans, 
appeler les Israélites à une place privilégiée dans la 
société algérienne, n’est-ce pas réveiller fatalement 
des haines non encore assoupies, allumer d’implaca¬ 
bles colères, jeter dans notre colonie une semence de 
soulèvements et de révoltes ? » Mais Crémieux n’eut 
sans doute pas de mal à convaincre ce zozo clérical, 
éperdu de vanité. « On imagine très bien, dit Dru- 
mont, la conversation du chef de la juiverie cosmopo¬ 
lite qui déniaise ce petit avocat de Ribérac devenu 
député influent, qui lui explique ce que c’est que la 
haute Banque qui survit à tout, qui distribue les pla¬ 
ces grassement distribuées d’administrateurs de che¬ 


min de fer. On aperçoit les yeux du Périgourdin qui 
s'allument. “Qu’est-ce que j’allais faire, mon Dieu !” 
s'écrie-t-il ; et au lieu de presser la discussion du pro¬ 
jet dont il est le rapporteur, il promet de la retarder. » 

Naturellement les juifs, devenus électeurs, abusè¬ 
rent de leur victoire avec leur insolence ordinaire. Les 
indigènes les virent avec dégoût organiser, selon leurs 
méthodes, le trafic des bulletins de votes, centralisés 
aux mains de quelques courtiers influents, et cotés de 
trois à sept francs. Non contents de jouir des privilè¬ 
ges de la naturalisation, ils prétendirent bientôt se 
dispenser d’obéir aux lois françaises et obtinrent de 
fonctionnaires terrorisés l'autorisation de faire régler 
leurs différends avec les Arabes parleur propre tribu¬ 
nal du Consistoire. Un arrêt finit même par leur 
reconnaître le droit de contracter mariage devant le 
rabbin, tenant la place de l’officier d’état civil. 

Cette politique ridicule n’écœura pas seulement les 
Arabes, elle révolta les colons français. D'année en 
année, l’agitation antisémite n’avait cessé de croître. 
En 1898 elle prit brusquement un caractère révolu¬ 
tionnaire. L'étudiant Max Régis dont les succès ora¬ 
toires et quelques duels retentissants avaient fait 
l’idole d’Alger vint à Paris offrir au directeur de 
Im Libre. Parole la candidature dans la deuxième 



Envahissement de la solitude 


283 


circonscription de sa ville. Deux réunions publiques, 
organisées par Jules Guérin et Dubuc, de la Jeunesse 
antijuive, la première à la salle Chaynes, la seconde à 
la salle Wagram, apprirent la nouvelle aux Parisiens. 
Le 8 mai suivant, le chef de l'antisémitisme était élu 
député par 11 850 voix contre 2 296 données à 
M. Samary et 1 697 à un autre candidat, M. Bertrand. 
Le 12 novembre Max Régis, encore enfermé à la pri¬ 
son Barberousse sous l'inculpation d’excitation au 
pillage, devenait maire d’Alger, à vingt-six ans. Quel¬ 
ques mois plus tard, le groupe antisémite sc consti¬ 
tuait à la Chambre, sous la présidence d’Édouard 
Drumont. Il se composait de dix-neuf membres : Dru- 
mont, Marchai, Morinaud, Firmin Faure, Gervaise, 
Lasies, Ferrette, Th. Denis, Massabuau, Daudé, Mille- 
voyc, général Jacquey, clc Pontbriand, Pascal, Paul de 
Cassagnac, de Maussabré, Abel Bernard, Charles Ber¬ 
nard, Chiché. 

On pourrait terminer ici l'histoire de l’antisémi¬ 
tisme, et la vie même de Drumont. Désormais le 
grand homme est à la merci des intrigants parlemen¬ 
taires, et il mourra entre leurs mains. L’écrivain 
enragé de solitude va finir, d’abandon en abandon, 
par accepter le rôle comique du personnage décoratif 
que se disputent les ligues bien-pensantes, quelles 
leignent d'entourer de prévenances et de soins, aussi 
longtemps du moins que le prestige d’une carrière 
illustre reste assez fort pour dissimuler les marchan¬ 
dages, les rivalités sournoises, le vide béant de tous 
ces destins soufflés, jusqu’à ce que le ridicule recou¬ 
vre à la fois, pour toujours, les grands et les infimes, 
roulés dans le même oubli. 

L’auteur du Testament a-t-il cm une minute à scs 
destinées parlementaires ? On peut en douter. Mais il 
vieillit. Et à l’exemple de tant de héros, ou, pour 
parler son langage, de ces « appelés », de ces 
« vocati », de ces êtres sacrificiels, nés et mûris dans 
le rêve, qui tirent d’eux-mêmes et d'eux seuls, de 
leur propre vie intérieure, une vision du monde, 
fausse en plus d'un point, mais d'une vraisemblance 



284 


Démission de la France 


si prodigieuse quelle déconcerte les calculateurs et 
les prudents, leur fait perdre un moment toute 
confiance aux chiffres et aux statistiques, il a vieilli 
trop tard et trop brusquement, d’un seul coup. Qu’il 
est poignant, ce réveil de la cinquantaine ! Et sans 
doute on trouve dans La Fin d'un monde ou La Der¬ 
nière Bataille les pages les plus amères, les plus déses¬ 
pérées peut-être, de notre littérature. Mais qu’im¬ 
porte ? Celui qui méprise la force — et quelle 
force ! — la force immense, informe de l’argent, qui 
la provoque, lui fait face, celui enfin qui a pu écrire 
en tête d’un journal quotidien ces mots incroyables : 
Libre Parole, quelles preuves meilleures donnerait-il 
de sa profonde foi dans l’homme, dans son espèce, 
d’une foi d’enfant? Et voilà qu’il ouvre soudain les 
yeux, se voit tel quel, avec sa pauvre barbe déjà grise, 
son regard candide, l’épée à la main — oui, l’épée à 
la main ! — au milieu de types en chapeaux haut de 
forme, souriants, sympathiques, un peu railleurs ! 

Non ! l'auteur de La France )uive , qui écrivait de 
Déroulède en pleine crise boulangiste : « l’ancien pré¬ 
sident de la Ligue des patriotes a le nez de Polichi¬ 
nelle, et Polichinelle dans la comédie italienne est un 
type de martial dans lequel entre un peu de fourberie, 
ou du moins de rouerie », n’a pu se tromper sur un 
grotesque de l’espèce intrigante comme Marcel 
Habert, ou de l'espèce cafarde comme M. Piou. Mais 
il commence « à en avoir plein le dos » de ccs braves 
gens, à la vérité un peu niais, les gars solides, les gars 
d'attaque, les tueurs du marquis de Sabran, les Algé¬ 
riens phtisiques, enragés de bataille et d’amour, au 
pas silencieux, et dont la canne glissée entre les che¬ 
villes culbute sournoisement la victime qu’ils achè¬ 
vent aussitôt à terre d'un coup de talon — et ces éter¬ 
nels, ces infatigables manifestants parisiens qui ne se 
lassent pas d'acclamer pêle-mêle, avec une charmante 
insouciance politique, les Habert, les Déroulède, Cas- 
sagnac ou le général Gonse — n'importe qui ! Au fond 
le poète de Mon vieux Paris, le petit-fils des gardes- 
chasse de Flandre ou d’Artois, le neveu du 
missionnaire-martyr Cambier-Drumont, n’a jamais 



Envahissement de la solitude 


285 


sérieusement compté que sur le fabuleux miracle 
d'une alliance des nobles et des paysans levés ensem¬ 
ble contre l'étranger, l’or juif devant solder les frais 
de la croisade, ou plutôt il n’a compté que sur la jus¬ 
tice d’une telle cause. « La vérité finira bien par faire 
lever un homme », répétait-il encore en mourant. Car 
personne n est moins fait que lui pour le maniement, 
le pétrissage, de cette masse humaine dont la matière 
grossière le dégoûte, et ses nouveaux exploiteurs le 
savent bien. Lentement, obliquement, ils le séparent 
de ses troupes. 


Déjà la vieille ligue antisémite a repris son indépen¬ 
dance, est devenue, par opposition au « Grand Orient 
de France », le « Grand Occident de France», dont 
les affiliés font précéder leur signature de deux 
points — deux poings sur la gueule, plaisantent-ils. 
Jules Guérin est leur chef. Formé à l'école de Morès, 
véritable entrepreneur d’émeutes, non pas sans doute 
absolument dénué de bon sens, ni meme d’esprit poli¬ 
tique, malheureusement gâté par une imagination 
assez basse, ingénue, de gendarme ou de midinette, 
insoucieux du ridicule, capable de sauter de l'hé¬ 
roïsme dans le grotesque sans un tressaillement des 
muscles du visage, sans quitter une seconde son beau 
sourire mâle de gymnaste costaud, il a loué au 45 de 
la rue de Chabrol un immeuble entier dont l'installa¬ 
tion, écrit l’un des témoins, est la plus curieuse chose 
du monde. Toutes les fenêtres sont pourvues de volets 
doublés en tôle ; des sonneries électriques, des instal¬ 
lations téléphoniques le desservent de la cave au gre¬ 
nier. À quatre mètres en retrait de l'énorme porte 
cochère, toujours close et garnie de triples verrous et 
de barres de sûreté, s'élève une haute grille de fer 
Iprgé. À droite, entre cette grille et la porte cochère 
s'ouvre, cuirassée également, une petite porte de ser¬ 
vice derrière laquelle veille constamment, jour et 
nuit, un personnel choisi parmi d’anciens tueurs des 
abattoirs de la Villette. Enfin pour que les articles du 
journal du G.O.F., L'Antijuif ne se perdissent point en 
route, on a fait installer deux presses Marinoni 



286 


Démission de la France 


pouvant tirer jusqu'à huit pages, ainsi qu'une 
machine à vapeur, un moteur électrique, une fonderie 
et une clicherie. 

Cependant le syndicat Dreyfus continue de pour¬ 
suivre méthodiquement l’œuvre de révision. Le 
ministre de la Guerre Cavaignac, convaincu de la 
culpabilité de Dreyfus, mais non moins convaincu de 
sa propre impuissance, et d’ailleurs républicain, a 
cédé la place au général Zurlinden. qui la cède à son 
tour au général Chanoine. La chambre criminelle de 
la Cour de cassation, saisie par le nouveau garde des 
Sceaux cl’une demande en révision, procède à son 
enquête avec un parti pris si scandaleux que le prési¬ 
dent de la chambre des requêtes, Quesnay de Beaure- 
paire, donne sa démission et que le Parlement lui- 
même, dans un mouvement de dégoût, dessaisit les 
mauvais juges. 

Quelques jours plus tôt, le 17 février, Paris, muet 
de stupeur avait appris la mort subite du président 
Félix Faure, foudroyé au cours d'un entretien amou¬ 
reux avec une femme sans doute experte, et célèbre 
depuis sous le nom de Mme Steinhell. Le soir même 
toutes les ligues — Partie française. Ligue des patrio¬ 
tes, Ligue antisémite, Jeunesse antisémite, Œillet 
blanc — jetaient leurs troupes dans la rue. L'émeute 
grondait de la Madeleine aux derniers faubourgs. Le 
jeune duc d’Orléans, auquel obéissaient en secret la 
plupart des ligueurs de Jules Guérin, attendait 
d’heure en heure, à Bruxelles, le télégramme décisif. 
Une foule immense débordait jusqu'au palais de l'Ely¬ 
sée qu'elle eût aisément submergé. Ainsi le dernier 
sous-lieutenant eût-il pu décider ce jour-là du sort de 
la France. À ce point d’exaltation, comme ivre d une 
joie au goût amer, d'un pressentiment tragique, ce 
peuple en qui bouillonnaient alors mille ans d’his¬ 
toire, se fût saisi du premier uniforme rencontré, 
n'eût-il recouvert qu’une vieille peau tendue sur des 
os centenaires, et l’eût jeté, cul par-dessus tête, au 
premier rang. Mais les généraux étaient occupés ail¬ 
leurs, rédigeaient des rapports, cotaient les pièces du 
dossier Dreyfus. Autant par niaiserie que par haine de 



Envahissement de la solitude 


287 


Guérin et des royalistes, conseillé par Marcel Habert, 
obtus macabre, toujours veit de bile, ronge d envie et 
de parasites intestinaux, Déroulède se jeta entre les 
manifestants et 1 Élysée : « Pas aujourd’hui, s'écria-t- 
il comiquement. Pas aujourd'hui ! Il y a un mort ! » 
Trois jours après, cramponné à la bride du général 
Roget, il se fera traîner jusqu’à la cour d’une caserne, 
derrière les tambours, ainsi qu'un militaire en bombe 
ramassé par la patrouille. Dans les semaines qui vont 
suivre, l’opinion publique n’aura plus que de brefs 
sursauts. Une demi-douzaine de ligues, une vingtaine 
de journaux dits patriotes, prodiguent les défis, les 
appels, s’étranglent en cris de rage ou d’amour, cou¬ 
pés de protestations solennelles, achèvent de briser 
les nerfs d’un peuple qu’affole de plus chaque jour le 
sentiment de son impuissance face à un ennemi 
attentif, résolu. C’est le boulangisme qui recom¬ 
mence, un boulangisme sans Boulanger. Drumont 
s'en écarte avec dégoût. D’ailleurs le vieux chef est 
déjà bien délaissé. La Ligue de la Patrie française, 
récente invention d’intellectuels, destinée à devenir 
rapidement une organisation électorale, groupe des 
milliers d’adhérents venus de tous les points de l’hori¬ 
zon. Un nationalisme sans doctrine, sans méthode et 
sans but, aussi vague et généreux que le chauvinisme 
de la petite bourgeoisie parisienne, mais qui bénéficie 
du prestige des Coppée, des Lemaître, de quelques 
centaines d'écrivains, de docteurs, d'universitaires, 
créent l’illusion de la délivrance. Qui ne fermerait dès 
lors les oreilles au cri désespéré de l’auteur de Im 
F rance juive ? Qui ne blâmerait son pessimisme ? 

Le 4 juin, au grand prix d'Auteuil, la foule envahit 
la tribune présidentielle, couvre de crachats l’ancien 
patron des députés chéquarts, le président Émile 
Loubet, que décoiffe le coup de canne du baron 
Christiani. Mais, comme toujours, le régime une fois 
de plus en péril, ayant attendu patiemment, sous les 
menaces et les huées, le premier signe de l'es¬ 
soufflement de l’adversaire, prend tout à coup l’offen¬ 
sive, fait casser par ses magistrats, notamment par 
Ballot-Beaupré et Sarrut, eux-mêmes bientôt payés 



288 


Démission de la France 


de leur zèle l’un du fauteuil de président, l'autre de 
celui d’avocat-général à la Cour de cassation, le juge¬ 
ment de 1894, renvoie Dreyfus devant un nouveau 
conseil de guerre, et le 12 août, enfin, lance des man¬ 
dats d'arrêt contre trente-six chefs de l’opposition, 
parmi lesquels Jules Guérin, Déroulède, et huit 
royalistes, André Buffet, Godefroy, Chevilly, Sabran 
Pontevès, Ramel, Bourmont, Fréchencourt et de 
Vaux. 

Prévenu aussitôt, Jules Guérin s était jeté dans son 
fort de la rue de Chabrol, se déclarait prêt à résister 
envers et contre tous. Le soir du 14, il envoyait à la 
presse le communiqué suivant : 

Citoyens. 

Une poignée d’hommes déterminés à faire respecter la 
liberté individuelle par un gou veine ment capable de toutes 
les infamies vont sacrifier leurs existences pour la cause de 
la liberté des opinions. 

Le peuple de Paris comprendra-t-il la haute portée de 
l’acte que vont accomplir ccs hommes, et fcra-t-il cause 
commune avec eux, ou bien les laissera-t-il lutter seuls 
contre un gouvernement exécuteur des ordres de la juive- 
rie cosmopolite. 

Citoyens, 

Quoi qu'il arrive, les antijuifs enfermés au Grand Occi¬ 
dent de France sauront faire tout leur devoir. 

Ceux qui sont prêts à mourir pour la cause de la liberté 
vous saluent. 

Je ne relèverai pas l’accent ridicule, évidemment un 
peu égaré dans le sublime, d’une telle proclamation. 
Nul doute qu’au moment où il l’écrivit, Jules Guérin 
n’ait rêvé, par sa mort, de soulever Paris. Nul doute 
qu'il n’ait été trahi, ou du moins manœuvré par cette 
poignée de parlementaires ou cle conseillers munici¬ 
paux qui s'offrirent comme négociateurs. Le siège du 
Grand Occident de France commença dès le matin 
du 15 août; l’un des témoins, rédacteur à La Libre 
Parole, nous a laissé le récit de la première escar¬ 
mouche : 



Envahissement de la solitude 


289 


Avec les confrères de tous les journaux, j'avais passé la 
nuii rue de Chabrol. Vers cinq heures environ nous vîmes 
arriver maître Hamard, escorté de deux personnes. Un ins¬ 
tant, il s'entretint avec les agents de service, puis il s'ap¬ 
procha de la porte et sonna. 

J'ai cette vision encore très nette devant les yeux. 

Au tintement de la sonnette un bruit de cloche, battant 
à toute volée retentit dans l’immeuble. C’était l’Occiden¬ 
tale, une grosse cloche que Guérin avait fait installer pour 
assurer, en quelque sorte militairement, le service intérieur 
qui sonnait ainsi l’alarme à coups précipités. 

Dans le demi-jour qui se levait sur Paris encore endormi, 
cette sonnerie était très impressionnante. 

Quelques minutes se passèrent. 

Devant la porte, maître Hamard attendait toujours, et 
nous ne le quittions guère de vue, comme bien on le pense. 
Soudain, un bruit de volets claquant au mur nous fit rele¬ 
ver la tête. À la dernière fenêtre un homme partit : c était 
Guérin coiffé de son légendaire chapeau gris perle. 

L’Occidentale s’était apaisée. Pas un bruit ne troublait 
maintenant le silence de la rue. 

« Qui êtes-vous ? 

— Je suis maître Hamard ; je veux parler à M. Jules 
Guérin. 

— C’est moi. Que me voulez-vous ? 

— Je suis porteur d’un mandat d'arrêt contre vous. Des¬ 
cendez et ouvrez, au nom de la loi. 

— Je refuse, monsieur, je refuse ! 

— Dans ces conditions, monsieur, je vous déclare, d’ores 
et déjà, en état de rébellion envers la loi. 

— Cela m'est égal. » 

M. Hamard se baisse, glisse un papier sous la porte, se 
relève, et dit simplement : « Voici la copie du mandat d'ar¬ 
rêt », puis se retire. 

Mais à nouveau Guérin parle : 

« Une question, monsieur le commissaire : comptez-vous 
employer la force contre moi ? » 

Maître Hamard s'éloigne sans répondre. Guérin conti¬ 
nue : 

« Vous ne voulez pas répondre, peu importe, mais sachez 
que si vous voulez nous prendre par la force, nous résiste¬ 
rons. Nous ne sortirons d'ici que morts ou libres. » 

Il se retourna vers des ombres qui s’agitaient derrière 
lui : 

« À nous maintenant, camarades ! » dit-il. 



290 


Démission de lu France 


Fuis, se penchant de nouveau par la fenêtre, et s’adres¬ 
sant cette fois à nous, il souleva son chapeau gris d’un 
geste large. 

<« Adieu, messieurs, adieu ! 

— Vive Guérin ! » crièrent des voix ; et des fleurs lui 
furent lancées. 

Les volets, ramenés vivement sur Guérin, claquèrent 
encore, et ce fut tout. 

Le siège dura plus d’un mois, le gouvernement 
ayant prudemment renoncé à forcer les portes du 
G.O.F. La première semaine, Paris, surpris, inquiet, 
gronda. Mais sous l'influence de Millevoyc, d’Habert, 
de Déroulède, tous résolus à barrer la route au jeune 
duc d’Orléans, à garder le pouvoir pour eux-mêmes, 
les bandes nationalistes demeuraient hésitantes. Le 
plan, dressé par Guérin, ne put être exécuté au bon 
moment, c'est-à-dire au début du blocus, assuré par 
les troupes de la garde, où les antisémites étaient 
nombreux. Lcpinc avoue dans ses Mémoires : « Ce 
blocus fut-il sérieux ? Je n'en répondrai pas, car je 
voyais chaque jour l’officier de garde assis sur une 
chaise, devant les fenêtres du fort, déployer avec 
ostentation La Libre Parole. » Il est vrai qu’il ajoute 
plus loin : « On ne pouvait songer à mes hommes 
pour cet office : dès qu’apparaissait un inspecteur ou 
quelqu'un de chez nous, une décharge criblait le pavé 
de balles tout autour de lui. » 

En dépii des défections, le coup monté avec tant 
de soin, mais tenté par un trop petit nombre de gars 
magnifiques — ce qui restait encore des Amis de 
Mores — faillit réussir, au témoignage même de l’an¬ 
cien préfet de police. Le soir du 20 août, un millier 
de ces fameux « chevillards », de ces «servants 
d echaudoirs », attendirent en vain, boulevard 
Magenta, les renforts promis par les ligues. Ceux-ci 
ne paraissant pas, ils foncèrent tout à coup sur les 
brigades centrales que Lépine avait groupées dans les 
environs et en face de la me de Chabrol. « L’élite de 
mon personnel, dit le préfet lui-même, des hommes 
de six pieds que j’avais adossés, bien en rang, au 



Envahissement de la solitude 


291 


marché couvert qui fait le coin de la rue. En 
dix minutes cent cinquante d'entre eux jonchaient le 
trottoir. Le sang ruisselait. Allais-je être enfoncé? Si 
les émeutiers réussissaient à s’engouffrer en masse 
dans la rue de Chabrol, nous étions perdus : ils déli¬ 
vraient Guérin, et ne se seraient arrêtés qu’à l’Elysée. 
Je vis tout cela dans un éclair. Mes hommes étaient 
ébranlés, sinon démoralisés. J’appelai toutes mes 
réserves, et à la léte de ce qui se trouva sous ma main, 
je fonçai sur ces sauvages, je crevai leurs rangs, je 
les poussai sabre au clair jusqu'à la grille de la gare 
de l’Est. » 

L'occasion était perdue. Dès le vingtième jour du 
siège, les familles allaient faire le dimanche un « petit 
tour rue de Chabrol ». Au journal, Drumont disait : 
« Guérin a tort. Je connais mon Paris : tout, et tout 
de suite, ou rien. S’ils s’obstinent là-bas, ils seront 
obligés de payer pour qu’on aille les voir. » Déjà on 
pouvait lire, aux quatrièmes pages des grands quoti¬ 
diens, quelques annonces de ce goût : 

JULES GUÉRIN ET LES EAUX MINÉRALES 

Parmi les approvisionnements de J. Guérin, on a cité 
nombre d’eaux minérales : renseignements pris, les prison¬ 
niers volontaires consomment de l’eau de Pougues Saint- 
Léger qui, disent-ils, désaltère, aiguise l’appétit, et déve¬ 
loppe les forces nécessaires pour résister à la police et aux 
grandes chaleurs. 

La garnison se rendit le quarantième jour du siège, 
sur la promesse obtenue du gouvernement par le chef 
de l'ancienne Ligue antisémite que ses camarades se 
retireraient sans être inquiétés. Il avait exigé pour lui- 
même qu’on lui épargnai jusqu’au bout le contact de 
la police, et fut conduit en prison par un officier. L’an¬ 
née suivante, la Haute Cour qui condamnait à dix ans 
de bannissement Déroulède, Buffet et Lur-Saluces, 
l'envoyait à Clairvaux pour le même temps. 

Ainsi s’acheva sur une parodie de tribunal révolu- 



292 


Démission de la France 


tionnaire manœuvrant une guillotine pour rire ce 
XIX e siècle qui a fourni le modèle de toutes les révolu¬ 
tions, une seule exceptée, la révolution pour l’ordre. 
De cette dernière pourtant la semence venait detre 
jetée quelques mois plus tôt, exactement le 25 juin 
1899, par les fondateurs de L’Action française, encore 
républicaine, mais dont Maurice Pujo avait déjà très 
clairement défini le programme : «< Reconstituer la 
France comme société, restaurer l’idée de patrie, 
renouer la chaîne de nos traditions en la prolongeant 
et en l'adaptant aux circonstances de notre temps, 
refaire de notre pays un État organisé à l’intérieur, 
aussi fort à l’extérieur qu’il l’a été sous l’Ancien 
Régime. » Comment l’auteur de tant de pages inspi¬ 
rées ne vit-il pas là, du premier coup, ses fils spiri¬ 
tuels, les véritables héritiers de sa pensée ? Quelques 
années plus tard, un Méry, un Devos, pourront mettre 
en garde contre LAction française, devenue puis¬ 
sante, le vieux maître aigri, solitaire. Mais alors ? 
Égaré dans une Chambre qu'il méprise, intimidé, ou 
même ahuri par la puissante vulgarité du monde 
parlementaire, et d’ailleurs moins (ait que personne 
pour des succès de tribune, avec sa voix monotone, 
ses yeux myopes, il n'en subit pas moins, comme tant 
d'autres, hélas ! le prestige du nombre : la masse ras¬ 
semblée en quelques semaines par les organisateurs 
de La Patrie française en impose à sa raison. Certes il 
juge, comme Barrés, qu'il n'y a « aucune possibilité 
de restauration de la chose publique sans une 
doctrine >» et La Patrie française n'en a pas. Elle se 
défera aussi vite quelle s’est laite. Reste à l’utiliser 
sans retard. Comme l'a très bien vu Léon Daudet, 
chez un Dm mont le sens de la race prime tout. Libé¬ 
rer la race, c'est-à-dire détruire d’urgence, par n’im¬ 
porte quel moyen, les forces étrangères, ces forces de 
décomposition nationale qui, après l’avoir arrachée à 
ses traditions séculaires, brisé ses racines, achèvent 
d'en tarir la sève. Tel est le but. Après quoi la race 
retrouvera d'elle-même, ira d'elle-même à sa destinée. 
Tandis qu’un Maurras, avec la patience du plus haut 
génie, et comme une espèce de sainteté, s’emploiera 



Envahissement de la solitude 


293 


des années, humblement, à convaincre quelques dis¬ 
ciples de l'impuissance du régime démocratique et 
républicain à défendre « les secrets de 1 État, les sen¬ 
tences de la justice et les intérêts supérieurs de l’ar¬ 
mée », Drumont, lui, ne pense qu a faire sentir à cha¬ 
que Français ses chaînes et sa honte : « Mes amis, 
répétait-il à ses collaborateurs, mettons-leur le feu 
au ventre. » 

Mais La Patrie française, qui menaçait d'étouffer la 
Ligue antisémite, et avec elle Isi Libre Parole, dont 
L’Echo de Paris, L’Intransigeant, L'Éclair, se dispu¬ 
taient les abonnés, allait bientôt perdre elle-même sa 
raison dctre. Le ministère Waldeck-Rousseau, consti¬ 
tué par les soins du syndicat juif, au cours d’une réu¬ 
nion tenue chez M. Joseph Reinach, ne se proposait 
réellement qu’une tâche : le salut de Dreyfus, 
condamné une deuxième fois, par de nouveaux 
juges 1 . Or, Waldeck-Rousseau, avocat célèbre, gendre 
du demi-dieu de la Salpétrière, Charcot, grand bour¬ 
geois libéral et magnifique de la meilleure espèce 
parlementaire, ne pouvait guère passer pour un 
démagogue, un chambardeur, aux veux des bien-pen¬ 
sants. De plus, il eut l'adresse de charger des plus bas¬ 
ses besognes du ministère un homme encore cher au 
cœur des amis de l'ordre, l’ancien vainqueur de la 
Commune, le général au profil de gamin cynique, 
jouant les loustics et les têtes brûlées, mais non moins 
expert et docile qu’une vieille cocotte, Galliffet. En 
quelques mois, le gouvernement avait atteint presque 
tous ses objectifs ; la grâce de Dreyfus (qui l'accepta 
honteusement et alla vivre en paix à Carpentras), la 
suppression du bureau des renseignements, les servi¬ 
ces du contre-espionnage confiés désormais à la 
Sûreté générale, enfin les représailles contre les 
patriotes, et notamment la dissolution de certaines 


I. Devant le conseil de guerre, l’ex-capitaine tint si maladroitement son 
rôle d'innocent qu’il découragea jusqu'au fanatisme de certains de scs 
défenseurs. Son avocat, maître Labori cessera de le voir, et Picquart, lui- 
même. quelques années plus tard, le rencontrant à deux pas de lui, au cours 
d’une cérémonie, n'aura, poui son ancien camarade, ni un regard, ni une 
poignée de main. 



294 


Démission de la France 


congrégations jugées moins faciles à manœuvrer ou 
à corrompre qu’un clergé de fonctionnaires, rétribue 
par le ministre des Cultes. 

Le marquis de Galliffet n'était grotesque qu’aux 
yeux de scs maîtres civils, qui savaient le tarif exact 
de chacun des coups de poing sur la table, jurons, 
scrogneugneux et tortillements de prunelle de ce mili¬ 
taire. L'armée française, consternée, crut avoir trouve 
son maître : elle écouta en silence l’ordre du jour reste 
fameux : « L’incident est clos ! » Mais quelques semai¬ 
nes plus tard, l’incorrigible rigolo de table de mess, 
profitant adroitement d’un premier avantage et 
devenu, dans une suprême culbute, à la stupéfaction 
universelle, le champion de la suprématie du pouvoir 
civil, fit voter par les Chambres la loi qui retirait au 
conseil supérieur de la Guerre et au généralissime le 
droit de nomination des généraux, en réservait la 
désignation au seul ministre, c’est-à-dire à la majorité 
parlementaire. « Ce mode de recrutement, dit très 
bien l'auteur de l’admirable Précis de l'Affaire Dreyfus , 
Dutrait-Croyon, porta ses fruits en 1914 : dans les 
premières semaines de la guerre, il fallut remplacer 
près de la moitié des commandants de corps d’ar¬ 
mée. » Puis il céda la place au célèbre général André, 
politicien de l’espèce lugubre ou même macabre, qui 
entreprit aussitôt « l'épuration républicaine du cadre 
des officiers supérieurs et de celui des officiers subal¬ 
ternes », avec le gracieux concours des loges 
maçonniques. On sait qu’une gifle du secrétaire de La 
Patrie française, Gabriel Svveton, changea brusque¬ 
ment ce ténébreux et féroce imbécile en un petit tas 
de boue décoré de la Légion d'honneur. 

Ainsi, apres avoir deux fois couru le péril d’un coup 
de force militaire, le régime, par un retournement 
étrange, ayant mis l'armée à genoux, s’accordait 
encore la revanche de faire tenir le fouet par un mar¬ 
quis authentique, le plus brillant des anciens sous- 
lieutenants de l’Empire. 

Sans doute, chaque numéro de La Libre Parole 
continue encore d'apporter au public patriote l'article 
quotidien du maître, un de ces articles composés sur 



Envahissement de la solitude 


295 


deux colonnes, el qui donnent à la première page du 
journal maintenant illustre son caractère particulier, 
inoubliable, avec leurs paragraphes inégaux, les 
« blancs » nombreux, et ces trois points fatidiques, les 
trois points de suspension qui les terminent toujours, 
prolongent indéfiniment, comme d'une sorte de glas, 
l’écho de la dernière phrase. Visiblement l’auteur de 
La France juive tient à faire jusqu'au bout sa tâche, 
rend coup pour coup. Même vaincu sans retour, 
désespéré, il marquera encore, chaque jour, d’un mot, 
d’un chiffre, de quelque signe fulgurant, ce qu'il 
appelle letiage — letiage « du fleuve fangeux qui a 
coulé sur la France ». Hélas ! le Vainqueur des Victoi¬ 
res futures, né prophète en son pays — comme l'écrit 
magnifiquement M. Léon Daudet, s'en tiendra là 
désormais ; les événements lui donnent raison, trop 
raison. Alors, que dire de plus ? Et il est vrai qu au¬ 
jourd’hui la terrible lucidité de certains chapitres de 
La Fin d'un monde cause une sorte de malaise. Dix 
ans avant le drame, l’Affaire Dreyfus n est-elle pas 
déjà tout entière dans ce livre étonnant ? Ou plutôt, 
le premier fait posé — la trahison d’un Juif allié aux 
meilleures familles de sa race — le reste semble aller 
de soi, paraît se déduire logiquement de la situation 
des partis, de leurs mœurs. Car c’est moins sans 
doute dans la légendaire ténacité juive que dans sa 
profonde entente de la société moderne, de ses res¬ 
sorts secrets, de sa prodigieuse inconstance qu'il faut 
chercher les raisons d'une victoire, autrement incom¬ 
préhensible. il est clair qu’à la longue l'agitation fré¬ 
nétique, convulsive du petit monde juif devait finir 
par briser les nerfs d’un peuple gagné d'abord par la 
contagion de cette névrose orientale, pour lui si nou¬ 
velle ! puis s'effondrant tout à coup. Ainsi triomphe 
du meilleur homme une femme hystérique. Et c'est 
bien, en effet, au chantage d’une femme hystérique, 
à la classique menace de scandale que font penser les 
étranges paroles adressées par le grand rabbin Zadoc- 
Kahn, quelques jours seulement après l'arrestation de 
Dreyfus, au préfet de police Louis Lépine, telles que 
celui-ci nous les rapporte dans ses Mémoires. Quel 



296 


Démission de la France 


Français ne les lirait aujourd'hui sans un Frémisse¬ 
ment de dégoût — comme on retrouve au fond d'un 
tiroir, la bouteille de potion, les ampoules, la feuille 
de température, tout ce qui rappelle une longue mala¬ 
die, les premiers frissons, la fièvre, les longues nuits 
gluantes, insomnieuses ?... « Vous savez ce qui se 
passe, monsieur le préfet ? On veut envoyer au 
conseil de guerre l’un des nôtres. Si vous avez quel¬ 
que influence sur ce gouvernement, c’est le cas de le 
montrer. Si pareille chose arrivait, vous porteriez la 
responsabilité de ce que je vous annonce : le pays 
coupé en deux, tous les juifs debout et la guerre 
déchaînée entre les deux camps. Quant aux moyens 
de la soutenir, vous pouvez vous en fier à nous ! » 

Ils lavaient soutenu en effet. À aucun moment de 
notre histoire, alors même qu’un empereur mégalo¬ 
mane menaçait de sacrifier l'Europe à ses imagina¬ 
tions furieuses, notre pays n’avait soulevé contre lui 
un pareil mouvement de haine, hélas mêlée de 
mépris. Le monde entier s était passionné pour l'In¬ 
nocent, prononçait dans toutes les langues, avec l'ac¬ 
cent de l'enthousiasme et de l’amour, le nom désor¬ 
mais sacré de ce petit juif sournois, rageur et 
vaniteux, absolument indifférent, du moins en appa¬ 
rence, au tragique eschvlien de sa destinée, avec sa 
voix sans timbre — sa voix de bois, écrivait Maurice 
Barrés — ses méfiances maladives, sa rage chronique 
(que l’âge, dit-on, n’a pas encore aujourd’hui apaisée) 
contre ses défenseurs et ses partisans, ses scrupules 
cocasses d’officier bourgeois, et dont les pires tortures 
morales n’arriveront jamais à tirer un cri sincère, un 
cri humain, en dépit des belles phrases romanesques, 
inventées par les publicistes, et que se répètent 
à l’envi, en gloussant de tendresse, de Saint- 
Pétersbourg à Madrid, de Londres à Yokohama, des 
millions et des millions d'amoureuses... Où la France 
eût-elle trouvé la force de résister plus longtemps ? 
Elle ne demandait maintenant à ses maîtres, légiti¬ 
mes ou non, que le repos, l'oubli, le pardon. « Qu’ils 
se défendent donc eux-mêmes ! » murmurait-elle, en 



Envahissement de la solitude 


297 


pensant à ces militaires dindonnés par des avoués 
roublards, et poursuivant à travers les greffes l’argu¬ 
ment massue, la pièce, la bienheureuse pièce, la pièce 
décisive, tandis que bat sur leurs talons le grand dia¬ 
ble de sabre inutile, qu'ils finiront par accrocher au 
vestiaire des avocats. D’ailleurs l’Exposition univer¬ 
selle de 1900, la galerie des machines, la grande roue, 
le trottoir roulant, les palaces de plâtre et de mastic 
l’avaient rassasiée de sublime. Et à vrai dire peut-être 
était-elle lasse de se jouer à elle-même la comédie 
d’un risque imaginaire, bien décidée à ne le courir 
jamais... Sans doute on l’entendait encore « appeler le 
soldat », par habitude. Une femme charmante, aussi 
naïve, aussi ingénue aujourd’hui qu’hier dans ses hai¬ 
nes et dans ses amours, mais évidemment mal à l’aise 
dans le genre épique, la comtesse de Martel, plus 
connue sous le nom de Gyp, reprenait à sa manière 
le cri douloureux de Maurice Barrés, et faisant : 
boum ! sur la table de son petit poing fermé, chanton¬ 
nait aux lecteurs de La Libre Parole ce refrain idiot : 

Allons, petit piou-piou 
Chassons le cauchemar 
Chassons, chassons le lou... 

...Bet de Montélimar ! 


Hélas ! 

Il est vrai qu’à la même époque l’illustre journal où 
commençaient à s'affronter, sous l’œil du maître 
vieilli, toujours aussi amer et lucide mais prodigieu¬ 
sement entêté à ne pas voir, à ne pas entendre, déles¬ 
tant les disputes : — « On empoisonne ma vie ! On 
attente à mon cerveau !» — de médiocres ou même 
d’ignobles rivalités, s’enrichissait d’une collaboration 
magnifique, celle de Léon Daudet... « Nous som¬ 
mes heureux, écrivait Drumont le 10 novembre 1900, 
d’annoncer à nos lecteurs que Léon Daudet, le jeune 
écrivain à la verve originale et puissante, qui combat 
si vaillamment pour la cause nationale et française, 
devient notre collaborateur. Il a promis à Im Libre 



298 


Démission de la France 


Parole quelques-unes de ses pages vigoureuses et pro¬ 
fondes qui onl donné un nouvel éclat à un nom déjà 
illustre. » 

Derrière le « jeune écrivain » tout étincelant de vie, 
d'audace, de gourmandise et de génie, avec son teint 
doré, ses veux brefs, fulgurants, sa bouche nerveuse, 
cette voix de cuivre étrangement dominatrice, et tout 
à coup si caressante, jusqu’au rire pathétique où 
roule et se prolonge on ne sait quelle plainte secrète, 
augurale, entrait tout le passé de Fauteur de La 
France juive, le passé encore si proche. « Ce fut au 
Bien public — a-t-il écrit dans ses Souvenirs, vers 
1877 — que je rencontrai Alphonse Daudet, et que je 
me liai avec lui d’une amitié fraternelle. » 

Le printemps mettait ses premières gaietés dans les rues 
de Paris ; en me rendant aux bureaux du journal qui 
étaient rue Coq-Héron, dans la grande usine à journaux de 
Dubuisson, j'avais acheté, venue toute fraîche des Halles, 
une gerbe de jacinthes, de ces belles jacinthes qui ont 
l'éclat de certaines chairs de femmes à rellets lustrés, fer¬ 
mes, satinées, souples et brillantes. 

Daudet eut un cri d’envie en apercevant ces fleurs toutes 
humides encore, et qui entraient comme une poésie dans 
cet entresol noir où chacun était déjà en train de faire de 
la copie. 

« Le magnifique bouquet ! s'écria-t-il. 

— Voulez-vous l'emporter pour l'offrir à Mme Dau¬ 
det ? » 

C’est ainsi que nous devînmes amis. 

Ils le furent toujours, et même sans doute au 
plein de la querelle aujourd’hui oubliée, rendue 
publique alors par un chapitre d’ailleurs admirable 
de tendresse jalouse et déçue, de colère aveugle, 
écrit à l’occasion du mariage de Léon Daudet avec 
Jeanne Hugo (cérémonie que le juif Simon, dit 
«Lockroy», héritier du poète, «ce camelot qui a 
vendu de la politique comme ses pareils vendaient 
des cravates sous les poites cochères », ce « Turlu- 
pin dont la face blême porte la trace de tant de 
soufflets » avait voulu purement civile) et que je 



Envahissement de la solitude 


299 


rappelle ici volontiers, ne serait-ce que pour 
déconcerter l'attente hypocrite de quelques tartufes 
qui nous guettent sans doute à ce détour. Nul n'a 
mieux compris peut-être que l'auteur de Mon vieux 
Paris ce « Méridional ultra-parisianisé » dans lequel 
il retrouve très justement un « homme de lumineuse 
et droite raison », un esprit équilibré et pondéré. 
« Je vois très bien mon Daudet assis sous un vieux 
figuier, dans son Midi, comme les anciens du vil¬ 
lage, autrefois, et faisant fonctions d'un juge de paix 
paternel ; il accommoderait les différends, jugerait 
une affaire dun coup d’œil, dirait à chacun la 
parole qui convient, résumerait dans ses propos 
pleins de verve et de bonhomie ce que l’expérience 
a appris à un observateur tel que lui ; en un mot il 
expliquerait la vie aux bonnes gens. » 

En ce nouveau collaborateur, qu’il avait connu petit 
garçon — « lorsque j’ai vu pour la première fois ce 
grand gaillard on allait le mettre au collège, il avait 
des cheveux blonds tout bouclés et ressemblait à une 
fillette » — le vieux maître pouvait retrouver avec 
émotion la richesse de l’auteur des Lettres de mon 
moulin, sa poésie, et surtout « cette vertigineuse 
adresse à saisir spontanément sous les conventions, 
les attitudes voulues, les arrangements, le vrai des 
hommes et des choses », tous les dons enfin de l'ami 
disparu, mais comme transfigurés par une sorte de 
démon intérieur, une incomparable puissance tragi¬ 
que. J’ai voulu relire ce premier article du futur direc¬ 
teur de L'Action française, et je ne doute pas qu’un 
certain nombre de ses actuels censeurs ne le relisent 
avec autant de plaisir que moi. Écrit en pleine guerre 
anticléricale, il s'intitule Le Tempérament catholique 
et se termine ainsi : 

La Foi, sur les âmes d’un grand pays tel que le nôtre, a 
son flux et son reflux, comme la mer. C'est alors que ses 
contempteurs la supposent décroissante qu’elle revient et 
submerge tout. Elle agit sur un peuple comme sur l’indi¬ 
vidu, par alternatives imprévues et pressantes, par reprises 
héréditaires et surprises. Tous les palabres, toutes les 



300 


Démission de la France 


écluses ouvertes de l'éloquence administrative, judiciaire 
et parlementaire ne changeront rien à ce fait. 

On peut dire que l’année 1900 fut la première de 
cette période que le même Léon Daudet nomme jus¬ 
tement l'Avant-Guerre. En quelques mois, la crise 
dreyfusienne vient d'achever, de rompre les cadres 
des partis : aux groupements provisoires, constitués 
en vue de la conquête succède à gauche le parti radi¬ 
cal-socialiste, né le 22 mai 1901, le plus admirable 
instrument d’exploitation parlementaire qu’on ait 
probablement jamais vu, si puissamment organisé 
que les désastres de la guerre et les déceptions de la 
paix ne l'entameront même pas, que nos fils le ver¬ 
ront, parvenu au terme de sa lente et naturelle évolu¬ 
tion vers le socialisme d'Etat, mourir de sa belle mort, 
mourir de vieillesse. A l’exemple de ses adversaires, 
l’opposition va, de son côté, chercher la formule 
d’une Fédération des mécontents — c’est-à-dire des 
blackboulés du suffrage universel, dans la naïve espé¬ 
rance d'obtenir un jour quelque partage à l’amiable 
du pouvoir, rêve dont rien n’a pu la distraire encore. 
Le 28 octobre 1900, en effet, M. Piou fonde LAction 
libérale populaire , merveilleux régulateur de l’opinion 
bien-pensante, parfait outil aux mains de la Républi¬ 
que anticléricale, et qui va lui permettre de poursui¬ 
vre, avec le minimum d a-coups, jusqu'au vote de la 
loi de Séparation, le grand œuvre de la laïcité. 



XV 

LE TRIOMPHE DU CHAND D’HABITS 


Dès lors, en pleine réorganisation politique, tandis 
que sc préparent fiévreusement les élections de 1902, 
le pays, rassasié de grands desseins jamais accomplis, 
secrètement honteux peut-être de son inutile dépense 
de sève, de cette espèce de pollution d'héroïsme ver¬ 
bal, se détourne peu à peu de l'auteur de La France 
juive. Il acceptera volontiers, entretiendra même à ses 
frais, comme une curiosité patriotique payée son 
prix, un Déroulède. Mais l'ironie de Dmmont le brûle 
maintenant jusqu’à l’os. Et d’ailleurs, il a perdu le 
sens de cet appel à la race, n’est plus sensible à un 
certain accent, dont le pathétique l’horripile, puisque 
aussi bien l’heure est à l’optimisme, à la confiance, 
aux « luttes pacifiques », à « l’équipement natio¬ 
nal » — bref à cette littérature des gouvernements 
bien nourris que ressuscite aujourd'hui, pour l’émer¬ 
veillement de Clément Vautel, l’énigmatique André 
Tardieu. Déjà l’ancien groupe antisémite de la Cham¬ 
bre a perdu seize membres parmi lesquels Lasies, 
Millcvovc, Pontbriand, Paul de Cassagnac, Massa- 
buau. Les congrégations, dont le destin se décide à ce 
moment même à la tribune de la Chambre, au cours 
d’une sorte de tournoi académique où s’affrontent 
les grandes vedettes oratoires Viviani, de Mun, 
Piou et Jaurès, n’attendent leur salut que d'une tar¬ 
dive et suprême révolte du libéralisme légendaire de 



302 


Démission de la France 


M. Waldeck-Rousseau. Dans leur terreur de four¬ 
nir — selon la formule naïve — des armes à l’adver¬ 
saire, elles se hâtent de désarmer leurs propres trou¬ 
pes, déciment les partis nationaux par un débauchage 
systématique au profit de l’Action libérale, parti pure¬ 
ment électoral, jugé ainsi moins compromettant. 
Malheureusement pour elles, un assez grand nombre 
de prêtres séculiers, non moins impatients de dissiper 
d’autres regrettables malentendus, prêtaient une 
oreille qu’on eût voulu moins complaisante aux allu¬ 
sions tentatrices du président du Conseil, affirmant 
que, « loin de vouloir atteindre la religion », il défen¬ 
dait les véritables intérêts de l’Eglise, « en protégeant 
contre des réguliers trop puissants le modeste clergé 
paroissial, si digne de l'estime du gouvernement de la 
République». Quel diplomate de lecole du Rallie¬ 
ment n’aurait en secret caressé ce rêve de laisser 
payer de l'immolation, désormais inévitable, de quel¬ 
ques congrégations non autorisées, une solide assu¬ 
rance contre les risques d’une imminente dénoncia¬ 
tion du Concordat ? Un jeune parlementaire de grand 
avenir, M. Raymond Poincaré, ne venait-il pas de 
conclure une respectueuse controverse avec son maî¬ 
tre Waldeck-Rousseau par la formule magique répé¬ 
tée depuis tant de fois : ni réaction, ni révolution ? 
L’alliance des libéraux et des progressistes de 
M. Méline et de M. Ri bot parut dès lors assurer, aux 
élections de 1902, l’écrasement du parti anticlérical, 
le triomphe des modérés. Au succès d’une telle entre¬ 
prise il parut aussitôt convenable de sacrifier un cer¬ 
tain nombre de députés sortants, trop suspects aux 
républicains. L’auteur de La France juive était de 
ceux-là. Le 25 avril, à onze heures du soir, l’immense 
transparent de l/i Libre Parole apprit aux boulevards 
la nouvelle incroyable : « Drumont battu. » 


Il était battu en effet. Mais le Ralliement l’était avec 
lui, plus que lui. Déjà, au cours de la campagne élec¬ 
torale, Waldeck-Rousseau avait signalé aigrement à 
ses préfets « l’ingérence des prêtres » constituant un 




Le triomphe du chaud d’habits 


303 


« abus flagrant des Jonctions ecclésiastiques ». Ainsi 
se trouvait reconnue et récompensée, par le grand 
bourgeois libéral, la bonne volonté des hommes de 
M. Piou, le touchant effort de leur loyalisme républi¬ 
cain. Quelques semaines plus tard, la nouvelle Cham¬ 
bre se donnait un ministère de gauche, présidé par 
Émile Combes. L’ancien séminariste, tout luisant de 

C olitesse et d'onction, comme frotté de l’huile de la 
aine, jette aussitôt son défi, d’une voix douce, impi¬ 
toyable : « Cédant à de coupables suggestions, une 
partie du clergé a voulu confondre la cause de l’Eglise 
catholique avec celle des congrégations religieuses ; 
contrairement à l’esprit de la législation, elle est des¬ 
cendue dans l’arène électorale. De tels écarts sont 
intolérables ; nous aurons à examiner avec vous, si 
les moyens d’action dont le gouvernement dispose 
aujourd’hui suffisent à en empêcher le retour. » — 
« Ne vous laissez pas distraire de votre tâche, 
concluait-il, posez-vous ccttc question : qui l’empor¬ 
tera du gouvernement ou de la congrégation ? » 

Plus de trois cents voix approuvèrent cette déclara¬ 
tion de guerre. A sa profonde stupéfaction le naît 
M. Piou y put reconnaître celles de soixante républi¬ 
cains modérés. Cent quinze progressistes, alliés 
d’hier, s’étaient courageusement abstenus. 

Désormais sûr de sa majorité, le singulier petit 
homme, dont la niaiserie finaude d’Émile Loubet 
avait fait un président du Conseil, se met à l’œuvre 
avec un empressement convulsif. Sur sa demande, le 
Parlement approuve successivement la fermeture des 
établissements libres ouverts postérieurement au 
1 er juillet 1901, puis celle des établissements non 
autorisés existant avant cette date, et vote enfin le 
7 juillet 1904 l’abrogation pure et simple de la loi Fal- 
loux, c’est-à-dire l’interdiction de l’enseignement libre 
à tous les degrés. 

Dix-huir mois durant, les habitués des séances parle¬ 
mentaires purent se donner le régal d’un tournoi 
d’éloquence où les Gavraud, les Leiolle, les Cuchin, 
les Ramel l’emportèrent nettement sur les Buisson, 



304 


Démission de la France 


les Barthou et les Trouillot. Mais on pouvait craindre 
qu'à la longue cette controverse interminable, plus 
philosophique que politique, ne finît par rebuter un 
public immense tenu à n en rien connaître que les 
maigres comptes rendus de son journal favori. Une 
fois de plus, d’ailleurs, l'opposition libérale se 
condamnait elle-même à n’opposer à ses adversaires 
qu’un système terriblement fragile et compliqué d’ob¬ 
jections spécieuses, de l’espèce connue au lycée sous 
le nom de colles, résolue qu’elle était à soutenir vaille 
que vaille l’impossible gageure de défendre contre 
une majorité organisée, issue légalement du suffrage 
universel — elle ralliée d’hier ! — la véritable, l’au¬ 
thentique tradition démocratique. On eut ainsi la 
surprise d’entendre le comte Albert de Mun citer 
contre M. Rabier ou Trouillot tel article de la Déclara¬ 
tion des droits de l’homme, et M. l'abbé Lemire 
chargé de défendre à la tribune française l’Ordre des 
chartreux exposer gravement que cette congrégation, 
« société élective, société des biens, société de tra¬ 
vail », avait une constitution républicaine. 
Inexplicable impuissance pourvu que l'on s’entête à 
n'en pas rechercher ni analyser les causes profondes. 
« En somme, tous ces gens de droite ont peur », disait 
un jour le rusé petit M. de Freycinet. Il serait trop 
simple, et réellement aussi trop injuste de confondre 
ici peur et lâcheté. Tel homme qui ne reculera pas 
dans l’accomplissement d’un devoir nettement défini, 
urgent, au péril même de sa vie, pourvu que l’autorité 
d'un chef légitime ou seulement la force de l'évidence 
lui ait fait sentir la nécessité, l’utilité du sacrifice, 
manifestera toutes les formes de la pusillanimité, si 
on prétend le laisser juge, non pas sans doute du droit 
lui-même, mais des moyens à employer pour le 
défendre. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le soldat 
le plus héroïque à l’assaut se montrera le plus timide, 
sinon le plus lâche, dans la solution de certains cas 
de conscience. La faiblesse de l’opposition catholique 
fut justement de ne connaître que cette sorte d'unani¬ 
mité grossière qui naît d’un sentiment commun de 
mépris ou d’indignation. Sitôt jeté le cri de la colère. 



Le triomphe du chand d'habits 


305 


du dégoût, chacun de ces avocats infatigables, en qui 
la naïve rouerie des bons religieux affectait de voir 
des héros ou même des martyrs, leur prodiguant ces 
flatteries énormes, compactes, dont l'éloquence des 
congrès ecclésiastiques garde le secret, repris par la 
crainte de l'électeur et celle, plus noble, de manquer 
gravement aux règles du jeu, de laisser suspecter par 
l'ennemi la bonne foi de son ralliement, se plongeait 
dans ses calculs et ses statistiques. Qu’eussent béné¬ 
volement risqué ces parlementaires bien-pensants 
auxquels — merveilleuse rencontre de l'intérêt et de 
l’honneur ! — un épiscopat terrorisé n’imposait plus 
qu’une consigne, d'ailleurs absurde : résister au 
suffrage universel sans le mécontenter, sans compro¬ 
mettre un siège pavé si cher — bref, être réélu à tout 
prix ? « Battez-vous, mais ne vous faites pas tuer ! » 
soufflait-on anxieusement, vers 1904, à l’oreille des 
défenseurs du droit et de la justice. Dix ans plus tard 
nous payâmes plus cher la défense du Droit et de la 
Justice, lorsque la Démocratie nous présenta la noie 
des frais. 

C’est en ce sens qu’il est permis de dire qu’une partie 
de l'opposition de 1904, si valeureuse en paroles, fut 
dominée par ce sentiment profond d’insécurité, d’in¬ 
certitude, auquel la malveillance peut évidemment 
donner un autre nom. « Cet aveu de la peur, écrit 
Drumont, n’a rien qui puisse déplaire à l'historien 
social ; elle rend sa tâche plus facile, elle supprime 
tout ce fictif, ce mensonge, ce théâtral, cette déclama¬ 
tion oratoire et journalistique qui a rempli d’une 
décevante fumée les années qui viennent de s’écou¬ 
ler. » 

Est-cc seulement la peur banale, la crainte du risque, 
l'humiliant mais, à tout prendre, légitime mouvement 
de l'instinct baptisé si comiquement par les naturalis¬ 
tes l’instinct de conservation ? Même pas. L’homme 
moderne sait encore mourir ; mais ce que l’auteur de 
Lxi France juive reproche justement à ce malheureux, 
c’est de ne pas savoir vivre, d’avoir perdu ce goût vio¬ 
lent et jaloux de la vie qui fait justement les martyrs, 
car les martyrs ne se recrutent que par exception 



306 


Démission de la France 


dans la clientèle des psychiatres, chez les mélancoli¬ 
ques ou les anxieux. Et bien que Drumont fasse ici 
peut-être la part trop belle à certaine thèse historique 
réfutée par Fustel, il n’a pas tort de noter une perver¬ 
sion plus profonde : le besoin, la nostalgie et comme 
la religion de la servitude, de la bienheureuse servi¬ 
tude qui dispense de vouloir, d’agir, mesure à chacun 
sa tâche, fera demain de l’homme, le plus grand et le 
plus ingénieux des insectes, une colossale fourmi : 

Lorsque les conquérants germains et francs qui, unis aux 
purs Gaulois et aux Celtes, constituèrent véritablement la 
France eurent perdu leur vigueur, l’élément gallo-romain 
l’emporta, la race latine reprit le dessus ; or cette race est 
faite pour la tyrannie puisqu’elle n’a aucun ressort de 
conscience ; elle adore une idole imbécile, une idole de 
marbre ou de plâtre qu'on appelle la Loi, cl au nom de 
cette Loi, elle subit tout. 

La Loi, c’est le licteur qui \ient de la part de César 
annoncer au citoyen romain qu’il est condamné à mourir, 
mais qu’on lui laisse le choix du supplice ; c'est le gen¬ 
darme de la Révolution qui vient parfois tout seul arrêter 
cinq ou six personnes et qui les conduit au Luxembourg 
ou à la Conciergerie, où un autre gendarme vient les 
chercher pour les conduire à la guillotine. Jamais il n'eût 
entré dans la cervelle de ceux qu'on arrêtait ainsi l’idée de 
commencer par tuer le gendarme. C'est là un spectacle 
extraordinaire et il n’y a jamais qu'en France qu'un gouver¬ 
nement ait pu s'appeler, comme par une désignation cons¬ 
titutionnelle : la Terreur. 

Les hommes de droite ou du centre, modérés, libé¬ 
raux, démocrates, si modestes dans leurs revendica¬ 
tions, si faciles à rassurer, si prompts à sc jeter dans 
les bras de l’adversaire, à chercher le creux de son 
giron de leurs bonnes grosses têtes sans rancune et 
sans cervelle, se sont plaints amèrement de l’inexpli¬ 
cable malentendu qui trente ans, de 1880 à 1910, 
retint à distance, indifférent ou même hostile, un 
peuple généreux qu’eût dû révolter le sectarisme d’un 
Buisson ou d’un Combes. C'est que précisément la 
timidité de leur défense ne réussit jamais à imposer 



Le triomphe du chaud d'habits 


307 


à personne une idée nette, et comme la sensation 
physique du droit violé. Leurent-ils réellement eux- 
mêmes ? On en doute. Et par exemple comment ces 
bonshommes des faubourgs, qui avaient donné sans 
broncher quarante mille des leurs à la Commune, 
auraient-ils gardé leur sérieux en lisant tel éloquent 
plaidoyer d'Albert de Mun, s'efforçant de justifier à 
la tribune de la Chambre de braves paysans bretons 
convaincus d’avoir arrosé d'urine et barbouillé d’ex¬ 
créments la gendarmerie de Lesneven et de Saint- 
Mchen ? « Vous avez condamné les soldats de France 
à frayer, les larmes aux yeux, au milieu d’une foule 
affolée de désespoir, le chemin de vos exécuteurs ... 
Vous avez violé les lois. Nous avons été dans notre 
droit en vous résistant ! » 

Des droits ? s’écrie Drumont. Ils ne se doutent même pas 
de ce que c'est qu’un droit. Tout le monde a des droits, le 
tout est de savoir les défendre. Les ccnt peuples que Xerxès 
et Darius traînaient à leur suite, les Lydiens, les Ioniens, 
les Mèdes avaient autant de droits que les Grecs. Seule¬ 
ment les Grecs étaient vaillants, robustes, assouplis par la 
vie du gymnase et ils ont prouvé qu’ils avaient des droits 
par le fait seul qu’ils les ont défendus. 

Jamais Bismarck n’a dit : « La Force prime le Droit » ; il 
a dit : « La Force crée le Droit » ; et il a entendu ce mot 
Force dans le sens étymologique et véritable : vis, ou virtus, 
la virilité, la vertu virile, l’énergie de l’homme. 

C'est en matière religieuse surtout que le principe est 
juste. Quel est 1 e critérium, la mesure à laquelle les gens qui 
ne croient pas peuvent mesurer la croyance des autres ? 

« Vous me dites que vous croyez... Pourquoi voulez-vous 
que je m’en rapporte à vous ; car enfin vous nie parlez 
d’une abstraction, d’une chose que je ne vois pas ? Croyez- 
vous vraiment ? 

— Je crois assez pour être prêt à mourir, mais naturelle¬ 
ment, avant d'en arriver à cette extrémité, je commencerai 
par vous tirer des coups de fusil. 

— À la bonne heure ! voilà une affirmation palpable, une 
base pour discuter. » 

C’est ce qu’ont fait les Vendéens, qui n étaient pas des 
Gallo-Romains, mais des Celtes. Quand ils ont eu tué un 
millier de bleus, qu’on a eu tué autant des leurs, et qu’on 



308 


Démission de la France 


a vu que ce serait toujours à recommencer, il s'est trouvé 
un homme sensé qui a dit : « Il serait peut-être plus simple 
de laisser ces gens-là aller à la messe, puisqu’ils y 
tiennent. » 

Hélas! la page quon vient de lire a été écrite en 
1891, quelques années seulement après l'explosion de 
La France juive . Le vieux maître n'aura plus désormais 
cet accent. Chaque soir, vers six heures, sa modeste 
voiture stoppe boulevard Montmartre, venue de l’au¬ 
tre côté de la Seine, du lointain passage Landrieu. Il 
monte pesamment l'escalier maintenant toujours vide, 
il tourne d’une main déformée par les rhumatismes le 
bouton de cuivre qu'a détraqué si souvent jadis la poi¬ 
gne énervée de Mores, et sur le seuil familier redresse 
sa haute taille, secoue au nez du garçon d'antichambre 
sa crinière de jour en jour plus grise, presque blan¬ 
che... « Voilà le patron ! » souffle Mérv, ou Papillaut, 
ou Devos, à l’oreille de quelque jeune débutant venu 
proposer un article — « Oh ! rien, monsieur, une sim¬ 
ple chronique... » — la carte de recommandation du 
« vieil et fidèle abonné » — militaire ou chanoine — 
dans la poche de son veston. Mais le directeur de La 
Libre Parole est pour celui-là toujours sorti. Il gagne 
lentement son bureau, allume un nouveau cigare, 
appelle chacun de ses collaborateurs — « le rapport 
du colon ! » dit Biot — les interroge tour à tour un 
moment, le regard distrait, rapide, un peu anxieux, 
derrière les lunettes cerclées dor. « Très bien... très 
bien... Parfait... » Puis, tout à coup, il hausse brutale¬ 
ment les épaules, d'un geste canaille, vraiment peuple, 
cite au hasard un nom, un chiffre, une dépêche 
d’agence — pas même : quelque fait divers banal, insi¬ 
gnifiant pour tout autre que lui — et il éclate en récri¬ 
minations comme on éclate en sanglots. «< Ou’en dites- 
vous, mon ‘ami ’ ? Hein ? Ouelle hypocrisie ! Quelle 
lâcheté ! Mais comme c’est curieux. Un pays qui s’en 
va, qui se vide, qui se vide comme un abcès ! Ah ! mon 
cher, ce régime, quelle magnifique tumeur ! Que vou¬ 
lez-vous, c'est plus fort que moi : depuis des années je 
la regarde pousser, je l'observe, je la palpe, je la flaire. 



Lu triomphe du chaud d'habits 


309 


L'historien social, mon ami, n’a pas le droit d'avoir des 
nausées... » L'autre écoute, ou feint de l'écouter, hoche 
la tète, dissimule un bâillement, sort enfin sur un geste 
de remerciement, d'adieu, cède la place au camarade, 
échange avec lui, sur le seuil, un sourire farceur. À La 
Libre Parole de 1905 qui croit encore à la délivrance, à 
la victoire, ou meme au succès ? Méry, déjà conseiller 
municipal, ambitieux d’autres lauriers, dont la mort 
interrompra bientôt une carrière politicienne hélas ! 
assez brillamment commencée, jalouse son rival 
Devos, l'ancien garçon quincailler dont la vieille cuisi¬ 
nière de Drumont, sa tante, vient de faire l’administra¬ 
teur du journal, et qui remue sans répit, sous son 
crâne têtu, les projets ténébreux que ne trahira jamais 
son regard plat, son regard heureux et niais de gars 
du Nord, prompt à la rigolade... La rédaction tout 
entière suit, d’une attention discrète, le duel abject de 
ces deux adversaires également avides. Méry a pour 
lui une astuce supérieure, quelque talent et la compli¬ 
cité d’une femme experte. Devos, lui, apporte des 
contrats de publicité qui vont soutenir quelque temps 
l’agonie du journal, frappé à mort. Qui l'emportera ? 
L’auteur de lui France juive devra déchiffrer jusqu’à la 
dernière ligne, par on ne sait quelle ironique et atroce 
revanche du destin, cette dernière page de sa vie, 
comme arrachée telle quelle au plus féroce, au plus 
désespéré de ses livres. 

Qui reconnaîtrait l'implacable polémiste de La 
France juive dans ce vieillard voûté, bedonnant, la 
cravate toujours flottante, mais affublé le plus sou¬ 
vent désormais, non plus de ses belles vestes de 
velours, mais d'une redingote de notaire ? On l’a vu 
revenir un jour, d'une de ses rares promenades à pied 
vers le Champ-de-Mars alors désert, boitant bas et 
tenant à la main sa canne de cuir doublée d'une 
mince aiguille d’acier, cadeau de Jules Guérin, souve¬ 
nir des manifestations antisémites. Interpellé, puis 
frappé par un certain peintre mondain, du nom de 
Dreyfus-Gonzales, il s’est jeté sur ce juif, avec ses 
forces miraculeusement retrouvées, prétend l’avoir 



310 


Démission de la France 


laissé sur place hors de combat, presque mourant. 
« Mes amis, voyez-vous, j'ai beau vieillir, je suis une 
vieille bête, c'est entendu, mais une fois échauffé, je 
redeviens jeune. C était pourtant un fort gaillard, oui, 
ma foi, ce juif... Hé bien, j'ai pris un contre, comme 
ça, et je lui ai sauté dessus — pif, paf ! Vous ne le 
reverrez plus sur le boulevard avant six semaines. » 
Sans doute, sans doute... Seulement, vingt-qua¬ 
tre heures plus tard, la rédaction se montrait l’agres¬ 
seur à la terrasse d’une brasserie chauffant tranquille¬ 
ment au soleil ses reins à peine courbatus... Et l'année 
suivante, comme pour que ce minuscule épisode fût 
parfait, s’appliquât, étroitement, au sort ainsi qu'à 
l'œuvre du maître déchu, le célèbre père du Lac s'en¬ 
tremettait auprès de S.S. Léon XIII qui, sur ses ins¬ 
tances, consentait à M. Dreyfus-Gonzalès la rare 
faveur de poser en personne pour un portrait qui eut 
les honneurs du Salon de peinture, en 1905. 

Qu’importe maintenant au solitaire ? Il s'échappe à 
Soisy le plus qu’il peut, se fait conduire au loin, à 
travers sa chère forêt, revient seul, en poussant du 
pied les feuilles moites. « Je crois que je n’aime plus 
que les arbres », dit-il le regard vague, pétrissant ses 
cigares noirs de ses longs doigts fuselés. L’ancien 
parti antisémite finit de se déchirer par lambeaux. 
Jules Guérin que hait Méry, attaqué par La Libre 
Parole où son rival le traite quotidiennement de 
mouchard, riposte dans La Tribune française qu’il 
vient de fonder, traite Devos et Méry d'escrocs et Dru- 
mont lui-même de « vieux svcophante ». Le Grand 
Occident n’existe plus que sur le papier. Terrorisés 
par le souvenir de la Haute Cour, les ligueurs de pro¬ 
vince n’osent plus donner leur adresse et, sous ce 
magnifique prétexte, cessent de payer leurs cotisa¬ 
tions. « De toutes les bandes qui en 1899 s’agitaient 
autour du fort Chabrol, écrit un des rédacteurs de La 
Tribune, il ne restait plus qu’une douzaine environ de 
braillards qui venaient de temps en temps au nou¬ 
veau journal nous éblouir de leur jactance et que petit 
à petit nous éconduisîmes poliment... » 

Max Régis lui-même, l'ancien maire imberbe d’Al- 



Le triomphe du chaud d'habits 


311 


ger, le génial émeutier de vingt ans, au profil consu¬ 
laire — il descendait, dit-on, d’une belle Milanaise 
remarquée par Bonaparte — retombait dans la nuit 
profonde, à vrai dire un peu suspecte, d’où avait jailli 
si brusquement sa fulgurante étoile. Après une 
suprême escapade — un fort Chabrol africain, qui 
tint huit jours — il s était enfui en Espagne. On ne le 
revit qu’un moment à Paris. Un certain Laberdesque, 
son émule auprès des femmes d’Alger, qu’un duel tra¬ 
gique (l’adversaire éventré, lui-même laissé sur le ter¬ 
rain, l’aine traversée d'un coup de sabre), avait fait à 
seize ans le héros des faubourgs, plus tard insurgé 
bénévole à Cuba, condamné à mort par les Espa¬ 
gnols, évadé la veille de son exécution, depuis fonda¬ 
teur du journal La Revanche et l’un des plus dange¬ 
reux adversaires de l’antisémitisme en Algérie, venait 
de passer la mer dans la seule intention de provoquer 
Régis en un duel à mort qui passionna les experts, 
dura deux matinées, et se termina par un miracle, 
étant donné la qualité des deux adversaires sans acci¬ 
dent grave, mais par la défaite morale de l’insurgé de 
1899, dont on n’entendit plus parler. 

D’ailleurs la résistance nationale allait de toutes 
parts s’affaiblissant. La Ligue de la Patrie française, 
instrument colossal aux mains du gentil Tourangeau, 
Jules Lemaître, et à l’aile exténuée d’un moineau de 
Pans, François Coppée, achevait de s’user en délibé¬ 
rations piteuses et en petits conflits, « non sans déri¬ 
ver peu à peu, ajoute Maurras, vers l’obsession électo¬ 
rale ». — « Où vont-ils ? se demandait Vaugeois ; et 
même, veulent-ils aller quelque pan ? » Mettant à 
profit l’utile diversion de la lutte religieuse, riche de 
combinaisons et d’équivoques, le régime, toujours 
implacable, opposant, aujourd'hui comme hier, systé¬ 
matiquement, sa politique d’audace et de prestige aux 
manœuvres intimidées de l'opposition cléricale, pour¬ 
suivait le grand œuvre de l'acquittement définitif 
d’Alfred Dreyfus. Au cours du mois d’avril 1903, le 
ministre de la Guerre, général André, avait feint 
hypocritement « d’accepter » une enquête admi¬ 
nistrative sur les documents de l’Affaire dont fut 



312 


Démission de la France 


chargé un officier franc-maçon complaisant, le capi¬ 
taine large. Bien que ce dernier eût déclaré, dans un 
accès de bonne foi, ne pouvoir « garantir la date d'au¬ 
cune pièce du dossier secret », la commission consul¬ 
tative, réunie sous la présidence du garde des Sceaux, 
après l'examen de la « pièce 26 » (billet de Panizzardi, 
attaché italien, annonçant à l'attaché allemand 
Schwarzkoppen, son complice, la prochaine livraison 
de « renseignements intéressants sur l'organisation 
des chemins de fer »), décida que le service des ren¬ 
seignements l'avait datée à tort (et sans doute inten¬ 
tionnellement) du mois de mars 1894, bien qu elle fût 
du 28 mars 1895, c’est-à-dire d’une date bien posté¬ 
rieure à celle du départ d'Alfred Dreyfus, dont le stage 
au service des chemins de fer, où la pièce avait été 
vraisemblablement dérobée, était terminé à cette épo¬ 
que, et elle conclut à la révision. Aussitôt saisie de 
cette proie, la Cour de cassation, dont le procureur 
général Baudoin s'était signalé jadis par onze juge¬ 
ments de complaisance en faveur de Frédéric Hum¬ 
bert avant la condamnation de cet escroc, retroussant 
courageusement ses jupes rouges, se jeta dans la 
mêlée avec un zèle intrépide, brouillant les dossiers, 
ajournant l’audition des témoins gênants, mais rece¬ 
vant, en pleines vacances de Pâques, quarante-six 
dépositions jugées utiles ou favorables, et finissant, 
d'hypothèse en hypothèse, par faire inculper de falsi¬ 
fication deux officiers irréprochables, les capitaines 
Maréchal et Dautriche, qui furent acquittés quinze 
mois plus tard à l’unanimité, le commissaire du gou¬ 
vernement ayant dû lui-même abandonner l’accusa¬ 
tion. Quelle que soit l’opinion d’un honnête homme 
sur ces interminables débats, où amis et ennemis de 
l’armée rivalisèrent de dialectique et d’ingéniosité, 
une première évidence s'impose : si l’on admet que, 
pour éclaircir certains points d’une affaire d espion¬ 
nage forcément obscure, les accusateurs du juif, à 
bout de pièces et d’arguments, n’aient plus eu parfois 
à engager que leur parole, ils jetaient en même temps 
dans la balance leur honneur, leur carrière, leur 
fortune et parfois leur vie. Au lieu que chacun des 



Le. triomphe du chaud d'habits 


313 


défenseurs du Droit et de la Justice la victime d’ail¬ 
leurs exceptée, qui fut admise à la retraite, en 1907, 
comme simple capitaine, à 2 350 francs par an — n’a 
jamais attendu longtemps son salaire... 

Ce fut pourtant La Libre Parole qui tira l’un des der¬ 
niers coups de canon de la célèbre Affaire, avant que 
LAction française quotidienne, par une campagne qui 
restera comme le modèle du genre, eût tenté de soule¬ 
ver le public contre la manœuvre, incontestablement 
frauduleuse celle-là, de la Cour de cassation annu¬ 
lant, contre l’esprit et la lettre meme du Code 
d'instruction criminelle, le jugement du conseil de 
guerre de Rennes. Au cours du procès Dautriche, en 
effet, Albert Monniot convainquit le capitaine Targe 
de s’être abouché secrètement avec l’espion Aus¬ 
terlitz. Mais Drumont s’est depuis longtemps retiré 
de la lutte. L'heure est passée : dès lors qu'importe 
d’avoir raison ? « Nos chefs militaires, écrit-il, ont 
préféré plaider le dossier », et ils ont perdu. Qu’im¬ 
porte ? Cela, en somme, n’a rien d'humiliant pour 
eux : « Ils ont été roulés par les chats-fourrés. Ce que 
le public leur pardonnera moins facilement, par 
exemple, c’est d'avoir capitulé devant une poignée de 
juifs. Comme leurs prédécesseurs s’étalent laissé 
emmener en Allemagne, il y a vingt-huit ans, dans des 
wagons à bestiaux sous les huées des femmes alle¬ 
mandes, ils se sont laissé mettre cette fois dans le 
tombereau à ordures des dreyfusards et des insul- 
teurs cosmopolites... Le peuple de Paris, qui a l'ins¬ 
tinct du salut, les appelait et les acclamait pour les 
faire marcher. Ils n’ont pas voulu marcher et le peu¬ 
ple en est devenu antimilitariste. *> Cependant, par 
tendresse pour son ami Coppée qui le presse d’agir, 
le vieux maître à la bouche amère mon Ire, une der¬ 
nière fois, au peuple des bien-pensants, la voie du 
salut, celle de la résistance illégale, et désespérant 
d’emmener son troupeau fantôme jusqu’aux barrica¬ 
des, il fonde une « Ligue pour le refus de l’impôt ». 
Elle dura très exactement le temps nécessaire pour 
fournir à son président le sujet d’un bel article désa- 



314 


Démission de la France 


busé, n ayant jamais groupé, avec Dru mont , Méry et 
Coppée, que huit membres — Castellane, Saint-Ouen- 
tin, Montesquieu, Chalup, Lobienen, Biencourt, le 
R. P. Billiot et la comtesse de Bouéyic — qui, au 
milieu de l’indifférence générale, rachetèrent mélan¬ 
coliquement les quelques meubles dispersés aux 
enchères par l'huissier du fisc... « Il y a évidemment 
des touches cassées dans le clavier humain, écrit Dru- 
mont, des notes qui ne rendent plus... » 

Le régime moderne a créé, on peut le dire, un type d'être 
spécial que l’on serait tenté d'appeler le contribuable ; car 
en réalité si on demandait à beaucoup d’hommes de ce 
temps pourquoi ils sont sur la terre, ils seraient bien 
embarrassés de répondre et finiraient par vous dire : 

« Ma foi. pour faire notre service militaire, pour acquit¬ 
ter nos contributions et pour payer notre terme. » 

Le gendarme, le percepteur, le propriétaire sont, pour la 
plupart, la forme visible du devoir, et dès qu'on est en règle 
avec eux, on a l’esprit en paix. 

Aussi, remarquez-le, ces contributions, le Français les 
paie avec une certaine joie ; il ne se sert pas du tout de scs 
droits de citoyen pour obtenir la diminution des impôts. Il 
en est de même du propriétaire : le Français est heureux 
quand il a rempli ses devoirs envers lui. Chez ce peuple, 
qu’on prétend livré à toutes les théories subversives, il n’y a 
pas d’exemple de l’assassinat d'un propriétaire. Les insurgés 
de la Commune, maîtres absolus de Paris, ont tué de véné¬ 
rables ecclésiastiques qui ne leur avaient fait aucun mal ; ils 
n’ont tué ni un des propriétaires implacables qui avaient 
augmente sans pitic le loyer des pauvres ménages ni un des 
huissiers qui avaient saisi jusqu’à la cendre des loyers. 

Les Français sont admirablement dressés à toute cette 
organisation fiscale ; ils sont comme les méharis qui s’age¬ 
nouillent pour qu’on puisse les charger plus facilement, ou 
comme les chevaux de renfort d'omnibus qui, leur besogne 
faite, vont tout seuls rejoindre leur place en bas de la mon¬ 
tée et attendent là qu'on les attelle de nouveau. 

On croit voir cette vieille main poser la plume, 
caresser dans le vide on ne sait cjuoi — quel fantôme ? 
qu'il emportera avec lui, jalousement, férocement, le 
17 février 1917, par un matin d’hiver dur et glacé. Lui 



Le triomphe du chaud d'habits 


315 


aussi a dune manqué son destin? N a-t-il pas écrit 
jadis, en pleine force, en pleine jeunesse, la phrase 
désolée, qui d'ailleurs empoisonnera son agonie : « Il 
y a des gens qui viennent trop tôt, et des gens qui 
viennent trop tard » ? Et il ajoutait ces paroles étran¬ 
ges. « Il se trouvait peut-être à la bataille de Rosbach 
un sergent qui avait le génie de Hoche, et qui voyait 
distinctement comment on aurait pu gagner la 
bataille ; il a battu en retraite comme ses camarades 
et il est allé mourir dans un coin de la France sans 
que personne ait jamais entendu parler de lui... » Lui 
aussi va mourir. En attendant il retourne contre les 
siens, contre lui-même une pitié un peu railleuse, une 
sorte de scepticisme indulgent. Le vieil homme qu'on 
imagine orgueilleux, qui lest sans doute, ne voit déjà 
plus de l'œuvre accomplie que la part désormais inu¬ 
tile, caduque. En somme, il a parié tout l'avenir sur 
son premier livre, et perdu. Qu importe le reste ? La 
victoire seule était capable de le justifier. À présent il 
regarde curieusement se défaire ce qu’il a rassemblé, 
presque sans y songer, de ses mains rapides. Et lui- 
même aussi, hélas ! il se défait. 

En 1904, la mort tragique de Syveton avait porté un 
coup terrible à l'opposition nationale. Les élections 
avaient achevé la déroute du parti anlisémite : Firmin 
Faure et Gaston Mérv, ses derniers candidats, furent 
battus. Avec eux disparaissait le groupe parlemen¬ 
taire fondé en 1899. Sous le choc, le front libéral lui- 
même était rompu, le pays tout entier se rendait sans 
condition, subissait la loi du vainqueur. Rien ne sau¬ 
rait donner l’idée de cette torpeur inexplicable, ce 
demi-sommeil mystérieux coupé de brefs cauche¬ 
mars, dans lequel il semble que la France ait attendu, 
comme engourdie, son prochain martyre. Alors le 
régime put se croire décidément maître du jeu. Dès 
le premier tour du scrutin, sûres des résultats favora¬ 
bles, les feuilles officieuses annonçaient déjà une 
prochaine décision de la Cour suprême en faveur du 
capitaine Dreyfus, et quelques jours plus tard le 
procureur général Baudoin réclamait la cassation 



316 


Démission de la France 


sans renvoi du jugement de Rennes. À la suite de ce 
réquisitoire, les magistrats, pressés d’en finir, durent 
entendre le général Mercier protester contre l’étrange 
procédure adoptée pour « l'étude de la demande en 
révision, avec témoins déposant à huis-clos, sans 
confrontations entre eux, et sans débats contradictoi¬ 
res, puisque les orateurs entendus successivement 
parlent tous les trois dans le même sens ». La Cour 
n'en prononça pas moins la cassation sans renvoi, 
interprétant cyniquement à contresens le fameux 
article 445 du Code d'instruction criminelle qui ne 
permet cette forme de cassation qu’au seul cas « où 
l’annulation de l’arrêt à l’égard d'un condamné vivant 
ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime 
ou délit ». Or Dreyfus était vivant, et l’existence de 
l'acte de trahison n était contestée par personne, puis¬ 
que Baudoin lui-même en accusait formellement 
Esterhazy — solution ingénieuse et désormais sans 
risque, un jugement de la cour d’assises avant mis 
définitivement hors de cause l'officier tzigane. Drey¬ 
fus fut nommé chef d’escadron, Picquart général de 
brigade avec rappel de solde et rappel d’ancienneté, 
ce qui permit de le nommer général de division le 
28 septembre suivant. Ainsi, face à des adversaires 
toujours en mal de quelque louche et profitable 
accommodement, n’ayant à la bouche que les mots 
de « paix civique », de réconciliation et d'oubli, la 
République affirmait une fois de plus ses desseins et 
sa volonté, tenant jusqu’au bout, même au prix d’une 
forfaiture éclatante, l’engagement pris dix ans plus 
tôt envers ses commanditaires juifs, juste dans le 
moment où elle provoquait 1 opposition tout entière, 
en menaçant de supprimer le budget des cultes. Et 
une fois encore l’événement faillit bien lui donner rai¬ 
son puisque l'Assemblée générale des évêques de 
France, à une très forte majorité, se prononça pour 
l'essai loyal de la loi de 1905, déjà visiblement éblouie 
par le prestige de l’homme politique français qui 
connaît le mieux sans doute la psychologie d’une cer¬ 
taine espèce de prêtres, M. Aristide Briand, demeuré 
aujourd’hui comme hier, en dépit des malentendus 



Le triomphe du chaud d'habits 


317 


inévitables, d'ailleurs vite dissipés, la providence des 
jeunes politiciens cléricaux et le bénévole conseiller 
des nonciatures. Malheureusement pour les entre¬ 
metteurs du Ralliement frémissant d’impatience et 
claquant déjà des mandibules autour de la nouvelle 
proie, l'incomparable rapporteur trouva brusque¬ 
ment devant lui ce qu’il attendait le moins au monde : 
un pape et un saint. Aussitôt, en dépit des encourage¬ 
ments de l’épiscopat libéral, ravalant sa salive, il jeta 
son mégot et s’enfuit. 

Quand on a écrit l’admirable chapitre d’histoire 
intitulé Gambetta et sa Cour , il est dur, vingt ans plus 
tard, de contempler au sommet de l’Etat, un autre 
Rabagas. Mais mille fois plus dur encore de reconnaî¬ 
tre à sa portée, autour de soi, dans sa propre maison, 
les visages trop familiers, de soutenir de si près le 
regard de la cupidité, de l’envie, de la haine jalouse, 
avec au fond du cœur l’atroce pensée : Je meurs et 
tout recommence, le temps n’aura détruit que moi 
seul... Car ces derniers jours de La Libre Parole rap¬ 
pellent trop l’agonie du boulangisme, réduite, il est 
vrai, à la mesure de quelques médiocres protagonis¬ 
tes. Et d’abord, la caisse est vide. « Je mourrai sur la 
paille», répète le maître vieillissant, toujours hanté 
désormais par cette crainte de manquer où se trahit 
la prudence paysanne. Sa fortune quoi qu’on en ait 
dit est petite et la faillite de la banque Levasseur n’en 
laissera bientôt rien. Il n’v tient que plus âprement. 
Les rêveries sous les beaux arbres de Soisv ou de 
Veneux-Nadon, l'avenue pleine de feuilles mortes, la 
voiture au moins qui le suit pas à pas dans ses prome¬ 
nades, le ramène doucement à l’heure exacte vers la 
maison silencieuse, l’entrecôte cuite à point, le doigt 
de bordeaux, l’irréprochable café, les cigares noirs — 
tout ce qu’il a désiré jadis au temps de la pauvreté, 
patiemment, humblement — ce tran-tran de bour¬ 
geois aisé, mille fois plus cher à ce Français naïf 
qu’un luxe tapageur, dont il refuserait d’ailleurs la 
charge et les risques, ce sont là des habitudes, et il 
tient mille fois plus à la moindre de ses manies qu a 



318 


Démission de la France 


sa peau. N’importe quelle rupture à la trame des 
petits événements quotidiens fait maintenant grincer 
ses os, le jette dans des fureurs inouïes. C'est que le 
muet désespoir qu'il exprimera jusqu'au bout avec 
une pudeur sacrée — d’un geste vague, d'un regard, 
d’un simple frémissement des lèvres sur les dents res¬ 
tées éclatantes — est désormais entré dans le rythme 
de sa vie, et la moindre fausse note délivre brusque¬ 
ment l'angoisse secrète, le fait hurler comme d'une 
morsure en plein cœur. « 11 lui était indifférent, dit 
quelque pan Léon Daudet, de se battre au pistolet à 
vingt pas — six balles échangées — avec le meilleur 
tireur de son temps, mais la pensée qu’un plombier 
lui avait manqué de parole pour sa cuisine le rendait 
malade pendant huit jours. Il harcelait sa vieille ser¬ 
vante : “Eh bien, mon enfant, et ce plombier? 
— Monsieur Drumont, il avait bien promis pour ce 
matin. — C'est fabuleux !...” » 

Une conception si naïve, ou pour mieux dire si 
enfantine du bonheur devait le mettre à la merci d’un 
entourage insignifiant, ni plus ni moins détestable 
que n’importe lequel de ceux qu'infailliblement l’on 
voit se disputer les dernières années d'un grand 
homme, et où figurèrent d'ailleurs, à côté de person¬ 
nages équivoques, tels que Devos, Méry, ou Papillaud, 
quelques serviteurs fidèles, le brave commandant 
Biot, qui signait Ct Z., Albert Monniot, Jean Drault, 
ou l’un des derniers venus, Mené de Rauville, 1 érudit 
auteur de IJIle-de-France contemporaine, grâce à Dieu 
toujours vivant celui-là, toujours aussi passionné de 
servir, de voir, de comprendre, d’atteindre le vif des 
événements et des êtres, qu’au temps de la guerre 
russo-japonaise, lorsque, pionnier du grand repor¬ 
tage, il envoyait à La Libre Parole et au Gaulois ses 
articles si drus, si lucides, ou qu'il réussissait ce coup 
de maître, quelques semaines après la révolution 
russe, de prendre au célèbre pope Gapone une inter¬ 
view retentissante, reproduite par les journaux du 
monde entier. Mais qu'auraient-ils fait de mieux que 
d'assister, impuissants, au lent déclin de l'homme 



Le triomphe du chaud d'habits 


319 


auquel ils avaient donné ce que chacun de nous a de 
plus précieux, toute leur pan d'espérance ? Dans les 
bureaux du boulevard Montmartre, rien ne rappelle 
plus, hélas ! la joyeuse animation de jadis. Seule trou¬ 
ble parfois le silence la voix de cuivre de Léon Dau¬ 
det, que sa naturelle horreur des rivalités, des doléan¬ 
ces et des histoires compliquées, tient le plus souvent 
éloigné du vieux vaisseau qui sombre, vite accouru, 
vite disparu, suivi jusqu'au seuil par le regard du 
Patron, un moment plus vif derrière les grosses lunet¬ 
tes, puis de nouveau tendre et navré, ou brusquement 
sarcastique. « Mon bon Mérv, c’est bien entendu pour 
cette petite note, n est-ce pas ? — Oui, patron, c’est 
une affaire entendue... ! » La rivalité du « bon Mérv » 
et de « l’excellent Devos » était devenue peu à peu la 
fable des salles de rédaction, et Drumont ne l’ignorait 
pas. Mais il ne laissait rien paraître de ses sentiments 
intimes, esclave de sa terreur des scènes domestiques, 
et d'ailleurs attaché à son rédacteur en chef par une 
longue habitude et des souvenirs heureux, à son 
administrateur par sa profonde ignorance des 
chiffres et. généralement, de toute affaire d’argent. 
« Que voulez-vous ? Il apporte au journal une publi¬ 
cité épatante, je n’y comprends rien, c’est fâabu- 
leux ! >> avouait-il à ses intimes, ordinairement peu 
favorables à l'entreprenant neveu de la cuisinière, 
venu du pays lillois sans chaussettes et maintenant 
installé dans un luxueux appartement de la rue de 
Trévise. 

Mais le coup le plus dur venait d'être porté à l’au¬ 
teur de La France juive : son vieil adversaire Georges 
Clemenceau, rajeuni, la vésicule rincée de frais, vidé 
de toutes ses aigreurs par une polémique enragée 
poursuivie dix ans avec une joie sauvage, contre ce 
qu'il appelait chaque jour dans L'Aurore la « faction 
du Sabre », les « Prétoriens revenus triomphants des 
plus grandes capitulations de l'histoire », la « Jésui- 
tière bottée aux ordres des Congrégations romaines », 
l’armée française enfin, Clemenceau entrait brusque¬ 
ment au ministère de l’Intérieur, et, quelques semai- 



320 


Démission de la France 


nés plus tard, repoussant au néant, d’une claque 
joviale, le médiocre Sarrien, s'asseyait, en éclatant de 
rire, dans le fauteuil de la présidence du Conseil. 

Clemenceau maître du pays ! Entre tant d'événe¬ 
ments « fâabuleux », celui-ci était probablement pour 
Drumont le plus intolérable de tous. Non pas que le 
directeur de La Libre Parole entretînt contre son rival 
une haine sans nuances : il estimait son courage, 
peut-être partageait-il en secret quelques-uns de ses 
dégoûts. Mais en ce bonhomme étrange il a flairé 
depuis longtemps, depuis toujours, un être trop diffé¬ 
rent de lui-même, d’une autre espèce, le pirate de la 
politique, qui ne semble appartenir à aucun temps ni 
à aucun lieu déterminé, en marge de notre véritable 
histoire, en marge de la chrétienté, né pour détruire, 
un de ces mauvais garçons devant lesquels se ferme 
d’elle-même la porte d’un paysan honnête — le vaga¬ 
bond, le braconnier que n’importe quel garde-chasse, 
au premier geste, n'hésite pas à tuer comme un 
chien... Mais, justement, Drumont est ce garde- 
chasse, le laboureur armé d’un fusil, fier de sa plaque 
de cuivre et de son baudrier, que la raillerie 
déconcerte. D'un Clemenceau, en somme, tout 
l'irrite : et d'abord ce dandysme grimaçant, fausse¬ 
ment boulevardier, de carabin resté quand même 
provincial, les aventures de coulisses, les dettes — et 
plus encore ces façons de concevoir la politique ainsi 
qu’un jeu abstrait et féroce, de ne lui demander que 
les émotions physiques, les sensations brutales, de la 
roulette ou du poker Comment l'homme qui croit 
toujours aussi naïvement à sa mission, à sa vocation, 
« au grand sérieux de la vie », ne contemplerait-il pas 
avec stupeur, puis avec désespoir, ce vieillard rose et 
cynique, une fleur à la boutonnière, escaladant le 
pouvoir ainsi qu’il eût pris sa place pour un duel à 
mon, ou enjambé le lit d’une maîtresse, pouffant de 
rire au nez de ses secrétaires — « Vous bavez, mon¬ 
sieur ! » — faisant aux « prétoriens » la bonne blague 
de nommer Picquart chef suprême de l'armée — 
« Ah ! ah ! vous voyez d’ici leurs gueules ! » — et appe¬ 
lant ses ministres de sobriquets grotesques : Caillaux 



Le triomphe du chaud d'habits 


321 


et Barthou, les Deux Gosses, Thomson, le Petit 
Mousse, Dujardin-Beaumetz Follette, Chéron, le Cid 
de la Normandie, le général Picquart, Polin, Milliès- 
Lacroix, le Nègre, et M. Maujan, Gugusse... ! 

Passe encore si la promotion inouïe de celui que 
Druinont appelle encore, comme aux beaux temps de 
La France juive, Chocquart, eût paru, dès ce moment, 
précaire, une solution provisoire. Seulement le vieux 
maître ne s’y trompe pas. Ereintée par les dernières 
convulsions de l'Affaire Dreyfus, terrorisée par Jaurès 
et la naissante Confédération du travail, la bourgeoi¬ 
sie française a décidé de se remettre aux mains du 
bonhomme sans peur qui veut de l’ordre dans la rue 
et s’intitule lui-même, avec un diabolique aplomb, le 
Premier des Flics. En retour, elle va laisser satisfaire 
ses rancunes, livrer les finances à Caillaux, dénoncer 
le Concordat, rompre avec le Saint-Siège, humilier 
systématiquement les « galonnards », les « céphalo¬ 
podes à plumets », les « capucins bottés », réduire 
chaque année les crédits de la Défense nationale. 
Qu’importe, si chaque premier mai retrouve le vieil¬ 
lard aussi alerte, le chapeau en bataille, arpentant la 
place de la République transformée en forteresse, aux 
côtés de son inséparable Lépine, avec l’infanterie 
massée le long des trottoirs, les immenses boulevards 
déserts sablés de frais, les pelotons de la garde, les 
dragons, les cuirassiers, la noire fourmilière des poli¬ 
ciers débordant partout ? Au soir de ces grandes jour¬ 
nées, dont l’incorrigible humoriste a lui-même soigné 
la mise en scène, la « France possédante » — celle 
qu’il a justement jadis criblée de ses sarcasmes — 
vient timidement prendre le frais aux environs de la 
Bourse du Travail, jette un regard sournois vers la 
bâtisse redoutable, mystérieuse, aux volets clos, et 
s’en va, rassurée pour douze mois, rafraîchie d’un 
bock, vers de malthusiennes voluptés... 

Pauvre Drumont ! Misérable vieil homme ! On vou¬ 
drait prier le bon Dieu de se hâter, pousser douce¬ 
ment vers la mort le prophète humilié... À quoi bon 
retracer, page après page, une vie désormais sans his- 



322 


Démission de la France 


toire ? Le directeur de La Libre Parole a cessé de s’in¬ 
téresser au journal, son œuvre, jadis si chère. En 1907 
il l’offre à Maurras et à Daudet pour quatre cent cin¬ 
quante mille francs. Mais les deux compères, Devos 
et Gérin, prétendirent exiger le versement immédiat 
de la somme, se chargeant de désintéresser eux- 
mêmes les porteurs de parts — combinaison téné¬ 
breuse qui mit fin aux pourparlers. Un an plus tard 
les chefs de l’Action française fondaient leur journal 
quotidien, et La Libre Parole désormais sans lecteurs 
ne subsistera plus que grâce à des expédients lamen¬ 
tables. Enfin, comme pour marquer d’un trait plus 
noir le désastre de toute une vie, la faillite des espé¬ 
rances du maître déchu, l'impitoyable démenti jeté à 
son œuvre, à sa pensée, le Destin lui portait un défi 
suprême, d’ailleurs infiniment cocasse : M. Arthur 
Meyer, converti au catholicisme, épousait Mlle de 
Tu renne. 

C’est le triomphe du chand d'habits... 

Lavez-vous entendu ce chand d’habits ! dans certains 
quartiers à certaines époques, au commencement de l'hi¬ 
ver par exemple, au bord de nuit, quand tous les bruits de 
la rue sont d'un retentissement particulier et semblent 
avoir pour accompagnement la plaintive mélopée du vent 
glacé ou le grelottement des vieillards près du foyer sans 
Feu... Ce cri prend alors des intonations qui remuent, il est 
éploré d’abord comme un gémissement, psalmodié d’une 
voix traînante : chand d'habits ! puis clair, glorieux pres¬ 
que, lance comme une provocation : chand d'habits ! 

On s'arrête pour écouter et l’on suit l’homme qui s’en va 
dans le lointain ; indifférent à tout comme le croque-mort, 
excepté au gain, il chemine, la tête un peu basse sous un 
ciel blanchâtre et laiteux ; il commente ironiquement le 
néant de la vie par le disparate assemblage des effets hété¬ 
roclites qu’il a ramassés dans sa course et porte, pêle-mêle, 
des voiles de deuil et des souliers de bal, une robe d’été au 
corsage de laquelle une Heur desséchée est parfois restée 
attachée, des uniformes sur lesquels brille encore un bout 
de galon. 

C'est ainsi qu'apparaît Arthur Meyer, fils de chand d'ha¬ 
bits, chand d'habits lui-même... A mesure que la bise 
souffle et que la nuit se fail autour de nous plus épaisse, 



Le triomphe du chaud d'habits 


323 


celte silhouette semble grandir, prendre du relief, atteindre 
des proportions presque fantastiques. Cette marche a tra¬ 
vers Paris ressemble à une ballade de Henri Heine illustrée 
par le Crayon réaliste de Rafaélli. 

Avec sa tête de chemisier, son œil vitreux et rond, son 
immobilité de mannequin, cet homme devient comme un 
symbole ; il disparaît à l'horizon tout chargé de dépouilles, 
pliant sous les défroques, il a en sautoir la trompe de Bon- 
nelles, et sur la tête le chapeau gris de la Trcmoille ; de 
cette main gauche, qui lui rendit tant de services, il traîne 
tant bien que mal, attaches avec une jarretière de prosti¬ 
tuée, le sabre de Martimprey, la cuirasse d'Albert de Mun, 
le manteau de pairesse de la duchesse d’Uzès ; dans la 
main droite il porte la couronne de France... 

En s’éloignant, il répète par la force de l’habitude, son 
éternel chaud d’habits ! mais il ne racole pas les passants, 
il ne s’arrête plus devant les maisons ; il a l'air satisfait d'un 
homme dont la journée est faite. Que voudrait-il de plus ? 
Il est entré dans l’histoire comme il entrait autrefois dans 
les cours en levant la tête pour regarder à quel étage on 
l’appelait et le comte de Paris lui a fait signe de monter. 
On pourrait écrire un livre intitulé : Arthur Meyer, et ce 
serait un livre d’histoire. Aussi heureux que ses collègues 
qui, en décousant de vieilles houppelandes, y découvrent 
parfois des fortunes, il a trouvé des millions dans un parti 
de fesse-mathieux où j'ai vu refuser quinze louis à un jour¬ 
naliste royaliste de soixante-dix ans qui mourait littérale¬ 
ment de faim. 

Il n’a pas dit. d’ailleurs, son dernier mot : il compte bien 
découdre encore quelques houppelandes. Il a une belle 
clientèle et il pense qu’il y a encore à emporter de quelque 
demeure illustre quelque chose qui aura été grand. Il ne se 
trompe pas et si le prince aux yeux d’azur réussit à taper 
Rothschild et prend la succession de Boulanger, Meyer est 
sûr d'être de la fête. C’est donc d’un ton gaillard et plein 
d’espoir que le Youtre triomphant lance dans la nuit qui 
commence à donner à tout des formes vagues le dernier 
chand d'habits !... chaud d'habits... Habits, galons ! 

Mais quelle déception eût pu prendre au dépourvu 
le « Vainqueur des victoires hélas ! toujours futu¬ 
res »... Il avait savouré d'avance la défaite, elle n’eût 
rien pu lui apprendre de nouveau. Autour de lui 
tombaient ses derniers amis. D’autres s’éloignaient. Il 



324 


Démission de la France 


les regardait partir sans colère. Au printemps de 1909 
il eut l'idée de se présenter à l'Académie. Sans doute 
prétendit-il depuis n’avoir fait que céder aux instan¬ 
ces de Maurice Barrés et de Paul Bourget. Mais c’était 
au fond l’un de ces rêves de jeunesse, le seul peut- 
être, à travers tant de ruines, qu’il eut poursuivi sans 
arrière-pensée, sans amertume, en vrai fils de petit 
bourgeois parisien qui croit volontiers que la vieille 
France prestigieuse des drames romantiques, repous¬ 
sée partout, s’est réfugiée là, derrière ces murs pleins 
de crasse, au bord du fleuve toujours jeune... En 
annonçant sa candidature, il disait gentiment aux lec¬ 
teurs de La Libre Parole : « Tous les académiciens, 
mon Dieu, n’ont pas été des hommes de génie, mais 
de ce mélange d’éléments divers où toutes les élites 
sociales se rencontrent, où les grands seigneurs, les 
princes de l'Église, les hommes politiques, les écri¬ 
vains illustres se trouvent confondus, il se dégage je 
ne sais quoi de distingué, de charmant, d’exquis, de 
libéral et d égalitaire dans le vrai sens du mot, qui est 
lame de la France de nos pères. » Voilà bien ce qu’il 
a toujours pensé, ne se souvenant même pas « d'avoir 
écrit le classique article que l’on fait toujours à vingt 
ans pour blaguer l’Académie ». 11 est vrai qu'il finit 
par ces mots dont la naïve fierté, une fois de plus, 
fait pressentir le dénouement, l’infaillible échec qu’il 
redoute et souhaite ensemble : « Je me présente enfin 
à l'Académie parce que je veux fournir aux catholi¬ 
ques l’occasion de s’honorer eux-memes en votant 
pour un écrivain qui a pu, parfois, les égratigner dans 
la polémique, mais qui a défendu toute sa vie la cause 
du Christ et de la Patrie, pour un écrivain qui a autant 
de talent que ceux qui ont toujours blasphémé. » 

La gauche académique lui opposa l'auteur des 
Demi-Vierges . Le centre proposait timidement 
M. Boutroux. La publication d'un livre scandaleux 
avait fait brusquement de M. Marcel Prévost un 
romancier mondain, une sorie de confesseur laïque à 
l’usage d'amoureuses à phobies et à scrupules, c’est- 
à-dire de femmes travaillées par la ménopause. Mais 
son immoralisme gardait le ton de la bonne compa- 



Le triomphe du chaud d'habits 


325 


gnie, et s'il relevait les jupes de la petite Maud de Rou¬ 
vres, déboutonnait la culotte de Julien de Suberccau, 
c était d'une main discrète, lé petit doigt en l’air, avec 
le sang-froid du clinicien, et l’onction d’un ancien 
élève des R.P. jésuites. De plus le souvenir de ses vio¬ 
lentes campagnes dreyfusiennes au New York Herald 
lui assurait les sympathies du Pouvoir, en faisait un 
homme à ménager. Dans ces conditions la partie était 
perdue d'avance pour l’auteur de La France juive. La 
droite catholique, toujours fidèle, l'abandonna dès le 
second tour. Le célèbre père du Lac, l’un des plus 
vieux amis de l’écrivain, s’était entremis de son mieux 
en faveur du romancier auquel il fit porter, le jour 
même, avec l'imperturbable aplomb du prêtre intri¬ 
gant, une carte de félicitations. Un ami en apporta au 
directeur de La Libre Parole le texte qu'il avait hâtive¬ 
ment recopié sur la feuille d’un carnet de poche. Déjà 
le vaincu souffrait des premières atteintes de la cata¬ 
racte : il essuva plusieurs fois ses lunettes, retourna 
le papier dans ses mains tremblantes, et pleura. 

« Avant-hier, à l’Académie, écrivait alors Charles 
Maurras, l'Étranger de l'intérieur s’est taillé sa part... 
Je ne suis pas de ceux qui regrettent que sa victoire 
n'ait pas été plus balancée. Elle est nette. Elle est 
franche. Sans doute l’œuvre de M. Marcel Prévost 
représente, hors de nos frontières, la diffamation des 
femmes françaises, et ce genre d’industrie ne pouvait 
manquer de chiffonner une assemblée formée en 
grande majorité de professeurs et de gens du monde, 
auxquels le point de vue moral s'impose en tout, par 
le pli même de leur existence, de leurs propos et de 
leur pensée. Mais plutôt que de prendre parti contre 
l’Etat juif, c’est-à-dire de s’aliéner les détenteurs du 
capital cosmopolite, les recruteurs de conseils d’ad¬ 
ministration fructueux, les possesseurs de l’influence 
et de la puissance publique, une assemblée se résigne¬ 
rait à conserver la peste, et même à sacrer le typhus. » 

En dépit de l'étourderie du public et du silence 
d’une partie de la presse, l’humiliation du grand 
confrère fut cependant ressentie par plus d’un journa- 



326 


Démission de la France 


liste français. Mais le pays ivre d'on ne sait quelle joie 
féroce à fond de tristesse entrait doucement dans 
l'ombre glacée de la guerre. L’année 1910, celle des 
inondations de Paris, fut peut-être la plus sinistre de 
toutes, avec son odeur de brume et de boue, le relent 
des teires gorgées d'eau, la clapotis du fleuve hors des 
égouts crevés. L’invasion fut foudroyante : la Seine 
commença de s’insinuer par la ligne des Moulineaux 
et celle d'Austerlitz, puis se rua tout à coup dans l'im¬ 
mense tube inachevé, béant, du Nord-Sud. Sur l’une 
et l’autre rive tous les quartiers bas de la ville disparu¬ 
rent sous une nappe livide, marbrée d'or, à l'odeur 
de cimetière. La petite maison du passage Landrieu 
n'échappa pas au désastre. De sa chambre, au pre¬ 
mier étage, Drumont entendit toute la nuit sauter une 
à une les planches du frêle barrage hâtivement 
construit contre les fenêtres du rez-de-chaussée. Au 
matin le flot toujours silencieux léchait déjà le pre¬ 
mier palier. L'admirable bibliothèque, riche de tant 
de souvenirs, était entièrement détruite. 

Pour l’homme qui, même au temps de sa jeunesse, 
n'avait réellement redouté que les petites contrariétés 
de la vie, à proportion môme de leur petitesse, ne les 
supportait qu’en râlant de fureur, la perte de ses livres 
put passer pour une catastrophe. Des semaines et des 
semaines, il fatigua de ses plaintes un public indiffé¬ 
rent, presque goguenard, dont il avait perdu le 
contact. Trop véritablement journaliste pour ne pas 
sentir cette grandissante solitude, il s’excusait une 
fois sur deux, humblement, de parler de lui, de ses 
misères, quitte à recommencer le lendemain, adres¬ 
sait à l'administration compétente des lettres ouver¬ 
tes, polémiquait avec les ingénieurs de la ville, dres¬ 
sait le bilan de ses pertes, arrondissant sans doute un 
peu les chiffres, tel qu’un paysan sinistré disputant 
avec son assureur. « On me croit riche, mon ami ! » 
répétait-il avec désespoir, en secouant sa crinière 
blanche. La vérité est que sa petite fortune le mettait 
encore en ce temps-là à l’abri du besoin. Mais la 
crainte de mourir pauvre, d’être « à la charge de quel- 



Le triomphe du chaud d’habits 


327 


qu'un », l'obsédait. D'ailleurs sa vue allait s’affaiblis¬ 
sant, faisait de lui presque un infirme. En juillet 1911 
La Libre Parole, pour éviter la faillite, passait aux 
mains de deux politiciens obscurs, Leroi le et Denais ; 
Drumont y gardait provisoirement le titre de direc¬ 
teur, qui lui sera bientôt retiré : la manchette ne por¬ 
tera plus que l’unique mention de « fondateur ». A ce 
moment l’auteur de Ixi France juive avait quitté le 
passage Landrieu, ne sortait plus guère de sa maison 
de campagne, d’où il envoyait parfois des articles 
signés de sa main, mais le plus souvent rédigés par 
son secrétaire, un Alsacien du nom de Lambs, à laide 
de coupures empruntées à la collection du journal et 
adaptées vaille que vaille à l'actualité. Quelques mois 
avant la guerre, la faillite de la banque Levasseur 
engloutit sa petite fortune, et dès ce moment le vieux 
lutteur tournera décidément la tête contre le mur. 

Au terme de ce livre où j’ai rassemblé mes forces 
pour servir de mon mieux sa pensée, son œuvre, sa 
vie, pourquoi l’offenserais-je en troublant ce silence 
dans lequel il a voulu mourir ? À ceux qui viennent 
d'entrevoir peut-être, à travers ces pages hélas ! sans 
génie, le visage mâle, au regard sans peur, d’une 
espèce de chevalier français, vais-je donner en specta¬ 
cle un désespoir que lui-même a voulu qu’on tînt 
caché. « Dans la solitude de la campagne, écrira-t-il, 
torturé par la maladie, je me suis aperçu que la colère 
et l'amertume donnaient un accent de révolte à mon 
langage et j'ai jeté au feu les feuillets qui étaient venus 
sous ma plume. » Imitons-le. 

Mais ces pages sacrifiées, « pour ne pas risquer de 
chagriner involontairement les êtres bons et simples, 
ces curés de campagne à lame eucharistique», 
devaient servir de préface à un petit volume où l’édi¬ 
teur Crcs a recueilli quelques-uns de ses meilleurs 
articles. Drumont a dû les refaire. Elles sont comme 
le dernier cri de cet homme étrange dont Léon Dau¬ 
det n’a pas tort de dire que « la vie intérieure était un 
mélange de sérénité et d'amertume nostalgique ». Et 
d’abord, une lois encore, il se retourne vers les ancê- 



328 


Démission de la France 


très : « paysans, artisans, gardes-chasse, filandières, 
braves gens qui vécurent dans le travail et dans la 
prière, voilà ce que je représente ». Plus que les 
« curés de campagne à l'âme eucharistique », c’est 
ceux-là, sans doute — ces Invisibles qu’il craint de 
scandaliser. Pourvu qu’ils le reconnaissent, l'accueil¬ 
lent ! Il a l’air de les étreindre, de se serrer contre leur 
poitrine. L’homme que Daudet salua jadis du nom 
sublime de Révélateur de la Race, et duquel Jules 
Lemaître a écrit un jour « qu’il était avec Fustel notre 
plus grand historien » s’excuse humblement d’arriver 
à eux les mains vides. « Il n est pas étonnant que je 
n’aie jamais pu réussir dans une société qui ne res¬ 
semble pas à la société d’autrefois, qui ne vit que pour 
l’argent. » S’il est vaincu, d’ailleurs, ils le sont avec lui. 
Que la môme piété les recouvre... Et brusquement, 
cette plainte qu’il ne peut réellement plus retenir, 
même en présence de ces morts paisibles, la pensée 
qui ronge son cœur : « C'est un fait qu’il semble que 
Dieu ne protège guère ceux qui combattent en son 
nom. » Et voilà qu'il en a déjà trop dit, qu’il laisse 
déborder sa tristesse, avec une sorte de grimace tragi¬ 
que, puérile. « Je n'ai trouvé auprès des catholiques 
riches que l’indifférence et la haine. » Il insiste, il 
redouble : « Les riches tiennent maintenant la place 
prépondérante dans cette Eglise qui a été fondée par 
les pauvres ; ils ont peu à peu relégué au second plan 
ce Christ qui apparaissait à nos ancêtres comme une 
image de miséricorde et d’amour. Je n’ai jamais ren¬ 
contré parmi eux un bon mouvement, un acte de 
sympathie et de cordialité. Les legs laits au socialiste 
Bebel se montent à plusieurs millions. Jamais on n'a 
fait un legs à Veuillot. Un de ces privilégiés de la for¬ 
tune, un possesseur d’immenses domaines, n’a jamais 
songé à me dire : “Vous avez beaucoup travaillé, vous 
devez avoir besoin de vous reposer. Je vous lègue une 
cabane et ces arbres pour vous abriter.” » 

Alors il semble que le vieux maître s’arrête un ins¬ 
tant, laisse courir son rêve par-devant, jusqu’au 
suprême détour de la route. Une cabane, des arbres ! 
Quelle illusion ! Il n’a réellement aimé que la lutte, 



Le triomphe du chaud d'habits 


329 


n’a réellement entendu qu’une parole, celle-là même 
qu’il répétait à Maurice Talmeyr. — Marche! 
Marche ! — la parole qui le jetait en avant. Dès lors 
qu'il n'est plus qu’un vieillard impuissant, à quoi bon 
vivre ? Pourquoi a-t-il vécu si longtemps ? Pourquoi 
même a-t-il vécu ? Sa foi naïve n'a rien d’abstrait. Il a 
aimé Dieu avec cette force de représentation concrète 
qui est tout son génie, il a aimé Dieu comme un vas¬ 
sal son suzerain. Et il lui parle maintenant sur le ton 
du serviteur un peu grincheux qui réclame son 
salaire, il boude en mourant le Maître dont les bras 
vont se refermer tout à l’heure sur cette tête obstinée : 

« C'est en nos plus humbles prêtres que j'espère, c'est 
en leurs prières que j'ai foi . C'est un don spécial qu 'ont 
certains êtres de voir exaucer leurs prières. Le curé d'Ars 
était ainsi. Victor Hugo, quoique libre-penseur, avait 
foi dans les prières de dont Bosco. La comtesse de 
Saint-Laurent me parlait, un jour, à la maison d'une 
carmélite qui obtenait de Dieu tout ce qu'elle voulait. 
Elle aimait les fleurs et la neige. Quoiqu’on fut déjà en 
été, il tomba de la neige le jour où. on l'enterra . Au pre¬ 
mier abord, cela paraît une de ces charmantes légendes 
comme il y en a tant dans la vie des saints. Ixi comtesse 
de Saint-J'Murent est une femme si sérieuse et si droite 
que, malgré sa bonté profonde, je la crois incapable 
d’avoir inventé cette, histoire. J'aime mieux croire 
quelle est vraie. 

« Quoi qu'il en soit, je compte sur un de ces prêtres 
au cœur simple qui ont de l'influence sur Dieu pour 
parler en mon nom et pour lui dire : 

« “Ce pauvre Drumont a travaillé toute sa vie, il n’a 
pas écril une ligne, qui pût corrompre personne ; il a 
défendu les traditions et les croyances qui ont fait la 
gloire de l'ancienne France. Vous ne lui avez accordé 
pourtant aucune de ces faveurs que vous avez prodi¬ 
guées à tant de coquins. Vous ne sauriez, dans ces 
conditions, demander qu’il joigne les mains tous les 
soirs en murmurant : Gralias ago tibi, Domine, pro 
universis beneficiis luis... Ce n'est pas une raison pour 
lui refuser la seule chose qu'il vous demande : il désire 
disparaître le plus tôt possible de cette terre et il a assez 



330 


Démission de la France 


travaillé pour avoir le droit de se reposer et de ne pas 
assister au spectacle des humiliations et des horreurs 
qui attendent une nation absolument gouvernée par les 
juifs. Épargnez-lui les douleurs préparatoires ; soufflez 
dessus au moment ou il s’y attendra le moins... ”» 

Le fondateur de La Libre Parole, retiré depuis plu¬ 
sieurs années à Veneux-Nadon (Seine-et-Marne) avait 
décidé de venir à Paris pour recevoir les soins que 
nécessitait toujours l’état de ses veux. Le voyage s’ef¬ 
fectua le 5 février 1917. En traversant la forêt de 
Sénart tout ensoleillée, le maître avait exprimé le 
désir d’ouvrir les glaces, pour admirer « sa vieille 
forêt ». Le froid étant trop vif, on se contenta d’es¬ 
suyer les glaces du coupé, afin qu’il pût satisfaire 
son envie. 

Arrivé à quatre heures rue du Sergent-Hoff, 
Édouard Drumont s était installé dans sa chambre. À 
sept heures, il s’asseyait pour dîner, en devisant avec 
le docteur. C’est au milieu du repas qu'il fut pris subi¬ 
tement d'un violent étourdissement. Le docteur se 
précipita aussitôt à son secours, mais tous les soins 
étaient inutiles : Drumont venait d'expirer dans sa 
soixante-treizième année. 

La Libre Parole annonça brièvement la mort de son 
fondateur, mais ce fait divers de presse devait néces¬ 
sairement passer inaperçu. En pleine ferveur d’union 
sacrée, le nom même du vieux réfractaire n’avait 
guère plus de signification que le titre, désormais 
insensé, du journal antisémite. La prudence civique 
se hâta de les rouler l’un et l’autre dans le même 
oubli. 



CONCLUSION 


J'ai commencé ce livre par une journée d’un autre 
hiver, froide et nue, impitoyable, pure de bas en haut, 
jusqu’au ciel, avec l’éclat, la sonorité du métal. J’écris 
ces dernières pages au cœur pourri de l’automne. 
Irai-je seulement jusqu’au bout de ma tâche ? Ce que 
j’ai à dire encore me sera-t-il tout à l'heure arraché ? 
Mais que dire ? Et d’abord à qui parler? 

Le mot de génération est à la mode, M. Clément 
Vautel l’emploie parfois, de concert avec M. de Mon¬ 
therlant, son jumeau douloureux à l’autre bout du 
champ des lettres. Va donc pour génération. Hé bien, 
notre génération n’a pas la parole, non ! J’ai assez cru 
en elle, jadis, au temps des fiacres à l’heure et des 
repas à vingt-cinq sous pour ne plus me croire tenu 
à tant de ménagements : reconnaissons donc quelle 
ennuie. Pour comble, M. André Tardieu, le fume-ciga¬ 
rette planté de biais dans sa gueule de brochet, l’in¬ 
vite à produire et à rigoler, pauvre vieille, à déplier 
ses vieilles jambes, à danser le pas de l’optimisme au 
nez des jeunes carnassiers de vingt ans qui se la mon¬ 
trent entre eux d’un regard oblique, claquant gaie¬ 
ment des mâchoires. Cher et charmant Tardieu ! 
Nous nous disions : qu’il est beau, qu’il est brave ! 
Comme il aime la vie ! Des reins, ma chère, et pas de 
cœur ! Mais c’est que nous en étions restés à la 
fameuse mission américaine, aux interviews retentis¬ 
santes, dix-huit heures de travail par jour, vingt 



332 


Démission de la France 


dactylos sur les dents et les machines à calculer, les 
belles Remington fourbues, dont s'éteignent, l'un 
après l'autre, les pauvres petits coeurs d'acier. Entre¬ 
temps l’habit, la boutonnière en fleur, les soupers et 
les étreintes — André ! 

Hé bien, ce Tardieu n était qu’un Américain pour 
rire, voilà tout. Le Napoléon des statistiques, la ter¬ 
reur des experts yankee, était réellement bien de chez 
nous, un gros garçon du Marais parisien, tel que la 
haute bourgeoisie en réussit un sur dix mille, un sur 
cent mille, par hasard, une nuit que la rente a monté. 
Regard froid, menton vorace, mais sous la mamelle 
une fleur bleue, bien dessinée, plaisir des dames, la 
cocarde de Mimi-Pinson. Réaliste, soit. Il n’en nourrit 
pas moins pour celte fameuse génération de la guerre 
du Droit — la sienne — l'admiration protectrice que 
les ancêtres haut cravatés, les notaires sentimentaux 
de 1840, réservaient, jadis, aux médaillés de Sainte- 
Hélène, à l'enfant grec et aux Polonais : « Honneur 
à vous militaires ! Précieux débris de nos héroïques 
phalanges, modernes Cincinnatus qui reprîtes sans 
regret les travaux de la Paix, appuyant sur les poi¬ 
gnées de la charme vos généreuses poitrines, ornées 
de l’insigne des braves ! » Seulement ces hommes de 
la Grande Armée avaient ceci pour eux d'avoir été 
battus à Waterloo. Les Grecs et les Polonais ici ou là. 
autre part. En somme tous battus. Or, bon gré mal 
gré, on finit toujours par caser une armée battue. La 
déveine est d’être vainqueurs. Il en est de la généra¬ 
tion du 11 Novembre, comme de ces vieillards trop 
décoratifs, parfois même, hélas ! décorés, dont on ne 
peut raisonnablement faire que des huissiers à 
chaîne, des gardiens de square, des portiers. « Où 
vais-je fourrer ces victorieux ? » se demande le 
ministre équipeur, son plan d'équipement à la main. 
Mais il a fini par trouver ça, qui n’est pas bête ; il leur 
a dit : « Camarades, vous avez gagné la guerre, vous 
devez être contents. Hé bien, c’est tout ce que je vous 
demande, moi, d’être contents ! Seulement, vovez- 
vous, il faut le dire. Répétez-le autour de vous : "Nous 
sommes contents, bien contents !” Vous serez ainsi les 



Conclusion 


333 


professeurs d'optimisme de la jeunesse française. Évi¬ 
demment aucun d’entre vous n'a la chance d’avoir eu 
la fesse emportée à Leipzig, à Waterloo, à Reichshof- 
len — enfin d’avoir été le témoin d'un des grands 
désastres de l’histoire. Faites contre mauvaise fortune 
bon cœur. Tâchez d’être aussi fiers que si vous aviez 
été battus. » 

Je me sens aussi fier que si j’avais livré Mayence, 
mais je n’enseignerai tout de même pas l’optimisme 
à la jeunesse française. Il est vrai que certaines non¬ 
ciatures échauffées rêvent de mettre au service des 
démocraties, sous ce nom ridicule, la deuxième vertu 
théologale. Seulement l'espérance est, comme un cer¬ 
tain nombre de biens précieux, là même où ne s'éga¬ 
reront jamais que par miracle ces menottes prudentes 
et dorées, au pied de la Croix, sous la garde des 
saints. D’ailleurs la jeunesse française ne s'y trompe 
pas : sommée de se rallier tout entière à l’optimisme 
officiel, clic préfère ne pas s'embarrasser de distinc¬ 
tions subtiles, et risque de pratiquer bientôt l'opti¬ 
misme total, c'est-à-dire de se foutre de tout. 

Là-dessus vont s'écrier tous ensemble, je le sais, les 
Pharisiens rouges ou noirs : « Si la jeunesse est telle 
que vous dites, comment lui proposez-vous pour maî¬ 
tre l’un des plus amers, des plus impérieux de nos 
écrivains français, cette Cassandre barbue ? » Je 
répondrai : « Pour l'aider à retrouver, peut-être, ce 
qu'un fils de grande race ne laisse jamais mourir tout 
à fait, un certain sentiment héroïque du juste et de 
l'injuste — et si l'épuisement est sans remède, l’agonie 
proche, du moins le fiel et l’absinthe, les voluptés du 
mépris. » 

J’entends bien que ces voluptés sont stériles. Soit. 
Mais cette jeunesse n’est pas non plus comme les 
autres. Le temps lui est trop mesuré. Si elle a quelque 
chose à dire, quelle parle donc, quelle se hâte ! les 
immenses charniers qui l’attendent sont sourds. 
Aucun être doué de pitié, aucun homme humain ne 
voudrait d’ailleurs quelle glissât de la vie à la mort, 



334 Démission de la France 

toute fraîche, toute parée, comme de rêve en rêve, 
d'un mensonge à un autre mensonge, ce pauvre sou¬ 
rire crispé sur les lèvres, avec son cynisme enfantin. 
« Mais elle vivra ! Hile vivra cent ans, brave jeu¬ 
nesse ! » jurent les gros matous de la politique, de la 
finance, du haut clergé, tout ce qui ronronne 
aujourd'hui, trempe une langue rose dans la sou¬ 
coupe de Locarno, et que nous ven ons demain mobi¬ 
liser la territoriale, tourner les obus, favoriser à coups 
d’indulgences et de mandements la souscription des 
futurs emprunts. Qu'importe ! Que nous importe ! 
Une génération prédestinée naurait que faire 
d’un siècle, à quoi bon ? On a trop vite jugé celle-ci 
sur un certain nombre de culbutes et de grimaces. 
Le cercle de badauds se referme curieusement autour 
d’elle. Personne, je veux dire aucun homme de mon 
âge, n’a l’idée de tourner la tête, de chercher du 
regard ce qui excite son ricanement convulsif. Et 
peut-être, s'il le découvrait, par hasard, n’en croirait- 
il pas ses yeux ? Ce que les braves garçons découvrent 
en effet par-dessus nos têtes, et qui les jette dans ces 
transports, hé bien oui, mon Dieu, c'est la guerre, que 
voulez-vous — notre guerre, notre fameuse guerre, 
telle quelle apparaît naturellement à ceux qui ne font 
pas faite, qui ne la connurent que par l’abjecte image 
qu’en dispensèrent jadis à des millions de jeunes êtres 
neufs, sincères, incapables de se délivrer par la colère 
ou par le rire, les feuilles d’une presse servile. Notez 
que je ne fais pas ici le procès de la censure d’État, 
dont le principe semble, après tout, légitime. J'ac¬ 
cepte encore volontiers que pour la première fois 
dans l’histoire du monde, les gouvernements, maîtres 
absolus de millions d'hommes, aient tenu cinq années 
l’impossible gageure de substituer aux événements 
réels, à l’ensemble des faits quotidiens, une espèce de 
féerie, finalement acceptée de tous, grâce, il est vrai, 
à la complicité des puissances spirituelles, mobilisées 
les premières, et à l'énorme pouvoir de l'argent, 
rédigé sous la surveillance des bureaux par les entre¬ 
preneurs ordinaires de publicité commerciale, à l’in¬ 
tention d'un public immense, cocasse, d’Exposition 



Conclusion 


335 


universelle, il serait trop vain de déplorer l’évidente 
grossièreté du scénario. On n'en aurait pas moins ton 
de vouloir rester insensible, par un prétendu scru¬ 
pule, qui n’est sans doute au fond de nous-mêmes 
qu’une honte obscure, à cette puissante image carica¬ 
turale de la dernière guerre, dont la force comique 
reste telle qu'aujourd'hui encore il est impossible de 
lire sans une crispation nerveuse presque intolérable 
quelques-uns de ces « bobards » dont Charles Daudet 
recueillait dernièrement les plus niais dans son admi¬ 
rable Anthologie du bourrage de crânes. « Les trou¬ 
piers du Kaiser ont faim » — écrivait par exemple Le 
Matin à la date du 17 août 1914 — et notre correspon¬ 
dant de Bruxelles nous conte l’histoire d’un brave 
carabinier belge qui a déjà fait de nombreux prison¬ 
niers et qui dit maintenant : « Quand je pars en expé¬ 
dition, je ne prends plus mon fusil, je montre une 
tartine et tous me suivent. » « La Révolution russe, 
déclarait le 5 mai 1917, au Parlement interallié, 
M. Georges Clemenceau, est une première et décisive 
victoire sur l’Allemagne. » 

Mais ces farces impudentes, faites pour assommer 
les imaginations américaines, ont encore on ne sait 
quelle grâce barbare : c’est bien plus profond qu’il 
faut chercher le germe vénéneux, à la racine du grand 
mensonge. Car la guerre des démocraties, la guerre 
des peuples, la guerre universelle a voulu son langage, 
universel lui aussi, œcuménique : pour le constituer, 
elle a pillé le spirituel comme le reste, fait débiter pat- 
tronçons à la vitesse maxima des rotatives une sorte 
de métaphysique à la fois puérile et roublarde, dont 
les mots les plus vénérables, Droit, Justice, Patrie, 
Humanité, Progrès, sortaient marqués d’un signe et 
d’un matricule, comme des bestiaux — au point que 
nous les vîmes servir depuis, avec une égale docilité, 
les convoitises américaines et le pacifisme hypocrite 
des banques. Car la même idéologie, qui divinisait la 
guerre, la déshonore aujourd’hui. Et, comme à la 
veille des trouées fameuses, les bureaux affectés au 
service du moral de l’arrière prenaient régulièrement 
prétexte de quelque anniversaire patriotique pour 



336 


Démission de la France 


aligner sur la même estrade, ainsi que le symbole 
vivant de la nation mobilisée, l’évêque, le pasteur et 
le rabbin, la propagande locarnienne, sans avoir fait 
seulement les frais dun changement de décor, dis¬ 
pose aujourd’hui de la même officieuse trinité. 

Sachons du moins le reconnaître : au plus fort du 
péril, tandis quelle jetait devant elle, en désespérée, 
sous le feu d une artillerie colossale et de milliers de 
mitrailleuses, cette sublime et grotesque armée culot¬ 
tée de rouge par ses soins, avec ses cuirs vernis, ses 
aciers, ses gamelles étincelantes, la Révolution, une 
fois de plus, a su rester selon le mot du vieux jacobin 
sans peur, un bloc. Exigeant tout, elle ne céda sur rien, 
n’accorda rien. Soucieuse de ne refuser à personne le 
droit de mourir pour la France, elle habillait volontiers 
en militaires et gratifiait promptement d’une feuille de 
route n’importe quelle espèce d'électeurs, mais l’objet 
de ses préférences secrètes, les citoyens selon son 
cœur, c'étaient toujours les gars auxquels on ne la fait 
pas, les affranchis, ou mieux encore les indicateurs et 
les moutons du prolétariat, un Thomas, un Jouhaux. 
À qui disait France, elle répondra tranquillement jus¬ 
qu’au bout Démocratie. En sorte qu’une fois tirée d’af¬ 
faires, plantant là ces associés bénévoles auxquels elle 
avait confié cinquante-deux mois le moral des bien- 
pensants, elle reprit tranquillement sa besogne révolu¬ 
tionnaire, laissant pour gage aux nigauds chaleureux 
les Victoires cagneuses et les Poilus de fer-blanc de 
36 000 communes de France. Il serait trop imprudent 
de vouloir soutenir, en effet, que l’idée de Patrie est 
sortie de la guerre. Bien loin d’être entamée à gauche, 
la mystique internationaliste a gagné sur la droite : le 
parti clérical lui-même ne dédaigne pas de l’uiiliser. 

Mais plus encore que lidée de Patrie, c'est l'idée 
d’héroïsme qui semble bien avoir fait les frais de la 
guerre. À tort ou à raison, la Démocratie voit dans le 
soldat son plus dangereux rival : Mac-Mahon, Boulan¬ 
ger, Boisdesfre ou Mercier — elle a vécu quarante 
années dans l'obsession de l’alerte de nuit, la générale 
battue par les tambours, le petit mur bas dans l'aube 
grise, le déchirement du feu de salve. Cette curieuse 



Conclusion 


337 


méfiance a tous les caractères d’une phobie : le raison¬ 
nement ni l'expérience n’y sauraient rien changer. 
Vingt fois au cours du dernier siècle, la malheureuse, 
surmontant son angoisse, a délié, d'une voix trem¬ 
blante mais qui s’affermissait à mesure, le beau domp¬ 
teur galonné d'or. On la voyait s'approcher à petits pas, 
risquer une main encore prudente vers le dolman 
généreux, frôler la moustache, enfin gifler à tour de 
bras le guerrier inoffensif, certes plus préoccupé 
d avancement que de coup d’Etat, et d'ailleurs aussitôt 
attentif à ne pas perdre sous la claque le croc avanta¬ 
geux et le sourire martial. N'importe ! Dès le lende¬ 
main la pauvre maniaque croyait déjà distinguer à 
quelque paisible table de mess un nouveau sous-lieute- 
nant d’artillerie que la lecture du Mémorial empêchait 
de dormir, et la comédie recommençait. Sans doute, 
elle prête à rire. L’Étal moderne, simple agent de 
transmission entre la finance et l’industrie, n’en a pas 
moins des raisons de flairer dans l’année une autre 
Église, presque aussi dangereuse, presque aussi 
incompréhensible. Ne gardent-elles pas toutes les 
deux, bien qu’inégalement, le secret de former des 
hommes qui, le jour venu, feront tout plier devant eux, 
par la seule puissance de l’Esprit ? Car le héros ne le 
cède qu’au saint. Aussi l’Etat, qui classe prudemment 
le saint parmi les aliénés, contraint d’utiliser, en temps 
de guerre, le héros, tâche de ne s’en servir qu’à coup 
sûr, avec le minimum de risques. Il sait très bien que 
la seule idée du sacrifice, introduite telle quelle dans 
sa laborieuse morale de solidarité, y éclaterait comme 
une bombe. 

C’est pourquoi nous avons vu, de 1914 à 1918, la 
Démocratie constamment attentive à consommer 
cette viande héroïque sans courir la chance d’une 
intoxication, c’est-à-dire sans laisser prescrire un seul 
point de sa doctrine, un seul article du credo révolu¬ 
tionnaire, violemment hostile à ce qu’il appelle, bien 
improprement d’ailleurs, l’honneur bourgeois. Elle a 
créé, sous le nom de Poilu, un type de héros, on peut 
dire grotesque, sinon abject, tiré par ses presses, dès 
le mois d’août 1914, à un nombre si énorme d’exem- 



338 


Démission de la France 


plaires que le stock ne s’en épuisera plus. Le soldat 
citoyen, jobard et raisonneur, I insurgé patriote 1 , sorti 
tout vif d’un chapitre des Misérables, terreur de Guil¬ 
laume, des hobereaux, du militarisme prussien, 
champion du Progrès, tel à peu près que Barbusse l'a 
décrit dans son colossal pensum, avec en outre, et 
sans doute à l'intention des dames — le ricanement 
du voyou sentimental, l’optimisme imperturbable du 
bon électeur qui sait que le ministre a l'œil, et qui 
croit dur comme fer aux chiffres fournis par les sta¬ 
tistiques 2 . Pour fixer à l’usage des gâteux, des infir¬ 
mes, des femmes et des enfants de l’arrière, public 
fragile contre lequel tout est permis, les traits de ce 
jocrisse incendiaire, la presse officieuse multiplie les 
témoignages, les interviews, les « lettres de soldat » 
dont le style trahit l’origine, avec la correction élé¬ 
gante d’un rapport de gendarmerie. Le Poilu n’a peur 
de rien ; son seul aspect frappe de stupeur les Barba¬ 
res 3 , les Huns, les Boches. Bien qu'il fasse de ces 
malheureux des hécatombes, au point que le peuple 
allemand finit par nourrir de cadavres ses cochons, il 
laisse aux alliés orientaux la responsabilité de cer¬ 
tains exploits légendaires 4 5 , fait la guerre en ouvrier 
consciencieux, syndiqué, capable de parler d’homme 
à homme aux ingénieurs et aux contremaîtres, et qui 
exige de la direction le respect des lois de l’hygiène\ 

1. « Ma blessure ? Ça ne compte pas. Mai?» avouez bien que mus ces Alle¬ 
mands sont des lâches, et «jue la difficulté est seulement de les approcher. 
Dans la rencontre ou j'ai cié atteint, nous avions cté obligés de les injurier 
pour les obliger à se battre. » {Echo de Paris, 15 août 1914). 

2 •< Les Allemands tirent bas et fort mal : quant aux obus ils nedaiem 
pas dans la proportion de 80 p. 100. * (Journal, 19 août 1915). 

« Leurs projectiles ont très peu d’efficacité, et tous leurs éclats nous font 
simplement des bleus. » (Le Matin, 15 septembre 1914.) 

3. « Nos ennemis ont perdu cinq millions d'hommes. » i Petit Parisien. 
27 octobre 1915). 

4 « Le Cosaque na plus de peine alors à transpercer plusieurs Hongrois 
à la file, autant que le bois de la lance peut en contenir, puis il jette toute 
la brochette ainsi enlilée. » (Le Manu, 5 octobre 1914). 

5. « Nous mangeons très bien et la guerre nous procure de bonnes et 
saines émotions. *» (Écho de Paris, lettre d’un officier 4 février 191 5). 

«À part cinq minutes par mois, le danger est très minime Je ne sais 
comment je me pa.ssetai de cette vie quand la guerre sera linie. » (Petit 
Parisien, lettre de soldai, 22 mai 1915). 



Conclusion 


339 


une nourriture saine, un exercice modéré 1 . L'avène¬ 
ment de la Cité future sera le prix de ses sueurs. 
L'Echo de Paris n annonce-t-il pas déjà le 28 décembre 
1915 « qu’il n'v a plus de pauvres en Angleterre 2 » ? 
Bientôt « les riches seront tous généreux, les misères 
toutes secourues 3 ». « La porte du Paradis sur la terre 
s’appellera Verdun 4 ». 

Notez que ces phrases d’almanach, toutes suantes 
du plus gras mensonge, furent léchées cinquante 
mois, pieusement, puis repassées de bouche en 
bouche, non par de pauvres diables crédules, mais 
par des lecteurs du Journal, de L’Écho de Pans, de La 
Croix, officiers en retraite, fonctionnaires, profes¬ 
seurs. Elles étaient dégorgées au dessert, après la 
rituelle lecture du communiqué, en présence de peti¬ 
tes filles et de petits garçons, élevés sans papa, peu 
respectueux de nature, et d’ailleurs promptement 
déniaisés par les spectacles et les conversations de la 
me, l'immoralitc ingénue, bon enfant, des années 
noires... Je prétends que de telles images ont sali à 
jamais, dans ces imaginations précoces, avec la figure 
du héros, la notion meme de l’honneur, tranquille¬ 
ment rangés l’un et l’autre dans la catégorie des 
bobards et des bourrages, avec les histoires d’espions, 
Washington, La Fayette, la glorieuse Amérique, 
Kerenskv 5 , Wilson... Pour en convaincre les plus scep¬ 
tiques, il suffit de voir dans quel brusque décri est 
tombé, sitôt l’Armistice, le personnage du guerrier, la 
littérature de guerre... Même les admirables souve¬ 
nirs de Gaudy, si frais, si sincères, tout étincelants 
de vérité pathétique, d’humaine tendresse, le meilleur 
témoignage, sans aucun doute, de la génération 

1. « Les lignes françaises sont fort bien faites, aménagées avec un réel 
sentiment du confort. » (Petit Journal, 28 octobre 1915). 

« Les gaz n’ont pas donné aux boches le résultat qu ils en espéraient ; 
en effet, il n'y a parmi les intoxiqués aucun cas mortel. » (Petit Journal, 
24 août I9!7.j 

2. Écho de Paris, 28 décembre 1915. 

3. Malin, 1 er janvier 1916 

4. Jean Richepin. 21 août 1916. 

5. « S'il \ a un mouvement en Russie, c'est pour réclamer la guerre a 
outrance. » (Écho Je Paris, Jean Ilcrbcttc, 6 mars 1917). 



340 


Démission de la France 


sacrifiée, n’ont pas, ce me semble, rompu le charme. 
Hier encore La Revue intellectuelle, rédigée par les 
dominicains, recommandait à ses lecteurs le livre de 
l'Allemand Remarque, les invitait à y chercher l’image 
exemplaire du soldat de tous les pays, de tous les 
temps, sous les traits d’une sorte de bête obéissante, 
exténuée, souhaitant obscurément la mort comme le 
terme, non seulement de ses angoisses intolérables, 
mais surtout de son immense ennui. Ainsi, par haine 
du héros rubicond de 1915 qui se rit des mitrailleuses 
(« nos troupiers se rient maintenant de la mitrail¬ 
leuse, on n’v fait plus attention » Petit Parisien, 
11 oct. 1915*) et qui meurt le sourire aux lèvres 
« pour que désormais en France les roses aient le 
droit de continuer à porter des noms de roses », nos 
neveux n’acceptent plus que ce type dégradé du véri¬ 
table combattant. Qui ne reconnaîtrait là les cruautés 
impulsives, les revanches de 1 amour déçu ? Non, elle 
n était pas bonne pour les jeunes garçons de mon 
pays l’atmosphère de niaiserie crédule, d'outrecui¬ 
dance calculée, de haine aveugle, où l'on a pu voir 
fuser un jour, comme un jet de pus, la parole inouïe, 
pieusement recueillie, le 14 juillet 1915, dans la 
bouche d'une « dame lorraine » et transmise aussitôt 
par Le Matin à ses cinq cent mille lecteurs patriotes : 
« Les cadavres des Boches sentent plus mauvais que 
ceux des Français. » 

Qui inspirait, dictait, ou payait ces cris infâmes? 
Le même régime, les mêmes hommes que le moindre 
signe de défiance envers l’Allemagne jette aujourd’hui 
dans des transports. Du moins eurent-ils alors le 
mérite et l'adresse de s’assurer contre les rancunes 
futures de l'électeur en prolongeant cinq années 
l'équivoque de la guerre à la guerre, bourde immense 
restée comique, à laquelle il n’a manqué sans doute, 
pour atteindre au pathétique eschylien, que la voix 
déchirante du grand Jaurès — la fameuse, l’impaya¬ 
ble guerre des Démocraties, pacifique et humanitaire. 


1. « Les Allemands remplacent dans leurs explosifs la cellulose par la 
fécule de pomme de terre. » (Le Matin. 5 novembre 1916) 



Conclusion 


341 


Ainsi sc trouvait réservé l’avenir. Restait à assurer le 
présent. Or, bien que le premier geste de la Républi¬ 
que en péril eût été de bloquer net la machine à voter, 
elle ne se vit pas sans épouvante dans la nécessité de 
refaire hâtivement, par des moyens de fortune, limité 
morale du pays. Comment mener à bien cette entre¬ 
prise désespérée sans y compromettre son passé, sa 
doctrine, son honneur ? Le moindre débat doctrinal, 
le plus modeste essai d’entente sur le plan du spiri¬ 
tuel, ou simplement du politique, l'eût infailliblement 
mise en contradiction avec elîe-mème, face à des 
adversaires trop puissamment armés. Comment 
échapper aux embûches de la théologie sans risquer 
d être broycc par les mâchoires de fer du nationa¬ 
lisme maurrassien ? 

Dans cette redoutable conjoncture, il semble bien 
que la République joua son va-tout. Du moins remit- 
elle ses destinées aux mains d’adversaires dont il est 
vrai qu elle n’ignorait pas la prodigieuse sottise, faite 
d'une incroyable paresse intellectuelle, jointe à un 
orgueil enfantin. Décidément incapable de retrouver 
sans se perdre le secret d'une unité morale quelle 
avait elle-même détruit de ses propres mains, on la 
vit se résigner bravement à maintenir au jour le jour, 
entre les Français, une espèce d’entente provisoire, 
par la méthode qui lui est propre, dont un siècle d ex¬ 
périence électorale lui a prouvé la terrible efficacité : 
l'avilissement systématique de l’ennemi, l’injure répé¬ 
tée, quotidienne, réduite à quelques traits essentiels, 
aussi sommaire qu’une formule de publicité. 
L’homme du front lisait distraitement, haussait les 
épaules. Nous comprîmes seulement beaucoup plus 
tard que ces niaiseries féroces, dont les gens de l’ar¬ 
rière affectaient de rire sournoisement avec nous, si 
bêtes quelles fussent, ou peut-être à proportion de 
leur bêtise, leur étaient devenues indispensables, ou 
pour parler le patois alors à la mode « maintenaient » 
réellement le moral de ces malheureux, les déchar¬ 
geaient don ne sait quelle jouissance trouble incom¬ 
plète, intolérable à leurs nerfs surmenés. En un mot, 
elles dispensaient déjuger, de penser, de prévoir. Une 



342 


Démission de la France 


fois de plus, comme au temps des grandes orgies 
révolutionnaires, la démocratie avait empoigné la 
nation au bas-ventre, la clouait heureuse au sol, 
mante et pâmée. Oui voudrait lui reprocher 
aujourd'hui, selon le mot fameux d’Arthur Meyer, de 
s'être, en un cas pressant, servi de l’outil sans regar¬ 
der au manche ? Elle ne disposait, en effet, que d’un 
trop petit nombre de moyens, tous dangereux, d'at¬ 
teindre le cœur et le cerveau français. Mais la mer¬ 
veille des merveilles fut de rallier à une méthode plu¬ 
tôt sommaire les bien-pensants, l’élite bien-pensante, 
les citoyens de choix dont la raison d’être est de pen¬ 
ser, et même de bien penser. Invités à ne plus penser 
du tout, ces messieurs obéirent aussitôt sans mur¬ 
mure. Seuls capables, s’ils l'eussent voulu, de raison¬ 
ner la guerre, c’est-à-dire d’en nommer les causes, 
d’en dénoncer les auteurs, et d'en justifier les buts, 
ces pauvres diables préfèrent joindre leurs voix à celle 
des nationalistes d’occasion, internationalistes d’hier 
et de demain. On dira que la République dictatoriale 
n’eût laissé passer aucune parole libre. Je le veux. 
Mais du moins les droites libérales, conservatrices ou 
cléricales eussent-elles prudemment agi en évitant de 
signaler leur présence au concert par des cris aigus 
que le dernier coup de canon tiré, la République nar¬ 
quoise, reniant publiquement ces braillards, put de 
nouveau désigner la Presse chauvine à la haine du 
prolétariat. 

Pour moi, j’écris ceci sans rancune : les hommes 
sont ce qu’ils sont. Lorsqu'au cours d'un siècle, de 
braves gens se sont appelés eux-mêmes, tour à tour, 
conservateurs, libéraux, ou modérés, dans l'espoir 
que ces sobriquets, qui suent la paresse et la peur, 
allaient leur assurer infailliblement l'estime et 
l'amour du peuple français, il ne faut s’étonner de 
rien. L’absurde eût été d’espérer de ces malheureux, 
dans des conjonctures écrasantes, une autre attitude 
que celle d’un servilisme furieux. Nous n’en répéte¬ 
rons pas moins qu’ils demeurent à 110 s yeux les vrais 
responsables de la dégoûtante idéologie, sortie sans 
doute des bureaux du ministère de l’Intérieur, mais 



Conclusion 


343 


qui fût restée sans efficace, s'ils ne lui eussent apporté 
le secours d'un vocabulaire dont le prestige restait 
grand. Dieu, Vérité, Justice, Sainteté, Martyre — que 
sais-je encore ! — ils remirent tout entre les mains 
des plus bas opportunistes d’État, sans même exiger 
de reçu. En sorte qu ils retrouvent aujourd'hui les 
objets dispersés de ce matériel du culte, non plus sur 
l'autel de la Patrie, mais à Genève, à I.ocamo, à 
Thoiry, n’importe où. Ils recommenceront demain. 
Nos prochains cimetières connaîtront un autre 
dévouement d'éloquence. Espérons seulement que les 
municipalités futures se contenteront d’inscrire nos 
noms à la suite, qu'on fera du moins l'économie, sur 
la place du village natal, d'une autre Victoire aux 
tétons de zinc. 

Car la distinction que nous fîmes jadis entre la 
génération du Feu et l’autre, nous voyons bien désor¬ 
mais quelle n'était qu’une ruse d’ailleurs touchante, 
un peu comique tout de même, une manière de ris¬ 
quer le coup, de sauter le mur. Le Temps féroce qui 
nous attendait dans le chemin de ronde vient de nous 
faire signe de remonter. Dès le 11 Novembre, voyez- 
vous, il n’y avait plus d’avant ni d’arrière, rien que les 
morts et les autres, les Survivants, dont nous fûmes. 
Comme on suit le sort de sa classe, nous entrerons 
bientôt sous les ombres, pêle-mêle, avec ces étran¬ 
gers, nos frères. Bien plus : c’est eux qui auront mar¬ 
qué de leur signe ce coin du siècle où nous ne serons 
rien. Si ce coin du siècle doit être un jour à quelqu’un, 
l’Histoire, l’infaillible Histoire le partagera sans doute 
entre les deux rivaux, Poincaré ou Briand, Briand ou 
Poincaré, vingt fois ministres. Vous ne voudriez tout 
de même pas quelle le donnât à M. Rossignol ou à 
M. José Germain au titre d’anciens combattants, 
non ? Et je sais bien qu’il y a Foch ou Mangin. Mais 
chaque époque a ses grands généraux, et ce ne sont 
pas les grands généraux qui font l'opinion, les lois, 
les mœurs — tout ce que l’Histoire retient, cherche à 
traduire. Tandis que Poincaré ou Briand, au 
contraire, le choix ne me semble pas si mauvais : les 
trente premières années du siècle leur ressemblent. 



344 


Démission de la France 


À l'extérieur, mais à l'extérieur du cirque seulement, 
de l’autre côté des toiles ruisselantes, sous le tonnerre 
et l’averse, dans la nuit noire, le rire amer de 
Clemenceau. 

Hé bien, garçons, il ne faut pas nous en vouloir 
quand même. Nous aurons peut-être raté la guerre, 
raté la paix, mais vous, nous ne vous avons pas ratés. 
Le regard d'enfant, lisse et têtu, le pli farouche des 
lèvres, la tempe déjà flétrie au-dessus des joues en 
fleur, la voix impérieuse, et ce tic que vous avez pres¬ 
que tous, ce mouvement des épaules, à vrai dire un 
peu vulgaire, le geste de « balancer ça par la por¬ 
tière » qui met en fureur les vieilles gens — tout ce 
que nous ne reconnûmes pas d'abord, notre propre 
mépris dans vos cœurs neufs ! El mon Dieu, évidem¬ 
ment, ce n’est pas drôle de mépriser ainsi, d'instinct, 
par un mouvement de défense aussi naturel, aussi 
spontané que celui dont un petit garçon pare une 
gifle... « Vous ne voyez que les apparences des choses 
et des caricatures d’hommes — jetait jadis Drumont 
à la figure de vos grands-pères. Vous subissez sans 
comprendre ! » Mieux vaut peut-être encore mépriser 
sans comprendre, tourner le dos à la table où les dés 
sont pipés. Vous avez tort seulement d'imaginer qu'il 
en a toujours été ainsi, que chaque génération nou¬ 
velle, au long des âges, est entrée dans le monde avec 
la même grimace. La vérité est que cette société où 
vous allez vivre ne ressemble pas aux autres, quoi 
qu'en puissent dire les cabotins qui vous pressent sur 
leurs poitrines en vous appelant « Chère jeunesse ! 
Vaillante jeunesse ! » Et certes, ce n’est pas nous qui 
lui reprocherons d'être ce quelle est — à quoi bon ? 
mais nous refuserons avec vous d’entrer dans son jeu, 
lorsqu'elle prétend nous en imposer par un étalage 
verbal et scripturaire qui ne signifie absolument plus 
rien, n’est qu’une détestable imposture. 

Évidemment, ce mensonge ne date pas d’hier. 
L’homme moderne en était même venu à le supporter 
sans malaise : il a fallu la terrible crise morale de la 
guerre pour en réveiller tout à coup la virulence. Les 
malheureux qui vivaient jadis à l’aise, avec leurs 



Conclusion 


345 


microbes, en étaient quittes pour quelques vagues 
rougeurs, refusent encore de croire à vos démangeai¬ 
sons. Quand l'abccs crève, ils diraient volontiers, avec 
un sourire engageant : « Qu'est-ce que ce vilain petit 
bouton-là ! » Pressez-les de questions, ils lèveront les 
bras au ciel, avec des veux blancs : « Qu'ai lez-vous 
insinuer, misérables ! On n’a jamais entendu parler 
de ces maladies-là dans la famille ! » — Tartufes ! 

Il suffit de regarder autour de soi, en effet, pour 
se convaincre que ces jeunes Français, qui n’ont à la 
bouche que le jargon des sports et de la banque, 
redoutent surtout d'être dupes. Leur attitude vis-à-vis 
de cette étrange société où les habitudes survivent 
indéfiniment aux besoins qui les ont créés, pleines 
d’idées cousues vivantes dans le linceul et d’idées 
mortes peintes des couleurs de la vie, est celle d’une 
méfiance profonde. Autour d’eux, comme jadis aux 
bas-quartiers du vieux Naples les aboyeurs s'agitent, 
soufflent un nom, une adresse : « Quel joli ventre, 
signor ! Quels seins ! Quelles cuisses ! » Mais le petit 
Français trouve que les suaires gigotent énormément 
pour des suaires, qu'un certain nombre de jolies per¬ 
sonnes gardent une immobilité bien suspecte, et qu’il 
traîne une odeur de cadavre sous toutes les tables... 
Alors il s’en va. Où va-t-il ? À travers tant d’itinéraires 
de fuite, aussitôt refusés qu'offerts, le laisserez-vous 
marcher vers la seule issue possible, de ce pas fausse¬ 
ment résolu, de ce pas d'enfant ? 

« Drumont, écrivait Léon Daudet le 6 février 1917, 
observateur visionnaire et doué d’une prescience uni¬ 
que, nous a appris à lire notre temps. » Le vieux maî¬ 
tre peut rendre demain le même service à nos fils. 
Apprendre à lire. Dieu la visiblement fait pour ça. 11 
y a chez lui, comme chez Péguy, du magister de vil¬ 
lage, avec ce besoin de tout expliquer, ligne à ligne, 
de poser son gros doigt sur le texte obscur, en levant 
les yeux par-dessus les lunettes. wSa plus grande 
crainte est d'aller trop vite, de laisser en arrière le 
paresseux ou l’imbécile. Pour lui, il a commencé par 
le commencement, bravement, humblement, ainsi 
qu’un sage ouvrier prend ses mesures. C’est en vain 



346 


Démission de la France 


qu'un Maurras lui reproche de ne pas conclure. Il voit 
et fait voir, rien de plus. D'autres concluront, qu'im¬ 
porte ? Comme à tout empirique, il lui arrive de pren¬ 
dre un temps l’effet pour la cause, d’avoir à boulever¬ 
ser l’ordre de ses expériences. Et d’abord, il est parti 
d'un fait que son érudition prodigieuse a rendu évi¬ 
dent pour tous : la conquête juive. Un petit nombre 
d'étrangers, d’une activité convulsive, tenus des siè¬ 
cles à l’écart de la vie nationale, jetés brusquement 
dans une société aux cadres rompus, appauvrie par la 
guerre, s'emparent comme à l'iimproviste des sources 
mêmes de l'argent, puis organisent aussitôt leur 
conquête, patiemment, silencieusement, avec un sens 
merveilleux de l’homme moderne, de ses préjugés, de 
ses tares, de ses immenses et débiles espoirs. Devenus 
maîtres de l'or ils s'assurent bientôt qu’en pleine 
démocratie égalitaire, ils peuvent être du même coup 
maîtres de l'opinion, c'est-à-dire des mœurs. A la 
bourgeoisie libérale que la vanité rend féroce, qui 
effacerait volontiers d’un trait toute l’histoire de 
France pour rien, pour Je simple plaisir de venger les 
vieilles rancunes des grosses bedaines opulentes du 
Tiers, mais dont l'écrasement de l’ancien régime n'a 
apaisé que pour un moment la susceptibilité mala¬ 
dive, les méfiances hystériques, et que continue de 
dévorer l'envie, ils donnent des chefs, s’imposent par 
leurs vices mêmes qui les ont perdus tant de fois 
jadis, la frénésie de paraître, l’impudence, la cruauté 
du satrape. Dès la moitié du xix e siècle, aux premières 
places de l'Administration, de la Banque, de la 
Magistrature, des Chemins de fer ou des Mines, par¬ 
tout enfin l'héritier du grand bourgeois, le polytechni¬ 
cien à binocles, s'habitue à trouver ces bonshommes 
étranges qui parlent avec leurs mains comme des sin¬ 
ges, traînent nonchalamment sur les colonnes de 
chiffres et les cotes un regard de biche en amour 
auquel pourtant rien n’échappe, si différents du papa 
bonnetier ou notaire et comme tombés d’une autre 
planète, avec leur poil noir, les traits ciselés par l’an¬ 
goisse millénaire, le prurit sauvage d’une moelle usée 
depuis le règne de Salomon, prodiguée dans tous les 



Conclusion 


347 


lits de l'impudique Asie... Aux fils d'avares, élevés 
dans le mépris du passé, l'indifférence profonde de la 
tradition de leur propre race, les maîtres étrangers 
apportent une mystique nouvelle, admirablement 
accordée à celle du Progrès, au moderne Messia¬ 
nisme qui n’attend que de l’homme la révélation du 
dieu futur. Dans ce paradis d’ingénieurs, nu et lisse 
comme un laboratoire, l'imagination juive était seule 
capable de faire jaillir ces fleurs monstrueuses, car¬ 
nassières, sur lesquelles se roulait si comiquement le 
vieux Renan rose et dodu, toutes griffes dehors, avec 
un grognement de terreur et de plaisir, tel un gros 
chat ivre de valériane. 

Mais les temps héroïques de la conquête juive, dont 
Drumont s’est fait l’historien, sont à présent révolus : 
l'investissement de la monarchie de Juillet, de l'Em¬ 
pire, le long patriarcat des Rothschild, la presse à 
l'encan, l’assaut donné au boulevard, aux grands 
cercles, au faubourg Saint-Germain, le fanion du 
baron Hirsch sur la redoute du Jockey-Club, la curée 
des titres et des blasons — puis ces grandes orgies 
rituelles où la race prophétique, augurale, rejette tous 
ses gains sur le tapis, court de nouveau sa chance, 
quitte ou double, dans un véritable spasme collec¬ 
tif — Panama, l’Affaire — pâles images des ventrées 
futures : Bêla Kuhn en Hongrie, Bronstein à Mos¬ 
cou... Cette guerre-là nétait encore qu’un jeu dén¬ 
iant. On verra bien autre chose lorsque la minuscule 
bête juive ayant fini de mâcher le bulbe du géant amé¬ 
ricain, le monstre inconscient se jettera sur le colosse 
russe, également vidé de sa cervelle. Et sans doute il 
eût etc passionnant de reprendre, à ce point de vue, 
l'œuvre de Drumont, que tant de gens ignorent, mais 
qu’est seul â croire désormais hors de cause, inoffen¬ 
sive, le plus rétrograde des animaux pensants, je veux 
dire le dévot rouge, le maniaque oratoire et démago¬ 
gue des Semaines sociales. Mais, à quoi bon ? Il est 
déjà trop douloureux de mesurer le temps perdu, il y 
a cinquante ans à peine, par l'auteur de Lm Fin d'un 
monde, alors dans toute sa maturité de l’âge et du 



348 


Démission de la France 


génie, pour essayer de démontrer à quelques nigauds 
à barbiche des vérités élémentaires, à la portée de 
n’importe qui. L'homme à barbiche — je veux dire 
l'homme de la dernière Exposition universelle, qui a 
fait l’amour dans un décor de stuc avec une nymphe 
aux bandeaux plats, un type dans le genre fixé par 
M. Lavedan — l'homme à barbiche croit dur comme 
fer, en dépit de sa foire chronique, à la solidité des 
institutions quelles quelles soient. Il faudrait être fou 
pour entreprendre aujourd’hui de le persuader, alors 
que l'événement s’apprête à lui mettre le feu au ven¬ 
tre. Que nous ayons bientôt à nous défendre contre 
ce que le Renan des derniers jours appelait, non sans 
quelque onction sulpicienne « le flot montant de la 
barbarie », nul n'en doute, et, moins que personne, 
une jeunesse qui semble d’ailleurs ne compter que 
modérément sur l’efficacité des moyens de sanctifi¬ 
cation mis à la disposition des fidèles de la cité bour¬ 
geoise, et particulièrement du sacrement de la gen¬ 
darmerie. Je comprends très bien quelle souhaite 
s’assurer d’abord de la valeur exacte d’une société 
quelle aura prochainement à défendre... Sauvez la 
société, belle jeunesse ! répète l’homme à barbiche de 
la classe 87. Et il y met le ton qu’il faut. Seulement la 
jeunesse est payée pour se méfier d’un personnage de 
petite mine, confit dans les aromates d'une vie séden¬ 
taire, et si jaune qu’il répand une odeur de bile, mais 
dont la résistance est énorme, qu’on a vu tranquille¬ 
ment digérer la guerre au jour le jour, avec le menu 
de sa gargote, n’attendant probablement que l’occa¬ 
sion de dévorer encore quinze cent mille nouveaux 
sauveurs et qui, sous les apparences strictes de l’huis¬ 
sier ou du comptable, dissimule une monstrueuse 
puissance de déformation romanesque — en réalité 
le plus romanesque des hommes, le plus facile à ense¬ 
mencer d'images cocasses, toujours prêtes à devenir 
brusquement carnassières, prodigieuses consomma¬ 
trices d’espérances et de vies humaines. Nouvelle 
Iphigénie, la belle jeunesse a mille fois raison de 
demander à réfléchir avant de monter à l’autel. 



Conclusion 


349 


Nul autre que Drumont n’cst capable de fournir à 
ces réflexions une matière aussi nche. Au premier 
regard, en effet, la société moderne, qu’il a peinte 
avec une force de représentation incomparable, ne 
ressemble à aucune de celles qui l'ont précédée, a 
réellement de quoi déconcerter un être jeune, un 
esprit neuf et sincère. Et d’abord elle se proclame 
révolutionnaire, c’est-à-dire essentiellement provi¬ 
soire, une transition, un compromis. Son but n'est 
pas, comme celui de ses devancières, l’entretien ou la 
conservation de biens réputés supérieurs à l'individu, 
c’est-à-dire indispensables à l’espèce, mais la simple 
consommation de ce qui est, pour hâter l’avènement 
de ce qui sera, car l’avenir a toujours raison contre le 
passé, la perfection est au terme des choses. Aussi 
doit-on regarder l'espèce d’ordre quelle s’excuse 
d’avoir encore à assurer comme ce minimum de dis¬ 
cipline nécessaire à la prompte curée de la planète — 
telle qu'en peut maintenir un chef parmi ses troupes 
victorieuses au sein de la ville incendiée. D’ailleurs 
cette discipline elle-même doit se relâcher sans cesse, 
à mesure qu’approche le jour attendu, infaillible, de 
la libération absolue de l’homme, non pas de Yhomo 
sapiens du philosophe antique, mais de l'homme 
total, qui ne se connaît ni Dieu ni maître, étant à soi 
seul sa propre fin — l'affranchissement de l’homme, 
c'est-à-dire de tous les instincts de l’homme, de rani¬ 
mai humain divinisé. 

Pour prendre au sérieux cette pédanterie convul¬ 
sive, on ne trouverait plus guère qu’un quarteron de 
prêtres écarlates ou d’institutrices hypocondres. En 
réalité la société actuelle, société de transition, de 
compromis, dite moderne, n’a aucun plan, ne se pro¬ 
pose aucun but déterminé, sinon celui de durer le 
plus longtemps possible grâce à la méthode qui l'a 
servie jusqu’ici, celle d'un dégoûtant empirisme. 
Après un siècle et demi elle souffre encore, elle 
souffrira toujours de sa tare originelle et d'avoir été 
premièrement conçue par des femmes quadra¬ 
génaires et par des cuistres, entre deux culbutes 
amoureuses. Philosophes à perruques et à jarretières, 



350 


Démission de la France 


bourgeoises opulentes, marquises volcaniques, fortes 
et poilues comme des hommes, capables de croquer 
chaque jour un barbacole au dessert, toute cette 
canaille dorée de mil sept cent quarante, pourrie jus¬ 
qu'à l’os du croupion, mangée vive par les chancres 
et les gommes, et qui laisse dans l’histoire une odeur 
de culottes suspectes et de seins gras, n'avait sérieuse¬ 
ment servi, sous des noms divers, que la libération de 
la braguette. La société née de leurs chaleurs n’est 
pas encore complètement guérie de cette illusion. Du 
moins semble-t-elle avoir toujours beaucoup de mal 
à comprendre qu’un citoyen puisse désirer rien de 
mieux que baisser librement ses chausses, à la barbe 
du garde champêtre et du curé. Après tant d'expérien¬ 
ces et de sang versé il apparaît en effet clairement 
quelle ne sait pas encore grand-chose de l’homme, et 
bien quelle affecte de voir dans le mieux défini des 
êtres, si pareil à lui-même à travers les siècles, une 
sorte de monstre en perpétuel devenir, sitôt que l’évé¬ 
nement lui laisse quelque répit, elle se détourne ins¬ 
tantanément de ce cauchemar hégélien, recommence 
à légiférer pour le pantin familier du Contrat social 
ou des Confessions, pour l’automate oratoire et sensi¬ 
ble à l’usage des beaux esprits. L’histoire tout entière 
du xix e siècle est celle de ses déceptions, de ses 
fureurs paniques, de ses longues somnolences cou¬ 
pées d’accès sanguinaires dont on l’a vue chaque lois 
sortir exténuée, amollie, ruisselante de larmes. Nulle 
peut-être ne fut plus essentiellement, au sens total du 
mot, conservatrice. La haine du spirituel qui l’inspire 
d’ordinaire, cette passion où l’on serait tenté de 
reconnaître le signe d’une sorte de grandeur sauvage, 
démoniaque, n’est que la somme de ses ignorances, 
de ses rancunes, de ses envies. Elle a pris ses précau¬ 
tions contre le divin, simplement. Elle assiste sans 
comprendre à ce phénomène capital, unique : l’altéra¬ 
tion, peut-être désormais sans remède, du sens reli¬ 
gieux dans l’homme moderne, qui fausse tout l’équili¬ 
bre de la vie sociale, commence à développer 
d’énormes passions collectives dont la contagion 
menace de s'étendre d’un bout à l’autre de la planète. 



Conclusion 


351 


La prodigieuse expérience russe ne lui a rien appris 
de nouveau. À chaque nouvelle secousse, crampon¬ 
née à sa mécanique séculaire, à ses volants, à ses 
leviers, elle ordonne d'une voix étranglée par la peur 
de resserrer d’un tour, d'un autre tour, et d’un tour 
encore, l’ordre administratif, vissé jadis par le Pre¬ 
mier Consul. 

Une société pareille peut bien inspirer de la com¬ 
passion ou du mépris, il est clair quelle ne donne à 
personne l’illusion de la sécurité. La jeunesse éprouve 
à son égard le sentiment que nous éprouvions nous- 
mêmes jadis pour ces sapes purement décoratives, 
faites de quatre piquets de bois et d'un morceau de 
tôle ondulée. Elle prévoit le bombardement et préfère 
aller coucher ailleurs. Nous aurons beau multiplier 
les flèches indicatrices et les pancartes, écrire ABRI 
en lettres colossales sur des paravents de carton, nous 
n'arriverons jamais à lui faire prendre au sérieux une 
mise en scène dont les décors et les costumes n’ont 
pas changé depuis des siècles. En substituant 
l’homme à Dieu, nous avons mis par terre du même 
coup la notion de la Loi, et elle a entraîné dans sa 
chute les fonctions désormais frivoles qui ne tenaient 
que d’elle, et d’elle seule, leur caractère sacré. La loi 
démocratique n’a rien d'auguste : elle est l'expression 
de la volonté du plus grand nombre, c'est-à-dire, en 
somme, l'expression d'une nécessité. 

Dès lors, à quoi bon ces formes, ces rites, cette 
espèce de cuite par quoi l'on prétend nous en impo¬ 
ser ? Si le monde que nous voyons naître a quelque 
chance de durer, ce ne peut être que par l'accord cha¬ 
que jour plus intime du Capital et de la Science, du 
Ploutocrate et de l’Ingénieur, d’où va sortir une sorte 
de déterminisme économique, une Loi d’airain seule 
capable de remettre la multitude à genoux. Mais que 
cette Loi soit dure ! Quelle serre bien ! Affranchir l'in¬ 
telligence ne fut en effet qu’un jeu d’enfant : cent 
années de propagande ingénieuse y ont suffi. Plus de 
Dieu. Seulement la brusque défaillance du Spirituel 
semble avoir dégagé brusquement, rendu libres de 
prodigieuses forces d’espérance, momentanément 



352 


Démission de la France 


sans objet. Tel éminent professeur de l’université de 
Dijon parlait l’autre jour en badinant des temps plus 
ou moins proches où l’étoile Sirius ne sera plus que le 
premier relais des avions intersidéraux. Des milliers 
d'hommes reçoivent en plein cœur cette lourde ironie 
sans en soupçonner la cruauté. Des milliers d’hom¬ 
mes que rien ne distingue en apparence de ceux d’au¬ 
trefois, penchés sur les mômes métiers, accablés des 
mêmes fardeaux, entretiennent au plus secret d eux- 
mêmes, et presque à leur insu, cette foi terrible dans 
les destinées de leur espèce, dans son pouvoir illimité 
sur les choses. C’en est assez pour faire d'eux des 
êtres absolument neufs, aussi differents que possible 
de l’homme connu depuis des millénaires, de l’animal 
religieux dont Biaise Pascal offre le type accompli. 
J’ai vu, au fond d’un ténébreux entresol de la rue Pas¬ 
tourelle, au Marais, un de ces ouvriers parisiens, non 
pas de ceux qu’on rencontre au bureau du syndicat, 
campagnards déguisés qui gardent encore l’accent du 
cru, fleurant l’échalote et le vin noir, mais l’héritier 
légitime des anciens insurgés du faubourg, hanches 
fines, poitrine creuse, bras livides, à peine musclés, de 
fille ou d’adolescent, face d'apprenti quinquagénaire 
avec ce regard dur, cette étrange grimace de résigna¬ 
tion têtue, insondable... À douze ans ces fils humiliés 
d’une grande race, commencent à cracher leurs pou¬ 
mons, et ils les crachent encore à soixante, en même 
temps que leur éternelle cigarette, acharnés à vivre, 
indestructibles. Celui-là venait de perdre sa femme. Il 
avait traîné leur lit au centre de la petite pièce qui lui 
servait d’atelier, sous une lugubre fenêtre à tabatière 
où sonnait la pluie de novembre. Le visage de la 
vieille Auvergnate, morte depuis deux jours, avait la 
dureté de la pierre. 11 passa dessus, curieusement, ses 
doigts jaunis par les acides et dit, sans me regarder, 
avec une sorte de douceur terrible : « La Science vain¬ 
cra la Mort, il n'y a pas à tortiller, monsieur, c'est sûr. 
Mais quand ? » 

Il serait vain de prétendre exiger de tels hommes 
une révérence éternelle envers un certain nombre de 
citoyens déguisés en juges ou en militaires, dont le 



Conclusion 


353 


seul mérite est de perpétuer dangereusement, par ces 
bizarreries de costume, le souvenir des sacerdoces 
abolis. Dès lors le savant, duquel finalement tout 
dépend, circule en pantoufles au milieu de ses 
microscopes et de ses cornues, on a le droit de rire au 
nez des fonctionnaires qui, pour appliquer de simples 
règlements provisoires que l’incessant progrès rendra 
demain caducs, éprouvent le besoin de parler solen¬ 
nellement de la Loi, et de se couvrir de peaux de 
bêtes, comme des Lapons ou des Esquimaux. N’im¬ 
porte ! Les rares survivants de l’ancienne chrétienté, 
en grand uniforme, continuent de monter la garde, 
religieusement, au seuil d’un monde où se consomme 
méthodiquement la ruine de tout ce qu'ils prétendent 
servir. L'énorme cocasserie de leur aventure ne leur 
apparaît d'ailleurs même plus. Elle n’en saute pas 
moins aux yeux de ces jeunes prolétaires qui sans 
avoir lu La France juive comprennent désormais par¬ 
faitement que la Révolution, au cours du xix c siècle, a 
été l'œuvre commune de l’esprit de révolte et de celui 
d'aveugle acceptation, du conservateur et de 
l'anarchiste unis dans une sorte de symbiose. On met 
entre les mains du crétin bien-pensant une petite 
baguette, et il écarte aussitôt les gens du trottoir pour 
leur éviter de recevoir les briques sur la tète, mais il 
ne lui viendrait jamais à l’esprit que la maison qu’on 
est en train de démolir est justement la sienne. Ainsi, 
sous prétexte de discipline, les officiers selon le cœur 
du père du Lac, issus vers 1875 des opulentes génitoi- 
res de la Compagnie de Jésus, se sont laissé couvrir 
de passementeries par n'importe quel politicien radi¬ 
cal, tandis que l’école républicaine s'emparait des 
consciences et y minait tranquillement l’idée de 
patrie, exactement comme aujourd’hui, dans le dos 
des curés rouges devenus courtiers d'engrais, assu¬ 
reurs, mutualistes, champions de football, et qui 
seront demain professeurs de billard ou accoucheurs, 
elle escamote le bon Dieu. L'homme du peuple sent 
confusément peut-être, mais avec force, 1 avilisse¬ 
ment de ces malheureux qui se croient toujours 
magistrats ou militaires, et qui ne seront bientôt plus 



354 


Démission de la France 


que des figurants, une deuxième police d’Etat, d'une 
espèce un peu plus relevée sans doute, mais moins 
coûteuse que l'autre. Il se jette au savant comme au 
seul prêtre. 

Prodigieuse infortune ! Car la science ne libère 
qu’un bien petit nombre d'esprits faits par elle, pré¬ 
destines. Elle asservit les autres. La complexité de son 
immense machinerie exige des sacrifices croissants, 
une discipline chaque jour plus stricte, la totale 
dépendance de l’ouvrier à l’outil merveilleux dont il 
ne connaît rien qu’un levier ou qu’un écrou ? Il serait 
fou d’imaginer un équipement planétaire arrivé au 
dernier degré de la perfection, et resté néanmoins 
sous le contrôle de la multitude. L’aristocratie poly¬ 
technique, à laquelle seront finalement remis les des¬ 
tins de notre minuscule univers, apparaîtra bientôt ce 
quelle est réellement, la plus inhumaine de toutes, la 
plus fermée. Une parole de roi pouvait changer jadis 
un pauvre diable en seigneur, il faudra demain vingt 
années d’études et une manière de génie pour faire 
un ingénieur capable d'utiliser quelques-uns des puis¬ 
sants moyens mis par la science au service du plus 
dangereux des êtres, dont le pouvoir de destruction 
est pratiquement sans limites, car il est le seul à pré¬ 
férer à ses besoins, à ses passions. Plus encore que 
l'expérience russe ou américaine, la première des 
guerres universelles que notre espèce vient de subir 
avec une extraordinaire passivité peut donner quel¬ 
que idée d’un progrès obtenu par les méthodes de 
laboratoire, grâce à une impitoyable sélection. Le 
temps viendra, le temps va venir où notre répugnance 
à sacrifier le matériel humain pour aboutir à cette 
conséquence absurde de payer l'homme vingt fois, 
cent fois, mille fois son prix, paraîtra non moins ingé¬ 
nue que le scrupule des chirurgiens du xm c siècle à 
disséquer les morts. Il est déjà trop évident qu’une 
société digne de ce nom, sans préjugés de sensibilité 
ni de morale, est seule capable de triompher du plus 
tenace des fléaux, la misère, grâce à une rigoureuse 
hygiène sociale, c'est-à-dire en limitant les naissances 
et supprimant les infirmes ou les paresseux. Alors 



Conclusion 


355 


l’idée démocratique aura achevé de se libérer d’un 
vocabulaire religieux ou sentimental, désormais inu¬ 
tile, pourra se montrer telle quelle, ainsi qu’une 
conception entièrement neuve et totale de la vie. 

Ces prévisions, je le crains, vont faire pleurer de 
rire un certain nombre de gens obèses qui veulent 
absolument que la dernière guerre ait été l'œuvre 
d’une poignée de hobereaux poméraniens ligués 
contre les vertueuses nations anglo-saxonnes et 
voient toujours la Révolution sous les espèces naïves 
d'un ouvrier culotté de velours finalement mené au 
poste par le bon sergent de ville, à la demande d’un 
monsieur en redingote décoré de la légion d’honneur. 
L’inconscience véritablement stupéfiante de ces 
lâches finit par les égaler aux plus braves : tant qu’ils 
pourront déguiser un de leurs chiens en gendarme, 
l'autre en juge et le troisième en agent du fisc, ils 
vivront de biscuits et de conserves au milieu de la 
ville en flammes attendant tranquillement d’heure 
en heure la victoire du parti de l'Ordre. Qu’ils l’atten¬ 
dent donc ! Nul homme capable de pitié n'aurait le 
triste courage de cacher à la jeunesse de notre pays 
une vérité désormais trop évidente, qui la vise entre 
les deux yeux ainsi que la bouche noire d’un brow¬ 
ning : la guerre est l'état normal, naturel, nécessaire, 
d’une société qui se flatte de ne devoir absolument 
rien aux expériences du passé, s'organise pour suivre 
pas à pas la science dans ses perpétuelles transforma¬ 
tions. La loi de ce monde sera la plus dure des lois 
biologiques, celle de la concurrence vitale. Il se 
condamne à détruire sans cesse sous peine de fixa¬ 
tion, d’arrêt, c'est-à-dire de mort. D'ailleurs toute 
destruction est légitime, puisqu'elle ouvre la voie au 
progrès, coupe à l’humanité en marche le chemin de 
la retraite. N’en déplaise aux romanciers de l’école de 
M. Durkheim, ou même à ces dévots roublards qui 
nous rebattent les oreilles des horreurs de la déca¬ 
dence romaine, il n était pas jusqu’ici d’exemple d’une 
société radicalement et pratiquement athée. Il a fallu 
les réussites foudroyantes de la science expérimentale 



356 


Démission de la France 


pour briser, en quelque sorte, le rythme normal de la 
vie intérieure, ébranler chez les plus humbles, avec 
l'esprit de soumission à la nature, la croyance atavi¬ 
que au caractère absolu de certaines lois fondamenta¬ 
les régissant l’individu, la famille, la cité. Sans doute, 
le philosophe peut hausser les épaules en face du 
grossier miracle de la T.S.F., le haut-parleur n’en 
apporte pas moins, de sa voix de polichinelle, à des 
imaginations plus dociles, un fabuleux message, le cri 
de ralliement d’une espèce déjà victorieuse, l'appel 
vertigineux à travers la nuit. Chaque découverte nou¬ 
velle semble faire ainsi craquer l'étau d'un détermi¬ 
nisme qu’une intelligence sommaire doit presque 
infailliblement confondre avec Dieu. Pourquoi le 
meme génie qui va triompher de la loi de la pesanteur 
ne réussirait-il pas à nous affranchir de la loi 
morale ? L’esprit de révolte perd ainsi son caractère 
de négation impuissante, il resplendit au contraire 
d’enthousiasme et d'espérance. La seconde vertu 
théologale, gueule béante, semble se retourner contre 
les deux autres, en rugissant. Le prince des Ténèbres 
a repris sa place au front des cieux. 

Cette constatation ne trouble pas d'ailleurs la séré¬ 
nité des imbéciles. Pour de pauvres prêtres qu'on 
disait avancés aux environs de 1885 et qui s’obstinent 
à faire semblant de courir derrière des paradoxes 
fourbus, la démocratie n'est toujours qu'un thème 
inépuisable aux discussions et controverses du sémi¬ 
naire. Ils croient naïvement en être quittes avec d’in¬ 
nocentes hardiesses de langage dont ils frappaient de 
terreur, jadis, l'archiprêtre ou le châtelain. Le vocabu¬ 
laire a pu passer depuis du rose vif à l'écarlate, l’ou¬ 
vrier français, né malin, a vite fait de découvrir, sous 
le démagogue, le pleutre qui joue au réfractaire, l'en¬ 
trepreneur de barricades pour rire qu’il retrouvera le 
lendemain sur l’estrade, avec son manteau romain et 
ses gants de filoselle, parmi les autres défenseurs de 
l’ordre. Quand le pauvre homme a tiré de son sac à 
malices, au grand effroi des dévotes, ses modestes 
bonbons au poivre, sa douzaine de petits pétards et 
sa pique en carton doré, tout l'arsenal enfin du révo- 



Conclusion 


357 


lutionnaire de patronage, il faut bien qu’il finisse par 
en sortir, sous le regard sévère de ses supérieurs et 
en rougissant de dépit, d'autres objets moins frivoles, 
notamment ce fameux principe de soumission au 
pouvoir établi, quel qu’il soit, Napoléon, Louis-Phi¬ 
lippe, Lénine ou Mussolini. Le plus borné des grévis¬ 
tes d'Halluin-la-Rouge comprend vaguement que 
n’importe quel bon tyran, au prix d’un concordat pas¬ 
sable, pourrait demain, comme en 1804, se payer la 
colossale fantaisie d'un nouveau sacre : on venait 
aussitôt les braves curés du cardinal Liénart, un peu 
chiffonnés par la lutte des classes, se précipiter vers 
les lavabos pour en ressortir rasés de frais, dans une 
soutane neuve, proposant gravement aux copains la 
récente formule des évêques français, celle de « l’ac¬ 
ceptation pure et simple du gouvernement, sans 
anière-pensée, avec la loyauté parfaite qui convient à 
un chrétien ». Et sans doute cette conception, disons 
transcendante, du devoir civique et de la fidélité poli¬ 
tique, se justifie admirablement du point de vue sur¬ 
naturel : le malheur est qu’on n'en puisse confier l’ap¬ 
plication à des moines austères, plutôt qu'à des 
prélats diplomates, généralement gras et luisants, qui 
suent l’optimisme par tous les pores. À moins d’ouvrir 
un cours de théologie et de droit canon dans toutes 
les Bourses du travail de France, dont nous propose¬ 
rons aussitôt de confier la chaire à M. Jacques Mari- 
tain, l’héritier des hommes en blouse continuera de 
manifester quelque scepticisme à l'égard de « cette 
loyauté parfaite qui convient au chrétien », la 
« loyauté parfaite » de gens qui s'honorent ainsi de 
changer de maîtres. On pourra soutenir, il est vrai, 
que le seul succès désigne assez l'élu de la Providence. 
Mais la santé, non moins que le succès, me paraissant 
un gage valable des faveurs célestes, je propose qu on 
donne le pouvoir au plus gras. 

Nous serions fâchés d’humilier de vieux prêtres qui 
n’ont eu que le tort de se prendre jadis au sérieux 
dans un rôle nouveau. Erreur vénielle en un temps où 
la société bien-pensante n était pas loin de considérer 
comme un agitateur des plus dangereux .VI. le comte 



358 


Démission de la France 


Albert de Mun. Leur vanité saigne aujourd’hui de 
découvrir qu’ils ne furent sans doute jamais, aux veux 
des révolutionnaires authentiques, que d’inoffensifs 
parasites auxquels on a laissé parfois l’usage d’un 
vocabulaire commun, par bienveillance pure, ainsi 
qu’un briscard campe un marmot sur son genou et le 
fait souffler dans sa trompette. Oui, nous serions 
fâchés d’humilier des vétérans de l'anarchie parmi 
lesquels on compte quelques-uns des plus hauts 
dignitaires de l’Église, mais apres un demi-siècle d’ex¬ 
périences, il doit être permis de dire qu'ils se font du 
peuple une image non moins fade et désuète qu’au¬ 
cun de ces bourgeois qu'ils méprisent. Aux hommes 
qui ont lu Karl Marx ou Lénine, et fait entre eux le 
grand rêve de la dictature prolétarienne, il est tout 
de même comique d'offrir, en trépignant de ferveur, 
l’encyclique Rerum novarum... L'ordre social chré¬ 
tien, dites-vous? Mais que veut-on qu'entendent à 
l’ordre social chrétien de braves types auxquels vos 
multiples occupations — secrétaires de syndicats, 
caissiers de coopératives, agents des Mutuelles ou 
courtiers — n'ont pas permis d’apprendre le simple 
catéchisme ? Ou’est-ce que l'ordre social chrétien, 
d'ailleurs, hors du plan de la Rédemption ? Et puis, 
enfin, s'il faut tout dire, vous êtes poussés trop vite, 
presque en une nuit, cette nuit fameuse des élections 
de 1892, lorsqu’on apprit avec stupeur que l’in¬ 
destructible bourgeoisie française, à table depuis 
1789, dans un suprême effort de ses reins centenai¬ 
res, venait de se crever la peau du ventre et gisait 
désormais impuissante, entre sa chaise et son pot. 
Soyons francs : bonnes ou mauvaises, ce peuple a des 
raisons de se méfier. Vous lui promettez la Justice un 
peu tard — trop tard vraiment — à l’heure même 
(quelle singulière rencontre !) à l’heure même où 
pour la première fois depuis tant de siècles, la Puis¬ 
sance passe à portée de sa main — la Puissance avec 
toutes les joies de la terre ! Quand on prétend faire 
de l’opportunisme une vertu, il est regrettable de 
manquer à ce point du sens de l’opportunité. 



Conclusion 


359 


Qu'importe, à présent, la méprise de ces malheu¬ 
reux ? Elle a perdu son caractère tragique, ce sens 
augurai qui vers 1880 avait frappé si fortement l’au¬ 
teur de La France juive. La jeunesse regarde avec 
indifférence la démocratie laïque et sa rivale se dispu 
ter ce qui reste du pauvre — et bientôt il n'en restera 
lien. La pauvreté aura disparu, secrètement, humble¬ 
ment, et les deux adversaires stupéfaits, front contre 
front et les mains vides, ne retrouveront même plus 
ses pas dans l’herbe. Celle qui lut, deux mille ans, 
parmi les hommes, une autre présence réelle, l’en¬ 
fance divine elle-même, le mystère d’un regard triste 
et pur, vous l’aurez chassée du monde, poursuivie à 
travers toutes les routes du monde, comme une bête 
enragée, idiots que vous êtes. Et à sa place vous avez 
vu soudain paraître la Misère, c’est-à-dire la pauvreté 
devenue folle. La Misère s’est mise à hurler à chaque 
carrefour de vos villes de fer, la Misère avec son linge 
haillonneux et ses bas de soie, son indéfrisable, ses 
bijoux de cuivre et ses atroces parfums, la misère au 
cœur féroce et frivole, la misère des dancings et des 
cinémas, grimaçante parodie de la pauvreté, qui 
crache sur le pain et le vin. L’hypothèse d’une dispari¬ 
tion si mystérieuse paraîtra sans doute insensée à 
beaucoup d’excellents chrétiens, que la vieille habi¬ 
tude de carotter l’électeur, a rendus presque aussi 
imperméables que des Cafres à toute idée surnatu¬ 
relle. 11 n’en est pas moins vrai que la chrétienté avait 
fait du pauvre un être absolument à part, privilégié, 
dépositaire de la seule grandeur humaine que l’anti¬ 
quité n'ait point connue, ni même soupçonnée, mais 
héritier d'un autre héritage, témoin innocent d'un 
Dieu mort nu sur la croix, nu comme au jour de sa 
naissance. Les affreux petits pédants du Sillon, ou les 
solennels cabotins de l’Action populaire, machines à 
tracts et à rapports, trouveront naturellement qu'on 
a fait beaucoup mieux depuis le xn e siècle, et que ce 
mendiant que nos pères traitaient avec un mélange, 
d’ailleurs aujourd’hui incompréhensible, de sans- 
gêne et d’adoration, sentait horriblement mauvais. 
Ils accuseraient volontiers le Moyen Âge de l'avoir 



360 


Démission de la France 


entretenu tel quel, ainsi qu’un jongleur ou qu’un 
chien favori, peut-être par un raffinement d'urba¬ 
nisme, pour la décoration des porches et de ces bancs 
de pierre creusés à son usage dans l'épaisseur des 
murs. À force de tenir effrontément les gageures des 
surenchérisseurs démagogues, ces malheureux ont 
fini par oublier complètement ce qu’ils se garderaient 
bien d’ailleurs de rappeler aux citoyens électeurs, 
cette royauté scandaleuse de la croix, dont le seul 
nom risquerait de faire éclater de rire le copain syndi¬ 
qué dont on chatouille le bas-ventre en attendant de 
sauver son âme. Le plus drôle de l'histoire est qu'on 
voit très bien ce que la Société ancienne a fait pour le 
pauvre, quelle a peut-être négligé de décrasser, mais 
quelle a honoré comme l'image vivante de Jésus- 
Christ, tandis qu’on chercherait en vain quel service 
lui ont rendu ces chrétiens sociaux qui n ont que son 
nom à la bouche mais se contentent d'applaudir, 
d’ailleurs généralement dix ans trop tard, aux victoi¬ 
res de la démocratie égalitaire, et que nous voyons 
aujourd'hui encore, sous les yeux d’un bon peuple 
secoué par la rigolade, jouer leur dégoûtante comédie 
autour de la loi des Assurances sociales, avec l’espoir 
ingénu d’en passer finalement pour les inventeurs. 

Grâce à eux, le temps n'est pas loin, s'il n’est déjà 
venu, où rien ne distinguera plus le premier-né de 
l’ordre chrétien, celui que l’Eglise a bercé tant de siè¬ 
cles au creux de son giron, du mauvais riche et du 
voluptueux. Une police attentive l’aura ramassé sur la 
voie publique, avec les débris des poubelles et les 
chiens errants, lavé, rincé, passé au phénol, habillé 
d'un complet de toile sorti tout chaud de l’étuve. 
Après quoi on ne lui demandera que d’entretenir, au 
cœur de la Cité moderne et à un point convenable 
de tension, cette venu de l’Envie, indispensable au 
Progrès, et qui semble tenir dans notre civilisation la 
place réservée jadis à la vertu de Charité. Sous cette 
nouvelle forme, j’avoue que le Pauvre sera devenu 
tout à fait méconnaissable : il s'appellera le chômeur, 
viendra manger deux fois par joui dans la main de 
1 État, son maître, recevra de lui chaque semaine son 



Conclusion 


361 


bon de cinéma et d’amour, mi-réfractaire et mi-poli¬ 
cier, entrepreneur de grèves ou d'émeutes, merce¬ 
naire au service des puissances rivales de l’Industrie 
ou de la Banque. Lorsque l’animal, en dépit d’une 
hygiène sévère, se sera dangereusement multiplié, les 
nobles démocraties se hâteront de lui reprendre son 
complet de toile, retireront de l’étuve un uniforme, et 
habilleront le chômeur en militaire, pour une nou¬ 
velle guerre de la Justice et du Droit. Si Notre Sei¬ 
gneur, comme l’affirment les vieilles légendes celtes, 
doit revenir bientôt sur la terre, il pourra bien appeler 
ce singulier personnage « mon Fils », mais il ne l’ap¬ 
pellera sûrement pas « mon Frère ». Dans une société 
qui a complètement perdu le sens chrétien de la dou¬ 
leur, au point de la haïr, et même de ne haïr quelle, 
il est juste que le pauvre reprenne sa place aux côtés 
du milliardaire, puisqu’ils appartiennent désormais 
l'un et l’autre à ce Monde pour lequel le Christ a 
refusé de prier — n’en déplaise aux fiers séminaristes 
démocrates qui, jusqu'à l’âge de la totale sénilité, 
continueront de voir ce monde tel qu'il se présentait 
jadis à leurs imaginations de petits paysans précoces, 
c’est-à-dire sous les espèces d’une sorte de salon de 
sous-préfecture, rouge et or, théâtre de toutes les 
impudicités, où des messieurs très bien, ivres de 
champagne, pincent les fesses de la marquise ! 

Ah ! ces fesses de la marquise ! Non point celles-là 
seulement mais toutes les autres encore, jeunes ou 
vieilles, chastes ou flétries, en une seule rotondité 
colossale, vaguement phosphorescente, immobile au- 
dessus de l’horizon, la sphère vermeille insolemment 
balancée, inaccessible, vers laquelle le bon abbé 
Bethléem pousse, de minute en minute, un aboie¬ 
ment furieux qui finit decrescendo par un gémisse¬ 
ment si lugubre qu’il arrache une plainte à la chai¬ 
sière endormie... Diabolique aventure ! Depuis plus 
de cent années, cet objet, pourtant déjà familier à nos 
pères, attire sur lui seul, ainsi qu'un écuyer fidèle, 
tout l’effort de la chrétienté. Le monde entier peut 
travailler systématiquement, cyniquement, à se pas¬ 
ser de Dieu, préparer avec une énergie sauvage, dont 



362 


Démission de la France 


le ressort reste mystérieux, l'avènement d’une nou¬ 
velle forme de barbarie — celle-là probablement sans 
remède, car elle aura sa loi et son ordre propres, dis¬ 
posera de moyens assez puissants pour imposer à des 
milliers d’esclaves la discipline strictement biologi¬ 
que de la ruche ou de la termitière — cette transfor¬ 
mation réellement prodigieuse d’une société hier 
encore imprégnée de christianisme jusqu’aux moelles 
semble avoir passé presque inaperçue d’une part 
considérable de ce clergé, jadis glorieux, aujourd'hui 
gâté par un siècle de politique sans franchise, faite 
d’abandons retentissants et de revanches sournoises, 
et dont la vanité crédule grandit sans cesse à propor¬ 
tion des humiliations subies. Ce fait immense, qui, 
bien avant Drumont, n’avait pas échappé à Balzac, la 
dépossession progressive des États au profit des for¬ 
ces anonymes de l'Industrie et de la Banque, cet avè¬ 
nement triomphal de l’Argent, qui renverse l’ordre des 
valeurs humaines et met en péril tout l'essentiel de 
notre civilisation, s’est accompli sous leurs yeux, et 
ils ont gravement hoché la tête ou parlé d’autre chose. 
La guerre elle-même a été réduite par leurs soins aux 
proportions d’une épidémie de variole ou de choléra, 
dont les services compétents recherchent encore les 
causes. Ayant fait en un siècle le tour de tous les régi¬ 
mes, de tous les partis, de toutes les classes sociales, 
laumônière à la main, il leur est désormais impossi¬ 
ble de sortir des banalités sans mettre dangereuse¬ 
ment en cause la dernière venue des Puissances, cette 
Démocratie qu’ils continuent de définir pieusement le 
« gouvernement du peuple par le peuple » sur la foi 
de manuels sulpiciens édités vers 1848 par la respec¬ 
table maison Marne. 

Pour ceux de ces pauvres gens que rebutent certai¬ 
nes besognes réellement assez basses d’un prétendu 
apostolat social, la grande, l’unique affaire est encore 
la lutte contre l'amour, la surveillance assidue des 
coquebins et des coquebines, et finalement la culture 
en serre-chaude du long dadais au cou de poulet, aux 
veux de faïence, connu sous le nom de bon enfant, et 
dont Vénus elle-même n'aurait rien à espérer. Chacun 



Conclusion 


363 


sait désormais qu'il n'esl plus, grâce à Dieu, que de 
saintes colères, de vénielles avarices, d'innocentes 
gourmandises. À peine distingue-t-on l'envie d'un 
sentiment de légitime émulation. Quant au men¬ 
songe, on en voit d’utiles, ou même de pieux. Reste le 
derrière symbolique, cause de tout le mal. Les siècles 
chrétiens n’ont pas connu cette obsession de la 
luxure. Ajoutons, hélas 1 qu’une si furieuse croisade 
ne semble guère avoir réformé les mœurs. Mais elle 
a peut-être plus contribué qu’on ne pense à répandre 
l’image absurde du prêtre exclusivement consacré à 
la garde des pucelages, le croquemitaine noir au nez 
duquel un jeune citoyen éclate de rire, sitôt qu’il a du 
poil au menton. C’est d’ailleurs ce rôle que paraissent 
assumer dans la société américaine les pasteurs pres¬ 
bytériens ou méthodistes, bien vêtus, bien nourris, 
avec leur compte en banque et leur Buick, en atten¬ 
dant qu’une meilleure organisation des services de 
prophylaxie vénérienne et d’hygiène mentale rende 
leur ministère inutile. Ce dernier trait paraîtra peut- 
être rassurant à des malheureux que la crainte de 
passer pour réactionnaires, l’espoir d’entrer un jour 
dans le prestigieux état-major des spécialistes, 
empêchent véritablement de dormir. On a envie de 
couper court à toutes ces phrases déclamatoires et, 
parodiant un mot célèbre, de crier à un univers saturé 
de mensonge, au point que la douce, la franciscaine 
Pauvreté elle-même y devient vénéneuse : « Gare là- 
dessous ! Le Spirituel fout le camp ! » À quoi 1 ’Qsser- 
vatore roniano répondrait sûrement par une note 
aigre-douce, m’avisant que le Spirituel réside tou¬ 
jours à l’hôtel de la Nonciature, 10, avenue du Prési¬ 
dent-Wilson, et qu’il a dîné la veille de bon appétit 
chez la baronne de Tralala, aux côtés de notre émi¬ 
nent ministre des Affaires étrangères. 

Quant au reste du monde, n’en parlons pas, voulez- 
vous ? Rien ne prouve qu’il tienne à se faire une opi¬ 
nion sur un tel sujet, mais serait-il dévoré de la plus 
ardente soif de connaître, qu’il aurait encore beaucoup 
de peine à mener à bien l’opération initiale — cette 



364 


Démission de la France 


distinction du temporel et du spirituel — que le zèle 
des théologiens à justifier les brusques changements 
de front de l’opportunisme sacré embrouille un peu 
plus chaque jour. L’homme d’autrefois trouvait l'Église 
associée à toutes les grandeurs du monde visible, aux 
côtes du prince quelle avait oint, de l'artiste quelle 
inspirait, du juge investi par elle d'une espèce de délé¬ 
gation, ou du soldat dont elle avait reçu les serments. 
De la plus haute charge au dernier de ces métiers 

a u'honorait le patronage des saints, il n'était droit ni 
evoir si humble quelle n’eût d’avance béni. Il a suffi 
pourtant d’une douzaine de publicistes, promus par 
eux-mêmes au rang de philosophes, pour quelle aban¬ 
donnât jadis presque sans combat une société, son 
œuvre, et quelle laissât se dissiper en un jour l’héritage 
de dix siècles. Depuis 1789, il semble bien d'ailleurs 
quelle ail abandonné l’espoir de reconquérir ce monde 
perdu. Elle a même fini par en haïr jusqu’à la 
mémoire, de toute l’amertume de ses rêves trompés. 
Son ambition ne va plus désormais qu a se retrancher, 
vaille que vaille, à la place que la flétrissante pitié de 
ses vainqueurs lui laisse hors les murs de la Cité, ainsi 
que le prescrit la loi de Moïse pour les femmes impu¬ 
res et les charmeurs de serpents. Elle se vante au 
contraire d'avoir recouvré ce qu elle appelle si drôle¬ 
ment sa liberté. Constituée à la mesure non seulement 
de l’homme, mais de la société des hommes, elle se 
travaille en désespérée dans le seul but de perdre (s’il 
était possible) ce caractère social au plein sens, au sens 
universel de ce mot magnifique — caractère qui n'ap¬ 
partient qu'à elle, la distingue absolument de ces 
confessions protestantes faites pour administrer 
chichement, dans l'intérêt d'un petit nombre d’action¬ 
naires, un certain capital spir ituel, et que tarira en un 
moment une plus grande dépense de leur être... 

À la dernière page d’un livre où je crois n’avoir rien 
donné à demi, consacré à un homme que l’ingratitude 
a bien fini par tuer, mais sans réussir à le poignarder 
dans le dos, pourquoi redouterais-je d'écrire le mot, 
hélas ! informe, sans couleur et sans contour, flasque 



Conclusion 


365 


et froid, la plus hideuse des bêtes de l'ombre, le mot 
abject de trahison ? Et je ne 1 écrirai pas pour moi — 
que m'importe ! Mais nul ne met en cause l'Église, qui 
ne sente aussitôt sur lui le regard anxieux de la vieille 
mère au cœur pur, ce regard chargé de pitié, de 
patience et d'attente qui a déjà vu mourir tant d’hom¬ 
mes, me verra aussi mourir. Eh bien ! l'Eglise a été 
trahie, voilà tout. Le en, d’une naïveté si poignante, 
presque enfantin, de Drumont mourant : « Les riches 
tiennent maintenant la place prépondérante dans cette 
Église qui a été fondée par les pauvres » n'est pas si 
injuste qu'on pense. Les puissantes démocraties capi¬ 
talistes de demain, organisées pour l’exploitation 
rationnelle de l’homme au profil de l’espèce, avec leur 
étatisme forcené, l'inextricable réseau des institutions 
de prévoyance et d’assurances, finiront par élever entre 
l’individu el l’Église une barrière administrative qu'au¬ 
cun Vincent de Paul n'essaiera même plus de franchir. 
Dès lors, il pourra bien subsister quelque part un pape, 
une hiérarchie, ce qu’il faut enfin pour que la parole 
donnée par Dieu soit gardée jusqu’à la fin, on pourra 
même y joindre, à la rigueur, quelques fonctionnaires 
ecclésiastiques tolérés ou même entretenus par l’Etat, 
au titre d’auxiliaires du médecin psychiatre, et qui 
n'ambitionneront rien tant que d’être traités un jour 
de « cher maître » par cet imposant confrère... Seule¬ 
ment, la chrétienté sera morte. Peut-être n’est-clle plus 
déjà qu’un rêve ? Tout ce que la cathédrale avait jadis 
rassemblé le long de ses flancs énormes, avant de jeter 
au ciel ainsi qu’un cri triomphal sa flèche vertigineuse, 
le troupeau des grandeurs humaines, s'éloigne, se dis¬ 
perse. Le prêtre médiocre les voit d’ailleurs partir sans 
regret. L’innocent sc croit de force à les remplacer tou¬ 
tes. Qu’importe une grandeur de plus ou de moins ? Il 
crache aujourd'hui sur les pas du dernier survivant de 
l’ancien monde, l’héritier pourtant bien déchu de la 
chevalerie occidentale, l’humble soldat moderne si 
résigné, si docile, avec sa détroque couleur de boue, 
ses instruments, sa technique, sa touchante obsession 
de la légalité. Tel qu'il est, la Ploutocratie pacifiste n’en 
réclame pas moins sa peau, et Tartuf fe — le « pauvre 



366 


Démission de la France 


homme »! — la lui présente les veux pleins de larmes, 
une main sur le cœur ! 

Le pauvre homme a donné ainsi tout ce qu’il a pu, 
au hasard des rencontres et des foucades, et quelque¬ 
fois pour rien, poussé par le seul désir de plaire. En 
se refusant à dissiper d'un coup l’héritage des aïeux, 
il a perdu jusqua la chance de conclure un marché 
relativement avantageux : il a livré dix siècles d'his¬ 
toire, tranche par tranche, en petit commerçant ron¬ 
douillard, ainsi que le papa, derrière son comptoir, 
débitait l’andouille ou le cervelas. Maintenant la bou¬ 
tique est vide. La bande de calicol sur laquelle la 
démocratie chrétienne triomphante avait peint jadis 
en lettres gigantesques, sous le regard bénin des mon- 
signores, liquidation générale, claque désormais au- 
dessus de la porte, fouettée par l’averse. On continue 
bien, pour la forme, à marchander le long du trottoir, 
les pieds dans la crotte, à proposer des échanges illu¬ 
soires, à supputer d'invraisemblables bénéfices : cha¬ 
cun sait que l’anarchie cléricale n’a plus de compte 
en banque : elle n’a plus rien a mettre en gages que 
des biens qui ne lui appartiennent pas, n'appartien¬ 
nent à personne, la part sacrée, indivisible, l’héritage 
même des saints. En vain offrirait-elle en garantie de 
ses suprêmes spéculations les sept sacrements ou les 
trois vertus théologales : les partenaires habituels 
n’ignorent pas que de telles valeurs sont impossibles 
à négocier. Il leur suffit que le prêtre médiocre ait 
maintenu un siècle ou deux, au profit de l’idéologie 
naissante, l'équivoque fondamentale d’un évangé¬ 
lisme ambigu. Grâce à lui, et selon le mot véritable¬ 
ment prophétique de Chesterton, les « idées chrétien¬ 
nes devenues folles » ont été lâchées à travers le 
monde le temps nécessaire pour achever d'y étouffer 
les trop vivaces surgeons de la souche antique. L’ima¬ 
gination populaire, saturée de métamorphoses inco¬ 
hérentes, a fini par les rejeter en bloc, ne tolère plus 
que la notion simpliste du Progrès, décidément victo¬ 
rieuse de la conception millénaire d’un rachat, d’une 
Rédemption, d’un mystérieux paradis perdu dont la 
douleur humaine garde les clefs. 



Conclusion 


367 


La Douleur... Oui ne rêverait de jeter comme un 
déli à la lace des nouveaux maîtres du monde ce nom 
prodigieux ! Qu’ils le veuillent ou non. qu’ils la haïs¬ 
sent ou même la nient, nous la voyons debout sur le 
seuil, avec son mince visage pale et têtu, sa bouche 
tremblante, et cette main qu’elle appuie sur sa poi¬ 
trine, cette main pure. Bien entendu, chacun peut 
détourner la tête, fixer attentivement le plafond, ou 
siffler entre ses dents, d’un petit air brave. Elle est là. 
On le sait. Ceux-là mêmes qui croient au futur mira¬ 
cle de la Science ne l'attendent déjà plus pour 
demain, se demandent anxieusement de quel prix 
nous le devrons payer... Nous voilà loin des fanfares 
de la dernière Exposition universelle, des cantates de 
Mme Augusta Holmès ! En somme il apparaît claire¬ 
ment à tous que dans la voie où notre espèce s’en¬ 
gage, le moindre faux pas peut lui être fatal, la met 
en péril de mort. J’ajoute qu'il serait vain de prendre 
prétexte de certaines analogies pour comparer nos 
démocraties modernes aux régimes populaires dont 
l'antiquité nous a fourni le modèle. L’esprit de révolte 
n'a peut-être jusqu’ici rien constmit de durable parce 
qu’il ne disposait que de moyens ridiculement insuf¬ 
fisants contre les inévitables conséquences des révo¬ 
lutions, le désordre et la misère. La Science l’a fait 
désormais assez; puissant pour contenir le premier, 
assez riche pour fournir à l'homme avili, dégradé, 
privé de son âme, des loisirs et des ventrées. Les 
beaux esprits auxquels le prophétisme de Joseph de 
Maistre donne des nausées, et qui nous soutiennent 
gravement que l’animal humain a donné depuis long¬ 
temps la mesure de sa méchanceté, se préparent à 
d’étranges surprises. Au train où va le monde, lorsque 
des avions géants laisseront tomber comme une fleur 
la bombe de mille kilos, quand, au premier glisse¬ 
ment de l’aube, à travers les persiennes, les habitants 
de la tranquille petite sous-préfecture achèveront de 
vomir leurs poumons, en famille, dans les cuvettes 
écarlates, on dira de notre guerre, de notre fameuse 
dernière guerre : « C'était le bon temps ! » Et après la 
bombe d’une tonne ou deux, garçons ! vous verrez 



368 


Démission de la France 


bien autre chose, vous verrez pis. Vous saurez cc que 
c’est qu’une certaine Paix — non pas même celle 
qu'entrevoyait Lénine agonisant sur son lit de sangle, 
au fond de sa hideuse mansarde du Kremlin, un œil 
ouvert, l’autre clos — mais celle qu'imagine, en ce 
moment peut-être, en croquant ses cacahuètes au 
sucre, quelque petit cireur de bottes yankee, un mar¬ 
mot à tête de rat, demi-saxon, demi-juif, avec on ne 
sait quoi de l'ancêtre nègre au fond de sa moelle enra¬ 
gée, le futur roi de l'Acier, du Caoutchouc, du Pétrole, 
le Trusteur des Trusts, le futur maître d’une planète 
standardisée, ce dieu que l'Univers attend, le dieu 
d’un univers sans Dieu. 


* 

* * 

Jeunes Français, jeunes électeurs français, soldats 
d'hier ou de demain, qui ne vous parle ? Pourquoi ne 
vous aurais-je pas parlé à mon tour? Ké bien, je n’ai 
pas fini, je m’en vais encore vous dire une bonne 
chose, chers garçons : vous ne vivrez pas vieux. Nous 
ne vivrons pas vieux, jeunes gens français ! Entre ce 
futur empereur yankee, le dieu à lunettes d'écaille, 
aux dents d’or, et sa proie depuis trop longtemps 
convoitée, l'immense et fragile univers, il n’v a plus 
que vos poitrines — ce rampait. Que vous le sachiez 
ou ne le sachiez pas, qu’importe. Ils n’en lâcheront 
pas moins dessus leurs mécanismes en folie, ils les 
crèveront par mille et par mille. À chaque détour de 
la route, au creux de l'ornière, nous refroidirons 
ensemble, pêle-mêle, les jambes gainées de cuir, dans 
nos pauvres culottes crevées, sous un linceul de gelée 
blanche. Et sans doute, comme aimait tant à dire le 
vieux Drumont, vous avez parfaitement le droit 
d'éclater de rire à la figure de gens qui vous font ces 
prophéties désagréables. Rien n'arrêtera plus la 
machine à tuer, son pas fait déjà trembler la terre. Le 
monde ne nous comprend plus, voilà le malheur. 
Nous sommes de trop. Vous auriez beau vous mettre 
tout nus, des fleurs au front, avec la houlette et le 
flûtiau, ainsi que le cher Quichotte au terme de son 



Conclusion 


369 


admirable vie. la juste méfiance du monde n’en serait 
pas apaisée. Le Monde a peur de vous. Le Monde ne 
vous fera pas grâce. C’est Sieburg qui vous le disait 
l'autre jour, en clignant de l’œil, tout débordant de 
tendresse et de bonne volonté. Comme ses bonnes 
grosses mains, sous la chemise, vous tâtaient le 
cœur ! Que de sang, Heergott, dans ces artères qu’on 
disait vides ! Impossible de vous sacrifier propre¬ 
ment, il faudra retrousser ses manches... Ils vous 
regardent, ils vous mesurent, puis ils se regardent 
entre eux, avec se sourire blême, moitié niais, moitié 
cruel, qu’ils ont devant nos femmes, vos femmes, — 
sacrés Français ! Ah oui, sacrés, sacrés Français ! 
Notez bien que leur embarras s’explique, et si vous 
preniez seulement le loisir de réfléchir un peu sur 
vous-mêmes, sur la place singulière que vous tenez, 
que vous tenez à votre insu parmi les hommes, votre 
étonnement ne serait pas moindre. Nul doute qu'en 
achevant fiévreusement de construire l’Usine univer¬ 
selle, l'Usine intégrale, des millions et des millions 
d’hommes n’aient cru naïvement réaliser le plus vieux 
rêve du rationalisme français. Au fronton de ce Tem¬ 
ple de la science polytechnique, l'entrepreneur améri¬ 
cain eût volontiers inscrit, pour vous faire plaisir, les 
noms de Rabelais, de Voltaire et de M. Anatole 
France. Et voilà qu’au moment de franchir le seuil ce 
peuple incompréhensible, frivole et changeant 
comme une femme, sort brusquement des rangs, s’ac¬ 
cule au mur et fait face. 

Non, non, nous ne vivrons pas vieux, jeunes gens 
français ! Le monde ne vous pardonnera pas, le 
monde ne vous pardonnera jamais de l’avoir déçu, le 
monde a visiblement renoncé à vous comprendre. Il 
ne s’agit plus ici désormais de telle ou telle définition 
purement spéculative de la vie, sur quoi l’on peut tou¬ 
jours plaider. Comme vos ancêtres révolutionnaires, 
idéalistes incorrigibles, proclamaient jadis : « La 
liberté ou la mort ! », l’univers unanime nous crie 
aujourd'hui : « Notre discipline ou la mort ! », et croit 
dire exactement la même chose. Inutile d’essayer de 
lui faire entendre ce que beaucoup d’entre vous ne 



370 


Démission de la France 


conçoivent d'ailleurs même pas, que Dieu vient de 
remettre entre vos mains, entre vos mains rebelles, 
vos mains impures, le suprême espoir de la chré¬ 
tienté, le sort de l'homme chrétien. Le monde 
moderne n’a pas le sens de l’ironie. A peine com¬ 
mence-t-il à saisir vaguement que notre existence se 
trouve liée à une certaine conception, proprement 
religieuse, de la personne humaine. Révolution, 
démocratie, laïcisme, c était là pour nous, sous des 
noms divers, l’expression de ce môme individualisme 
anarchique où a risqué de sombrer tant de fois le 
génie de notre race, et dont les brusques poussées, au 
cours de l’histoire, semblent marquer chaque grave 
défaillance du Spirituel. Le Monde répète après nous 
ces mots magiques, mais ils ne font que désigner 
pour lui les étapes successives d’une évolution dont 
le terme suprême est justement le total asservisse¬ 
ment de l’individu, son écrasement. Jusqu’à quand 
espérerions-nous de prolonger encore cette équivo¬ 
que fondamentale ? A qui ferons-nous croire, après 
avoir fatigué si longtemps de notre prétendu 
athéisme les pieuses nations anglo-saxonnes que, pre¬ 
mière-née de la chrétienté, notre nation veut partager 
jusqu’au bout son destin, vivre avec elle ou ne pas 
vivre, la sauver ou mourir ? 

Nous en sommes là pourtant. Les décrets des 
conciles, les brefs et les encycliques, les prédications 
et les miracles ne nous apprendraient rien de plus 
que l’humble vérité que j'énonce ici, avec une tran¬ 
quille assurance : la société qui se crée peu à peu sous 
nos yeux réalisera aussi parfaitement que possible, 
avec une sorte de rigueur mathématique, l’idéal d’une 
société sans Dieu. Seulement, nous n’y vivrons pas. 
L’air va manquer à nos poumons. L’air manque. Le 
Monde qui nous observe avec une méfiance grandis¬ 
sante s'étonne de lire dans nos yeux la même angoisse 
obscure. Déjà quelques-uns d’entre nous ont cessé de 
sourire, mesurent l’obstacle du regard... On ne nous 
aura pas... On ne nous aura pas vivants ! 



Table 



LA GRANDE PEUR 
DES BIEN-PENSANTS 

Introduction. 17 

I. Artisans, laboureurs, gardes-chasse, 
filandières, — ou Les revenants qui ne 
reviendront plus. 35 

IL Sedan, ou l'avant-dernière des dernières 
guerres. 56 

III. Au régime de la viande crue . 67 

IV'. Le maréchal Gribouille . 89 

V. La danse devant le buffet . 113 

VI. Disposer de sa mort . 140 

VIL Histoire d une main gauche . 156 

VIII. Ô race douce et forte ! . 178 












Table 


IX. Le nonce du pape et le bienheureux Léo 


Taxil . 189 

X. Gogo idéaliste, ou les cadavres dans le 

remblai . 206 

XI. L’orgie des consulaires . 225 

XII. Le silence se fait dans le troupeau . 241 

XIII. Trois balles à vingt pas. 257 

XIV. Envahissement de la solitude . 280 

XV. Le triomphe du chand d’habits . 301 

Conclusion. 331